AU FIL DES HOMELIES

LE PROGRAMME DU BON PASTEUR

Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (7 mai 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je vous félicite, parce que si vous êtes là ce matin, c’est que vous avez fait le bon choix. Non, je ne veux pas parler de politique ; à l’église on ne parle pas de politique. Mais vous avez fait le bon choix. Pourquoi ? Parce que vous avez décidé aujourd’hui, comme d’ailleurs assez habituellement, chaque dimanche, de venir rencontrer Celui qui a dit : « J’appelle mes brebis une par une ; elles connaissent ma voix, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ». Voilà tout le secret de la vie de l’Eglise.
C’est bien connu : Jésus-Christ n’a pas de programme. Jésus-Christ n’a qu’un programme : c’est de nous connaître chacun par notre nom, de nous appeler par notre nom au baptême et de nous faire entrer dans la bergerie. Et il nous fait entrer dans la bergerie non pour y rester confinés, car on célèbre toujours la messe avec les portes ouvertes, mais pour nous dire qu’à partir du moment où nous sommes nommés par le Christ, nous pouvons entrer et sortir, puisque précisément Il est la porte, Il est le lieu du passage.
Ça, frères et sœurs, c’est un programme politique extraordinaire, tellement extraordinaire que, la plupart du temps, on le réalise fort mal. Cependant, c’est le cœur même de la vie de l’Eglise. Car cette histoire du bon berger a essentiellement pour but de nous faire comprendre comment fonctionne l’Eglise.
L’Eglise fonctionne vraiment uniquement sur la relation personnelle que Jésus entretient avec chacun d’entre nous. C’est pourquoi, s’il y avait un suffrage universel dans l’Eglise, on ne pourrait que voter Jésus. Vous me direz que, comme candidature, c’est un peu étroit, mais c’est quand même comme ça. On ne pourrait voter que pour Lui, puisque Lui nous connaît et Il a établi par sa mort et sa résurrection une relation absolument unique et privilégiée avec chacun d’entre nous. Il nous connaît, c'est-à-dire, Il sait qui nous sommes, non seulement dans notre identité, mais aussi dans nos désirs, dans notre action, dans notre manière de vivre. Il veut que nous Le connaissions – nous ne sommes généralement pas tout à fait à la hauteur, on fait ce qu’on peut – parce que chacun d’entre nous, et c’est important, a un regard particulier sur le pasteur, sur le berger. Il ne faudrait pas l’oublier. Il est très important de comprendre que, si le Christ a un regard personnel sur chacun d’entre nous, nous aussi, nous avons, chacun, un regard personnel sur le Christ, et que le Christ Lui-même est le garant de ce regard, de son originalité et de sa singularité. C’est pourquoi Il nous a créés différents les uns des autres. C’est pour ça qu’il est si malheureux que, plus tard, Rabelais, qui était pourtant un franciscain, nous ait "pourri" le travail en racontant que les moutons de Panurge ont tous les mêmes réflexes, les mêmes habitudes et les mêmes comportements. Eh bien ce n’est pas vrai ! Il suffit d’ailleurs d’observer un troupeau de moutons pour constater qu’il y a des moments de moutons de Panurge, mais il y a beaucoup de moments où chacun des moutons n’en fait qu’à sa tête. Sinon, il n’y aurait pas besoin de berger.
C’est donc ici un aspect extrêmement important pour nous. Pourquoi sommes-nous là aujourd’hui ? C’est parce que nous croyons vraiment que le Christ a un regard unique sur nous, non pour en tirer vanité – Je t’ai appelé par ton nom, Je connais mes brebis –, et Il veut aussi que nous ayons un regard unique, personnel sur Lui. En effet, notre destinée n’est pas toute tracée. Elle n’est pas fixée simplement par des injonctions, des règles et des comportements tout faits, prédéfinis. Je pense que c’est un des grands changements dans la vie de l’Eglise contemporaine. Pendant très longtemps on se disait que l’Eglise avait les promesses de la vie éternelle, et qu’il fallait toujours répéter toutes choses à l’identique, que la garantie de la vie de l’Eglise était : « Plus ça change, et plus c’est la même chose ». Ce n’est pas vrai ! La garantie de la vie de l’Eglise, c’est que Dieu veut susciter à chaque fois, à chaque époque, à chaque temps dans son Eglise une manière de connaître son Seigneur et de répondre à ses attentes qui est à chaque fois historiquement singulière, originale et voulue par Lui.
Contrairement à ce qu’on dit, l’Eglise n’est donc pas une société hiérarchique. Beaucoup ont la nostalgie de la hiérarchie, même dans la vie politique ordinaire. Mais, désolé, en tout cas pour l’Eglise, c’est une mauvaise adresse. L’Eglise est en effet – je ne sais pas si c’est le mot qui convient – la société la plus démocratique qui soit. Que se passe-t-il dans l’Eglise ? A partir du moment où le Christ nous a nommés, Il nous dit : « Je suis la porte de ta vie et de ton avenir ». La manière dont le Christ nous rencontre et nous nomme au baptême et dans les sacrements est sa manière à Lui de nous dire : « Je vous ouvre une porte ; mais ne restez pas confinés, entrez par cette porte, entrez dans le Royaume de Dieu, entrez dans la vie que Je vous offre, singulière, unique. Entrez-y, n’ayez pas peur ! » C’était ça, vous vous souvenez, le magnifique cri de Jean-Paul II lorsqu’il a été intronisé sur le siège de Pierre, en 1978, il a dit cette chose extraordinaire alors que le Rideau de fer existait encore : « N’ayez pas peur ! ». Ce n’était pas simplement "on va casser le Rideau de fer" (ce qu’il a commencé, d’ailleurs), mais c’était surtout un « n’ayez pas peur » qui voulait dire : « Vous avez un chemin de liberté, vous avez une porte grande ouverte, ce n’est pas pour rester sur vos positions ».
