AU FIL DES HOMELIES

L’IDENTITE DU BAPTISE

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques – année B – (22 avril 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je donne ma vie pour mes brebis, mes brebis me connaissent et moi, je connais mes brebis ».

Frères et sœurs, il est de coutume de prêcher aujourd’hui sur les vocations presbytérales, religieuses, comme si c’étaient les seules à donner leur vie pour Dieu. On dit d’ailleurs parfois, lorsque quelqu’un est devenu prêtre qu’il a donné sa vie à Dieu. Cela veut dire qu’il a choisi entre une femme et Dieu, c’est tout à fait remarquable, mais enfin c’est toujours le même refrain : « Je donne ma vie pour ». Seuls les prêtres donneraient leur vie alors que les fidèles en garderaient un peu pour eux, pour la vie familiale, la vie conjugale, le bonheur de gagner sa vie, de ne pas être dépendant etc. : la liberté !

Aujourd’hui, je vous propose une autre piste, dont on parle beaucoup, qui vous surprendra peut-être, et qui mérite quelques réflexions. Je voudrais voir comment ce texte éclaire notre conscience de citoyens, catholiques, sur le problème de la laïcité. Au risque d’aller dans le sens de la mode, c’est intéressant d’examiner le problème.

Que dit Jésus ? Il est un pasteur et non un mercenaire, c’est-à-dire qu’Il a une relation absolument spécifique avec chacune des brebis, relation réciproque : Lui, pour les brebis, et les brebis, pour Lui. Comment se caractérise cette relation ? En fait, Jésus explique que de son côté, Il expose sa vie, Il la risque, et finalement la donne, puisque le même mot "risquer, exposer sa vie" est employé plusieurs fois par Jésus dans l’Evangile de saint Jean pour dire qu’Il est mort sur la Croix. La relation de Jésus à nous est donc un amour absolu, sans condition : Il veut être tout pour nous. Cela n’est pas réservé aux ecclésiastiques. C’est pour tout le monde. Dès qu’on est baptisé, fils de Dieu, Dieu a donné, a manifesté la puissance du don de sa vie sur la croix dans tel enfant qui est baptisé. C’est donc une relation totale, absolue.

De notre côté, c’est une relation aussi absolue et aussi totale, puisqu’Il utilise le même verbe : « Je connais mes brebis » – et "connaître, apprendre", au sens le plus fort qui soit, c’est l’intimité de l’amitié et de la réciprocité – « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ». Par conséquent, la condition de croyant est d’être bénéficiaire d’un don absolu, la vie de Dieu, pour entrer dans une relation absolue, la confiance absolue en Jésus Christ qui a donné sa vie pour nous.

Ainsi, dans cette parabole, Jésus met "la barre très haut" parce qu’Il dit : « L’appartenance de Moi à mon peuple et de mon peuple à Moi est une appartenance inconditionnelle ». Il n’y a pas besoin de faire beaucoup de choses : il faut accepter cet amour de Dieu qui a risqué toute sa vie, toute son humanité, pour nous sauver. C’est un amour d’une simplicité absolue, c’est l’amour le plus "démocratique" qui soit parce qu’il est accessible à tous, même à ceux qui ne s’en croient pas capables. Voilà pourquoi Jésus fréquentait très souvent les pécheurs : eux qui n’avaient jamais eu aucune idée qu’on pouvait vivre pour Dieu, Il leur faisait découvrir à travers sa manière d’être avec eux, qu’en réalité, ils étaient eux aussi privilégiés, ou en tout cas admissibles à cette relation d’amour total et tout puissant.

Depuis vingt siècles, l’Eglise n’a jamais cessé de dire cela. Si un jour on devait céder sur ce point-là, il n’y aurait plus d’Eglise. C’est simple : si Jésus n’était pas le pasteur de son peuple, donnant sa vie, et si le peuple n’était pas ce peuple de brebis – qui ne sont d’ailleurs pas "moutonnières", il suffit de regarder les grandes figures de l’histoire de l’Eglise pour voir que ce n’est pas un troupeau de moutons –, s’il n’y avait pas cette réciprocité, ce don absolu et cette appartenance totale, il n’y aurait plus rien. L’Eglise ne tient qu’à cela.

