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LORSQUE UN JOUR, LE CHRIST M'APPELLERA PAR MON PRÉNOM

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (15 avril 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


L'entrée du cierge pascal

 Si nous cherchions une image pour résumer tous nos chants, toutes ces fleurs, tout ce blanc, toutes ces couleurs, tous les parfums imagina­bles, le sommeil des enfants ce soir et cette longue nuit que nous traversons, si nous cherchions comment dire en un seul mot, en un seul événement, en un seul mouvement, tout cela, tout ce que l'Église en cette nuit célèbre à travers le monde, chantant avec les an­ges qui reprennent en écho : "le Christ est vivant, le Christ est ressuscité", cela ressemblerait à un matin, à notre matin, lorsque après le passage, après notre mort, le Christ nous appellera par notre prénom. Ce matin, un matin si simple où je m'avancerai, je m'élancerai comme un athlète intrépide, car j'aurai entendu mon nom. Ce matin aura la couleur de cette Pâque, il aura l'intensité de nos chants, la force de l'acclamation. Peut-être même dirons-nous à ce mo­ment-là : "O Seigneur, pourquoi as-Tu tant tardé ? pourquoi cette vie a-t-elle été si longue, si pleine de détours, si lourde parfois, si douloureuse à d'autres moments ?" Peut-être alors, du fond de nous-mêmes jaillira ce cri d'impatience pour être enfin étreints, touchés, renversés par Celui que j'ai toujours attendu, par Celui en qui tout se résume, par Celui en qui tout se récapitule.

Alors il sera si beau ce matin, ce sera si sim­ple, et nous regarderons en arrière pour voir tous ces virages, toute cette longue vie et nous serons déçus de nous-mêmes lorsque nous prendrons conscience que nous avons marché péniblement, qu'il y a eu si peu d'agilité pour nous élancer vers Lui. Je me suis arrêté à tant de contradictions qui m'ont freiné comme l'ho­rizon et de ma conscience et de ma vie, je me suis inventé tant de prétextes pour ne pas le rejoindre, tant d'idées qui tombent si vite, tant d'idéaux trop inacces­sibles, alors qu'il s'agissait de Toi, Seigneur !

D'autres, avant de vivre cet instant, ce matin-là, ce moment-là, d'autres que nous connaissons, qui ont déjà été saisis, se sont élancés vivants, fragiles, si jeunes, et si beaux dans la lumière de leur résurrec­tion. Et c'est vrai que la vie nous oppose tant de contradictions, tant de paradoxes, tant de choses qui ne peuvent pas tenir ensemble. Alors Dieu, lorsqu'Il a voulu nous dire, nous décrire ce moment-là, ce mo­ment ultime et qu'il en a parlé dans la Bible, Il a ap­pris à ces hommes qui l'ont reçu qu'on pouvait tenir toutes ces contradictions ensemble. Il leur a dit par exemple : "Ma face on ne peut pas la voir sans mou­rir". Et à Moïse, Il avait dit : "Je veux bien que tu Me voies, mais tu ne Me verras que de dos". Et en même temps d'autres avaient pensé que voir Dieu, c'était vraiment vivre. La Bible ne s'est pas embarrassée à nier, ou à expliquer, à faire comprendre si réellement la face de Dieu fait vivre ou mourir, elle a tout mis ensemble : mourir et vivre. Elle a dit un jour : "peut-être en Lui, quelque part, plus loin, se réconcilieront et se noueront ces contradictions". Cette longue ré­vélation biblique, cette longue chaîne de "oui" qui nous ont précédés, ont été prononcés par des gens qui ont accepté que dans leur vie une lourde contradiction s'impose, comme une croix, s'enfonce en eux.

Abraham dans la nuit, contemplant les étoiles, les comptant les unes après les autres, n arrivant ja­mais au bout du nombre des étoiles et voyant son âge avancé sans enfant, se rappelant la promesse de l'Al­liance avec des fils aussi nombreux que les étoiles du ciel ou que le sable de la mer : contradiction. David qui chanta les psaumes avec sa lyre, de temps en temps s'envolait auprès de Dieu avec ses phrases, ses mots qui semblaient si bien dire ce qu'Il est, et puis en même temps pétrifié par la passion pour les femmes : Bethsabée si belle au bord de la piscine : contradic­tion.