Voilà la véritable démocratie : savoir que l’on est connu par Celui qui est le pasteur et que son seul but est de nous donner la véritable liberté pour entrer et sortir dans son Royaume et pour aller paître là où Il nous propose de trouver les meilleurs pâturages.
Frères et sœurs, je voudrais en tirer deux conclusions. La première : ne projetons pas nos catégories de pensée de l’Eglise sur la vie politique des sociétés naturelles. Sous prétexte que l’Eglise dit que le pasteur connaît chacun d’entre nous personnellement, on voudrait parfois que dans la société politique, il en soit de même. De grâce, n’essayons pas de faire des transpositions indues ! Quand une société, même démocratique, nous dit qu’elle veut promouvoir la liberté de chacun, ce n’est pas parce que les responsables nous connaissent chacun personnellement. On aimerait ça, c’est ce qu’on souhaiterait, mais aucun n’en est capable. Il ne faut par conséquent pas transposer dans la vie politique le modèle de vie de société qu’a l’Eglise en pensant qu’on devrait avoir les responsables, les chefs, les dirigeants politiques qui pourraient dire : « Je vous connais et vous me connaissez ». On les connaît généralement davantage qu’ils ne nous connaissent. Vous voyez le problème. Humainement il faut réaliser des sociétés, mais n’essayons pas de transposer immédiatement et radicalement le modèle ecclésial sur les sociétés modernes. Il est sûr que le christianisme a inspiré le modèle démocratique moderne, même s’il en est qui ne le pensent pas, qui ne l’imaginent pas et ne le croient pas. C’est sûr qu’à cause du fait que chaque brebis a sa destinée personnelle, on a fini par le comprendre et par envisager de le réaliser, mais de toute façon ce sera toujours en-dessous de la norme, ce sera toujours en-dessous de ce que nous attendons car si pour nous, c’est à peu près au niveau de l’Eglise, c’est parce que c’est Dieu qui est le patron. Mais dès que c’est un homme qui est chargé de guider, d’orienter le bien commun, ce n’est pas à la hauteur. Donc (ces élections en sont une leçon assez claire), n’attendons pas de nos hommes politiques ce qu’ils ne peuvent pas nous donner. Ils ne le peuvent pas. Ce n’est pas possible. Ils ne sont pas les bergers de la bergerie "France". Ils ne nous connaissent pas chacun par notre nom. Il faut donc revenir à la bonne constatation d’Aristote : « La politique est l’art du possible ». On fait avec, c’est tout ! C’est beaucoup plus frustrant de faire de la politique que de la dévotion. C’est pourquoi je trouve que les églises devraient être plus pleines, parce que c’est plus rassurant, un peu plus enrichissant ! C’est la première chose : ne transposons pas nos catégories spirituelles et ecclésiologiques sur la vie de nos sociétés, ce n’est pas possible.
La deuxième conclusion, plus subtile et très importante, ne transposons pas le modèle du bon pasteur immédiatement sur ceux qui sont chargés de l’autorité dans l’Eglise. Là, je vais faire de la subversion. Ne prenez pas vos diacres, vos prêtres et vos évêques pour le bon Dieu. Non ! Ça peut paraître étrange que je casse ainsi le mythe, mais c’est nécessaire. Nous, en exerçant le ministère, ne sommes que l’image, le signe de Celui qui est le vrai pasteur. On fait ce qu’on peut, mais nous non plus ne sommes pas à la hauteur. Nous non plus, envoyés par le Christ à travers l’imposition des mains, à travers la mission sacerdotale, de rassembler l’Eglise, nous ne pouvons pas dire, de la même façon que le Christ : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ». Certes on essaie, on se donne "un mal de chien" – c’est le cas de le dire, pour un troupeau – mais ça ne va pas de soi. Nous ne serons jamais que le signe même du Christ bon pasteur. Il en faut parce que s’il n’y avait pas de signes, ça deviendrait n’importe quoi, mais il faut savoir raison garder et ne pas donner aux prêtres ce qui ne leur revient pas. En fait, la véritable constitution de l’Eglise, c’est le lien de chaque baptisé avec le Christ : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ». Ensuite le ministère, la vie des prêtres, le service ministériel, le service de la communauté chrétienne, c’est le choix de Dieu de se choisir des instruments qui sont ce qu’ils sont. Certaines fois on peut se dire que c’est bien, d’autres fois que ce n’est pas tout à fait ça, mais il faut s’en contenter.
Frères et sœurs, que les temps qui courent nous apprennent la modestie. Modestie dans nos désirs d’unité, modestie dans nos désirs de former des communautés, modestie dans notre manière d’être et de vivre ensemble. Nous sommes, prêtres, évêques, diacres, à votre service, dites-nous ce que vous attendez, mais n’attendez pas de nous qu’on vous donne plus que nous ne pouvons, car il en va des curés comme des filles, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et c’est Dieu qui nous le donne pour le donner aux autres.

 
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