Or dans l’histoire, à certains moments – avec des raisons complexes et difficiles à démêler même pour les historiens – l’Eglise a pensé que cette relation totale du Christ à ses membres pouvait être une relation qui englobe la totalité d’une population, d’une principauté, d’un empire, d’un royaume, d’un pays, d’une démocratie etc. Presque spontanément, mais à mon avis sans toujours l’esprit critique nécessaire, on a pensé parfois qu’il fallait faire le raccourci que, puisque dans telle population la majorité était catholique, la relation du pays avec le Christ devait être aussi exclusive qu’elle l’est dans chacun de ces membres. C’est ce qui a donné des rois très catholiques, ou très chrétiens, ou la fille aînée de l’Eglise.

C’est donc l’idée que cette relation absolue de Dieu avec ses fidèles pouvait être transposée d’une façon ou d’une autre dans le contexte d’une réalité politique. Autrement dit, Jésus pourrait considérer la France – par exemple, mais ça pourrait être l’Italie ou le Guatemala –, comme le troupeau dont Il est le berger. Telle était la base. Voilà pourquoi il faut être très prudent dans les critiques sur le Moyen Âge parce que lorsque tout un peuple vivait dans les traditions, le culte, les usages chrétiens, on pouvait effectivement penser que tout le pays était catholique sans aller plus loin. Dès lors, on pouvait penser que la relation entre le pays, ses gouvernants et Dieu, était une relation absolue ; d’où la consécration au Sacré Cœur, les pèlerinages à Paray le Monial etc.

La question se pose quand même : est-ce légitime ? Ce n’est pas clair du tout ! Pourrait-on dire, parce qu’un pays serait chrétien à 99,9 %, qu’on appartient au Christ Bon Pasteur, dans cette relation de consécration absolue de toute sa vie, des institutions etc., qu’on Lui appartient de cette façon-là ? A mon avis, ce n’est pas possible. Dieu ne l’a d’ailleurs jamais demandé : Il n’a jamais demandé qu’un peuple, une ethnie – pour dire les choses de façon un peu technique –, puisse Lui appartenir d’une façon radicale, unique, voire exclusive. C’est quand même une des choses sur lesquelles il faut être très attentif.

Par conséquent, toutes les variantes que l’on a essayé d’instaurer sur ce thème – on a essayé plusieurs modèles – à un moment ou à un autre, ne fonctionnent plus. Pourquoi ? Pour une raison très simple : déjà dans l’Ancien Testament, Dieu a voulu une multitude de peuples. Et cette multitude de peuples n’est pas simplement des objets de relations avec Dieu, ils ont leur autonomie, leur constitution, leurs magistrats, leur roi, leurs princes, leur président, leurs fonctionnaires, etc. Et Dieu a toujours voulu que les peuples vivent comme cela. Dès lors, ça suppose que les membres d’une société donnée puissent vivre ensemble simplement parce que c’est cette société-là. C’est ce qu’affirment les auteurs latins, y compris saint Augustin quand il dit « la cité terrestre », il utilise le mot « civitas », terme technique qui désigne une société quelconque dans l’humanité. Il dit qu’il existe une cité terrestre, et même qu’il y aura toujours deux cités. On a dit que l’augustinisme politique consistait à essayer de dissoudre la cité terrestre dans la cité céleste, ce n’est pas vrai du tout. Saint Augustin a toujours considéré qu’il y avait la cité terrestre et qu’elle devait continuer d’exister.

Ainsi, il est certes difficile d’arriver à penser qu’on ne peut pas transposer immédiatement la parabole du Bon Pasteur, de la relation du Christ avec son peuple, à la relation du Christ avec un peuple, une tradition, une nation, une société… Mais ce n’est pas possible ! Nous vivons donc dans cette espèce de tension entre les deux. Je n’irai pas jusqu’à dire que nous sommes schizophrènes, à Dien ne plaise, mais de fait nous ne pouvons pas échapper à cela. Nous ne pouvons pas dire que parce que nous vivons dans tel pays, où il y a telle religion majoritaire, cette religion devrait induire une sorte de statut privilégié, unique, voire exclusif. Ce n’est pas possible !

