AU FIL DES HOMELIES

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TU SAIS BIEN QUE JE T'AIME

Jn 21, 15-17

Vigiles du quatrième dimanche de Pâques – B

(28 avril 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 

première lecture de cet évangile, on a l'im­pression qu'il s'agit de la part du Christ d'une ultime vérification avant son départ. Il a formé ses disciples, Il a établi une petite équipe assez solide et compétente, Il les a formés pendant trois ans, et juste au moment de remonter auprès du Père, il s'assure que la machine va bien marcher. Il s'adresse à celui qu'Il pressent déjà comme le chef et dans cette ultime vérification, Il essaie de savoir si vraiment c'est du solide, si vraiment Il peut compter sur lui. Pierre donne des garanties et des assurances suffisantes et le Christ se dit : Bon, maintenant je suis tranquille. Moi j'ai fait ce que j'avais à faire. Maintenant, c'est à eux de jouer. Pourtant ce n'est pas exactement cela le sens du dialogue que le Christ a entretenu avec saint Pierre, ce jour-là. Ce dialogue, en réalité, est très étrange, et plein de pièges. Le premier piège, c'est celui qui est le plus connu. Le Christ pose à Pierre la question : "M'aimes-tu ?" et je dirai qu'il pousse l'hu­mour noir jusqu'à dire "plus que ceux-ci !" Or celui à qui le Christ pose ainsi la question, et Il la pose par trois fois est précisément celui qui a renié trois fois le Christ. Et cela malgré les avertissements explicites que le Christ lui avait donnés. Par conséquent, de la part du Christ, la question est assez redoutable : "Est-ce que vraiment tu m'aimes ?" Et Il insiste.

Je crois que quand le Christ pose la question il veut vraiment faire comprendre à Pierre qu'Il sait de quoi Pierre est façonné. Il sait que c'est un homme fragile comme tous les hommes. Il sait que c'est quel­qu'un qui a trahi, qui n'est pas fier du tout de sa trahi­son, mais enfin, les faits sont là. Et si le Christ pose ainsi la question c'est pour ramener Pierre à sa vérité, la vérité à la fois de sa faiblesse, de sa fragilité et aussi, déjà à la vérité de la miséricorde et du pardon du Christ qui se sont exercés pour lui au moment où le Christ sortait du premier procès dans la maison du grand-prêtre.

Effectivement, la question est très difficile, et peut-être ne remarque-t-on pas assez la réponse de Pierre, car je crois que Pierre a bel et bien flairé le piège. S'il avait dit purement et simplement : "C'est évident, Seigneur, je t'aime. Maintenant j'ai compris. Cela va, ça suffit !" je crois que le dialogue aurait tourné court, car Pierre aurait été toujours le même, terriblement sûr de lui, et sûr de lui à la mesure même de sa propre fragilité et de ses défaillances. Je crois que Pierre n'a pas voulu se laisser prendre au piège, et c'est ca qui est très grand. Pierre répond de façon ex­trêmement profonde et belle. De toute façon, ce que Tu cherches en moi, Seigneur, ce n'est pas que je te dise que je t'aime, car en réalité, il n'y a que Toi qui le sait. Le Christ voulait mettre Pierre devant sa vérité, et Pierre lui répond, et c'est en cela qu'il est vraiment converti : "De toute façon, Seigneur, la vérité de ce que je suis, ce n'est plus à moi de la dire, ce n'est plus à moi de la proclamer. Je sais très bien ce qu'il en coûte quand c'est l'homme lui-même qui veut être le maître de sa vérité, Par conséquent, je m'en remets totalement à cette vérité de moi-même qui est en Toi. C'est Toi qui sais que je t'aime. En fait, moi-même je ne serai jamais capable de sonder exactement l'amour que j'ai pour Toi. Et si je me mêlais de le connaître et de le savoir, c'est comme si je commen­çais à reprendre et à saisir pour moi cela même que Tu m'as donné. Par conséquent, Seigneur, il vaut mieux que la réalité de mon amour soit un secret qui reste dans ton cœur."

