AU FIL DES HOMELIES

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LE PARFUM DES FLEURS DE PÂQUES

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Lc 24, 1-12
Vigile pascale - année C (19 avril 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN


Arbre de Judée

 

L''histoire est faite autant des témoignages des rois que de ceux des valets de chambre", dé­clarait Monsieur Voltaire.

L'histoire de la foi est autant faite par les saints et les papes que par les pauvres et les miséra­bles. Il y a quelques heures, célébrant la messe de Pâques à la prison de Luynes, alors que selon notre habitude, nous avions apporté une grande brassée de fleurs pour décorer non pas une cathédrale, mais une salle polyvalente sans aucune fenêtre, à la fin de l'of­fice, nous avons proposé aux quelque soixante déte­nus qui étaient là de prendre avec eux une ou deux fleurs. Des hommes avec des fleurs, c'est un peu gau­che, ces prisonniers ne l'étaient pas, chacun avait une tulipe ou deux jonquilles, parce qu'il avait un voisin qui ne vient pas à la messe mais à qui ça ferait plaisir. A la sortie, l'un d'eux fit cette confidence : "Il y a si longtemps que je n'ai pas senti un parfum de fleur".

L'histoire de la foi est autant faite des témoi­gnages des petits et des pauvres que des grands ou des saints, c'est pourquoi cette simple parole m'a inspiré ce que j'aimerais, ce soir, vous partager, mais je me sens un peu indigne de commenter une telle parole, il y a des mots dans certaines circonstances qui ont as­sez de chair et de bonté pour qu'en les écoutant nous gardions le silence. Cependant pour nourrir un instant, si c'est nécessaire ce soir, le silence et la prière de votre cœur, je vous propose de méditer sur cette pa­role étonnante dans un lieu non moins étonnant.

Si la foi chrétienne, ce n'était qu'une histoire de fleurs ? Dans un monde où depuis longtemps peut-être il n'y a plus de parfum, dans un monde stérilisé par une pensée de plus en plus rationaliste, dans un monde mécanisé par des moyens de plus en plus effi­caces et de moins en moins humains, dans un monde où l'intelligence et le cœur sont satellisés par des voix médiatiques qui, si elles ne sont pas mauvaises en soi, sont parfois pour l'intelligence et le cœur de véritables prisons, pires que d'autres, parce qu'elles nous laissent croire encore à la liberté. Et si la foi dans ce monde était une histoire de parfum de fleur. Le parfum jus­tement, ça ne se produit pas par un calcul cérébral, cela ne se sent pas dans une main. On ne maîtrise pas le parfum, dès qu'il existe, il se répand, et plus il se ré­pand, plus il existe, et plus il réjouit. Et si l'histoire de la foi des chrétiens n'était qu'une histoire de fleurs parfumées en des lieux où nous ne savons plus très bien qui est qui et quoi est quoi, là où nous perdons la valeur des êtres et des choses.

Frères et sœurs, ce soir nous sommes dans cette église parfumée de lumière, parfumée d'encens, parfumée de saint chrême, j'en ai plein les doigts de cette odeur extraordinaire après avoir fait l'onction tout à l'heure sur les catéchumènes, si cette Église était comme une fleur parfumée que Dieu nous don­nait à nous, pauvres pécheurs, pauvres prisonniers de tas de choses, d'innombrables liens connus ou incon­nus. Si la foi, c'était simplement ce soir pour nous cette sorte de bonheur devant un instant de parfum. Ce pressentiment de quelque chose de beau alors que, souvent, il y a si longtemps que nous n'en recevons plus, peut-être parce que nous ne pouvons plus ou parce que nous ne voulons plus. Si notre célébration pascale ce soir pouvait avoir toute cette grandeur, toute cette plénitude, toute cette profondeur, toute la simplicité d'un homme privé de liberté c'est-à-dire de tout, mais qui devant une fleur cueillie sur un autel de fortune, dans une chapelle de prison, se réjouit en disant : "il y a si longtemps que je n'avais pas senti une fleur". Frères et sœurs, si selon la parole même du Christ, les pauvres sont évangélisés, que la parole de ce pauvre ce soir nous évangélise, parole pascale qui est née dans un lieu où il n'y a guère de joie, ni d'amour, ni de reconnaissance, mais dans un lieu qui ressemble tellement à notre vie que, nous aussi, nous pouvons simplement cette nuit, dans l'emprisonne­ment de l'obscurité si symbolique, nous dire et dire au Seigneur et les uns aux autres que cette liturgie de Pâques, c'est un parfum de fleur.