Quand le Christ dit qu’Il est le Bon Pasteur, Il donne une idée de la relation même que des membres d’une humanité peuvent avoir ensemble : cette relation est si haute, si profonde, si exigeante et si radicale puisqu’elle va au sacrifice et au don de soi, du Christ, du chef pour le peuple, et du peuple pour le chef, qu’on ne peut pas la transposer dans les nations, dans les ethnies, dans les peuples quels qu’ils soient. La multiplicité doit rester. Ceci vaut non seulement pour le christianisme, mais aussi pour toutes les religions, surtout celles qui ont aujourd’hui la prétention de vouloir régir les sociétés à partir de lois religieuses. Il faut le dire.

Frères et sœurs, quand le Christ décrit sa position comme chef de son peuple, Il pose en même temps l’exigence pratique que cette relation est tellement unique qu’on ne peut en aucune manière la caricaturer ou la dénaturer simplement pour des raisons culturelles, sociales ou politiques.

Je pense qu’à sa racine, la laïcité, c’est cela, du point de vue de l’Eglise. Non du point de vue du pouvoir politique, qui a essayé de se "dépatouiller" pour construire un concept de laïcité. En réalité, le mot "laïque" vient du christianisme, et on sait bien ce que ça veut dire : laikos veut dire "qui appartient à un peuple". C’est ce que le Christ veut dire : « Quand vous appartenez, vous croyants baptisés, qui me faites confiance et qui avez reçu la grâce du baptême, au peuple de baptisés, vous avez une appartenance originale : n’essayez pas d’en faire un mauvais calque sur les autres et sur votre société. Ce n’est ni utile ni nécessaire, et en général, ça se termine assez mal ».

Frères et sœurs, je ne dis pas ça pour qu’on se décourage. Au contraire, considérons comment notre président actuel a présenté la laïcité. Il l’a présentée en disant qu’il « demandait à l’Eglise » sa sagesse, sa liberté, son engagement. Il n’a pas dit qu’il allait favoriser son engagement, sa liberté, sa sagesse. Il a affirmé que la société française avait besoin de cette sagesse. Certes, il nous a passé la main dans le dos, il nous a fait plaisir, il est obligé de compter ses voix… Tout est permis dans le discours politique ! Mais en fait, il est intéressant de voir qu’à ce moment-là on demande simplement aux chrétiens de témoigner de l’originalité de leur appartenance à Dieu, et de la relation de Dieu avec eux, pour que la société puisse effectivement en bénéficier, sans peur, sans fausse honte, sans méfiance, même si à certains moments, les actes sont incontournables, rien n’est parfait ! Finalement, les chrétiens sont à l’origine du concept de laïcité !

Frères et sœurs, cela doit nous aider nous-mêmes à mieux réfléchir, premièrement –c’est le plus important – sur l’originalité absolue de notre relation avec Dieu. C’est ce que l’Eglise ne fait pas assez. Ce n’est pas le moment de nous noyer dans le philanthropique et de confondre la charité avec la philanthropie, parce qu’il faut garder la singularité absolue de l’amour de Dieu pour son peuple, et de l’amour du peuple pour son Dieu. C’est absolument radical, et si l’on commence par-là, ça ira peut-être mieux. La deuxième chose, c’est de savoir "appeler un chat un chat" : on ne veut pas que les sociétés dans lesquelles nous vivons soient de pâles copies du modèle chrétien. Je n’ai pas envie de donner ma vie pour le conseil d’Etat de la République française. Je ne sais pas si vous en avez envie, mais moi, non ! Il n’y a pas de relation de ce type-là. Ça ne peut pas se copier. C’est souvent ça pourtant que nous avons dans la tête, en voulant, presqu’inconsciemment, le transposer de l’un à l’autre. Non ! Ce n’est pas possible. Il faut admettre cette rupture, signe que nous sommes déjà un pas en avant vers le Royaume de Dieu, qui n’est pas un royaume comme les royaumes de la terre, et que dans ce pas en avant, nous ne pouvons pas perdre notre singularité et notre identité profonde que nous tenons de notre baptême et de la grâce de Dieu, et les confondre avec une quelconque appartenance socio-culturelle, à un pays, ou à un ensemble culturel quelconque.

Frères et sœurs, que ce dimanche du Bon Pasteur réveille notre identité de vrais laïques baptisés. Amen.

 
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