C'est d'ailleurs une des lois profondes de l'amour que le secret de l'amour que l'on a pour quel­qu'un est toujours enfermé dans le cœur de l'être qu'on aime. C'est cela que Pierre a dit et proclamé à ce mo­ment-là : "De toute façon, Seigneur, la seule chose sur laquelle on peut compter, la seule chose dont on peut être sûr, c'est précisément que c'est Toi, Toi ô Christ, Toi qui es mort et ressuscité pour moi, qui détiens en ton propre cœur, la vérité de-mon être." Et c'est en cela que Pierre a complètement changé. Il ne cherche plus la vérité de lui-même en lui-même, mais il sait, maintenant, que de toute façon, la vérité de ce qu'il est repose exclusivement dans le cœur de Dieu.

C'est précisément cela qui s'appelle la foi. Avoir la foi ce n'est pas poser d'incessants actes de volonté pour se dire : "Je crois. Je crois" comme par une sorte d'autosuggestion. La foi c'est précisément la confiance. C'est le fait de savoir que la vérité de ce que nous sommes, la vérité de notre vocation, la vé­rité de notre destinée, la vérité de notre vie ne repose pas dans ce que nous-mêmes pourrions en saisir, mais dans le cœur de Dieu et dans ce qu'il en a voulu, saisi et façonné de toute éternité Et toute la réponse de Pierre est là : "Seigneur, désormais, ce que je suis, c'est en Toi que je le suis, c'est avec Toi, au plus in­time de Toi-même que je le suis."

Et, à partir du moment où Pierre a fait cette remise totale de lui-même entre les mains du Christ, le Christ peut donner à Pierre sa véritable mission, sa véritable responsabilité : "Pais mes brebis !" Si Pierre se voit ainsi confier la charge de paître le troupeau de Dieu, ce n'est pas parce qu'il aurait acquis la certitude humaine qu'il aime plus le Christ ou qu'il connaît mieux le Christ que les autres. Si Pierre peut ainsi paître le troupeau de Dieu, c'est parce que tout son être est déjà remis dans le cœur même de son Sei­gneur. Et parce qu'il est totalement à la disposition de son Seigneur, le Seigneur peut lui donner de paître le troupeau, c'est-à-dire d'être simplement l'envoyé, ce­lui qui a reçu mission d'accomplir cette œuvre pour laquelle le Christ est venu. C'est parce que Pierre s'est conformé au cœur du Christ l'unique pasteur qu'il peut recevoir la charge d'être pasteur du troupeau. Mais ce n'est pas une transmission d'un pouvoir, ce n'est pas une passation de pouvoir. En réalité, c'est simplement le moment où Pierre se rend compte que s'il ne vivait pas dans le cœur du pasteur, il n'aurait aucun pouvoir.

C'est cela l'ultime réalité du ministère dans l'Église. Si les ministères, toutes les fonctions de pape, d'évêque, de prêtre, de diacre, si toutes ces fonctions étaient une sorte de pouvoir que les hommes essayaient d'affirmer sur les autres, ce serait une redoutable imposture, d'autant plus redoutable qu'elle s'applique au domaine le plus précieux, le plus grave et le plus profond qui est d'ouvrir le cœur de l'homme à la vérité de Dieu. Mais précisément, parce qu'il ne s'agit pas de passation de pouvoir ou d'usurpation de pouvoir, mais précisément parce que celui qui a été envoyé par le Christ, comme Pierre et les autres disciples, est d'abord celui qui, dans la foi, a reconnu que sa véritable identité était dans le cœur de Dieu, il ne peut plus s'agir d'un pouvoir que l'on exerce pour transformer les autres, mais c'est parce que soi-même on a accepté de trouver sa vérité ailleurs qu'en soi-même, dans le cœur même de Dieu qu'on peut, comme un fidèle ministre, déjà façonné par l'emprise que le Seigneur a eue sur nous proposer à ceux qui attendent la bonne nouvelle de l'évangile, de leur proposer qu'eux-mêmes, à leur tour, trouvent leur vérité dans le cœur du Christ. Et dès lors, depuis le jour où Pierre a reçu en plein cœur la question : "Simon Pierre, m'aimes-tu ?" depuis ce jour-là, la question dans l'Église, dans le monde, ne s'est jamais éteinte et c'est pourquoi elle nous est encore posée ce soir : "M'aimes-tu ?" - "Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t'aime !"

 

AMEN

 
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