Mais allons-nous simplement en rester là avec notre fleur à la main ? Tout à l'heure j'ai commencé par citer Voltaire, je vais en citer un autre : Nietzsche. Il disait en regardant les croyants : "ils traversent les champs de bataille une rose à la main". C'est vrai. Nous traversons les champs de bataille, les chrétiens ne sont pas sur la touche ni dans les tribunes, tout au moins, j'espère, les chrétiens sont sur les chemins des batailles humaines, des batailles pour vivre, des ba­tailles pour aimer, des batailles pour travailler, des batailles pour connaître, des batailles pour vivre en­semble ou seul, ce qui serait déjà beaucoup. Les chré­tiens sont sur les champs de bataille. Nous ne vivons pas dans une bulle ou dans le vide. Cela c'est vrai, Nietzsche avait raison. Quant à la rose à la main, ou bien il se moque de nous, ou bien il a encore raison. C'était un homme intelligent, je lui accorderais vo­lontiers le privilège d'avoir encore raison. C'est vrai, nous circulons sur des champs de bataille parce que nous sommes hommes comme les autres, Dieu merci. Mais nous avons à la main justement une fleur et une fleur de bonne odeur et une fleur de parfum. Et si les chrétiens dans les champs de bataille pouvaient ap­porter à leurs frères et les uns aux autres d'abord, le parfum d'une fleur qu'ils savent être leur foi, être la présence de Dieu, vous savez, aussi imperceptible que le parfum, si nous pouvions apporter cela, alors le champ de bataille resterait un champ de bataille, cer­tes, mais il y aurait au cœur même de ses difficultés, de ses nuits, de ses morts, de ses souffrances, un par­fum de Dieu. Cette bonne odeur de la présence de Dieu. Ce parfum de Dieu, baume pour les blessures humaines et qui fait parler les beautés muettes, ce parfum de Dieu qui se répand et qui attire et qui ré­jouit et qui transfigure. Pourquoi le parfum ? si ce n'est pour transfigurer vos propres beautés du visage ou du corps, n'est-ce pas ?

Oui, frères et sœurs, nous sommes ce soir dans ce parfum de Dieu, dans cet amour de Dieu, dans cette présence de Dieu, et une présence qui n'est pas abstraite puisqu'elle est représentée par nous, habités par l'Esprit de Dieu, parfumés par la bonne huile du cœur de Dieu qui coule sur la face interne de nos fronts depuis notre baptême. Nous sommes cette Église dans le monde, au cœur même des batailles de ce monde, non pas pour encenser le monde, mais pour apporter ce baume, ce parfum, pour répandre ce mo­ment d'un certain bonheur ou plutôt je dirais d'un bonheur discret, d'une tendresse encore timide, tel que ce détenu osant y croire en regagnant sa cellule.

Un autre prisonnier avant de partir discutait avec quelques amis, encore à propos des fleurs, il leur expliquait, lui qui fut jardinier, comment il fallait faire pour que les fleurs durent dans les cellules jusqu'à Pentecôte. Vous savez quand on n'a pas de liberté, on a de l'imagination ! Je crois que nous aussi, il faut faire en sorte que ce que nous recevons de Dieu, ce parfum, cette foi, que symbolise la fleur en son parfum, nous puissions les cultiver, et échanger nos recettes, et nous dire les uns aux autres que nous avons besoin les uns des autres pour vivre dans cet instant de beauté afin qu'il se prolonge au-delà de Pentecôte, bien sûr, que nous avons besoin les uns des autres pour que dans ces lieux de nos vies qui sont difficiles, complexes, parfois tragiques, il y ait malgré tout, il y ait avec toute cette présence, ce bouquet, ce don, ce parfum qui vient de Dieu et même, s'il ne transforme pas les circonstances de notre vie, s'il ne donne pas de solution efficace aux problèmes, pas plus que la tulipe de ce matin n'ouvrira un jour les portes de la prison d'un détenu. Si nous avons cela dans notre cœur, ce trésor dans nos mains, si nous savons le partager, nous en réjouir, alors la Pâque, elle se répand et elle se répand où ? là où il faut qu'elle se répande : dans les lieux et les cœurs emprisonnés, dans les lieux et les cœurs liés, dans les lieux et les cœurs qui, d'une façon ou d'une autre, sont enténébrés ou s'enténèbrent eux-mêmes. Oui, frères et sœurs, je voudrais simplement vous laisser ce soir ces deux réflexions : "les fleurs, il faut les faire fleurir jusqu'à Pentecôte et un parfum de fleur, il y avait si longtemps que je ne l'avais pas senti".

Hier soir, lors de la célébration de la Passion, frère Bernard a évoqué le clocher, la croix du clocher, cette croix qui préside à la destinée, cette croix de souffrance, cette croix de mort. Il a commencé par le clocher, et je vais finir par le clocher. Je vais encore citer un homme qui certainement serait taxé par beau­coup de misérable, et cependant ! Il s'agit d'Arthur Rimbaud. Ce que je vais vous dire, vous pourrez le lire vous-mêmes, si vous allez un jour à l'hôpital de la Conception à Marseille, où sur le portail d'entrée est inscrite cette phrase du poète, parce que c'est là qu'il est mort, il y a exactement un siècle. Je ne vais pas la commenter, je vous la laisse comme le bouquet final : "J'ai tendu des cordes de clocher en clocher, des guirlandes de fleurs de fenêtre en fenêtre, des chaînes d'or d'étoile en étoile. Et je danse".

 

 

AMEN

 

 
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