Tant de fidélité et d'infidélités. La terre pro­mise dont les juifs auront si peu de temps pour jouir, une terre où coulent le lait et le miel et qui au début ressemblait tellement à un désert. Certes il y a bien la mer Rouge, le grand passage, mais combien y ont laissé leur foi. Nous pourrions penser aussi à Isaac lorsqu'il monte avec son père sur le mont Moriah et qu'il s'étonne qu'on n'ait point amené de bouc pour le sacrifice et qui voit de ses yeux son père brandir le poignard sur sa gorge. N'y a-t-il pas là l'occasion de perdre mille fois la foi ? N'y a-t-il pas aussi en lui, sans que la révélation n'en ait rien dit d'ailleurs, une noueuse et douloureuse contradiction?

Alors, frères et sœurs, ceux qui nous ont pré­cédés, ce sont ceux qui ont accepté que pèsent dans leur vie ces lourdes oppositions. Ils ont accepté d'être cette longue chaîne de "oui", ils sont ceux qui nous ouvrent le chemin de la lumière, afin qu'au matin je m'élance vers le Seigneur. Depuis Abraham à qui l'on demande de tout quitter sans aucune garantie et qui ne vivra même pas sur la terre qui lui est promise, jus­qu'à Marie, jeune fille à qui Dieu dit qu'elle enfantera sans connaître d'homme, n'y a-t-il pas aussi dans le cœur de Marie une contradiction si forte qu'un cœur de femme ne pouvait porter ? N'y a-t-il pas dans le cœur de Marie une impossible raison ? Or, ils ont été ceux qui ont accepté que vivent en eux ces contradic­tions, et qu'elles vivent ensemble sans jamais ni se mêler ni s'annuler.

Alors, frères et sœurs, avec les enfants qui ont reçu cette nuit le baptême, qu'est-ce que nous vou­drions espérer et proposer pour eux si ce n'est qu'à leur tour ils gardent en eux bien précieuse cette petite veilleuse allumée au fond de leur cœur qui leur indi­que déjà le chemin, déjà le grand matin. Car cette lumière allumée par le baptême en chacun de nous comme celle que nous venons d'allumer dans leur cœur indique une direction : celle de l'ultime ren­contre. Elle aura la même couleur, la même densité et la même force. Et c'est cela le christianisme que nous annonçons, c'est cela la résurrection que nous annon­çons, c'est qu'il y a en nous, plus forte que ce cierge que nous avons porté et avec lequel nous sommes entrés dans l'Église noire, il y a en vous une lumière, une lumière étonnante, une lumière presque de début du monde qui ressemble étonnamment à celle de la fin de votre vie, à celle de notre passage, à celle de notre rencontre avec le Seigneur Christ. C'est la même lumière, entre les deux il y a comme un passage de clair obscur qui est ce temps où nous apprenons à marcher avec cette lumière.

Frères et sœurs, nous sommes invités au mi­lieu de cette nuit, en plein cœur de la nuit du monde, nous les chrétiens qui confessons Christ vivant, Christ Ressuscité, nous sommes invités à redevenir des athlètes, à refaire jaillir en nous la vigueur de notre foi, la puissance de cette foi que nous professons et que nous proclamons afin que, jeunes, intrépides comme des athlètes s'engageant sur un stade pour courir et pour gagner, nous puissions ainsi, lorsque le Christ viendra à nous, le reconnaître et l'étreindre. C'est cela ce que nous apprenons, que nous nous redi­sons. Nous ne sommes qu'un petit reste, qu'une petite lumière dans le monde. Mais il ne faut pas la mettre sous le boisseau. C'est en cela que nous sommes le sel de la terre car nous donnons du goût au monde parce que nous avons en nous cette petite veilleuse en appa­rence si fragile et qui donne sens à toute la vie, qui donne sens parce qu'elle indique déjà la lumière de ce grand matin.

Frères et sœurs, c'est cette joie, cette joie im­mense qui nous fait tenir, qui nous fait accepter que nos contradictions parfois nous crucifient, mais le Christ n'est-il pas passé au milieu de cette croix, afin que nous prenant par la main, Il nous permette de nous engager avec Lui juste derrière Lui, acceptant que, de part et d'autre, ces contradictions nous oppres­sent, parfois nous meurtrissent, pour que dans cette farandole où le premier saisi est Adam, où le dernier sera le dernier homme de ce monde, chacun pronon­çant les uns après les autres ce "oui" qui tisse le salut du monde, nous nous élancions dans la joie de la Ré­surrection.

 

AMEN