AU FIL DES HOMELIES

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LA VIE DIVINE EXPOSÉE

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (3 mai 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Question brûlante d'actualité et de fièvre : que se passe-t-il lorsque le risque d'une pandémie est imminent ? C'est extrêmement simple : chacun craint pour sa vie. Que ce soit du côté du Ministère de la santé, que ce soit du côté des médecins, du côté des malades, que ce soit du côté de la gestion des populations, chacun craint pour sa vie. Tout le monde a peur de perdre sa vie. C'est un réflexe très profond qui nous est chevillé au corps comme la vie d'ailleurs. Cela nous montre le côté absolument terrible de notre propre vie. 

       Notre vie est d'abord biologique. C'est un pouvoir, une force qui anime un corps et qui lui est profondément lié de telle sorte que si ce corps se fait arroser par le h1n1, cela peut commencer à aller très mal. On a peur de perdre sa vie. Cela veut dire que chacun d'entre nous a une vie, mais le verbe "avoir" doit être utilisé ici avec toute son ambiguïté car à la fois, on l'a, mais on n'en est pas maître ! C'est une des réalités terrible dans notre existence : on peut posséder des richesses, on peut posséder des comptes en banque, on peut posséder des trésors artistiques, mais notre vie, on ne la possède pas. Nous jouissons de cette vie comme d'un don mais nous n'en sommes pas la source. C'est ce que montre d'abord notre naissance, car chacun d'entre nous ici peut dire qu'il a reçu la vie, et c'est ce que montre encore plus évidemment l'autre bout de la chaîne, lorsqu'on meurt, c'est le moment où l'on est radicalement dessaisi de sa vie humaine. 

       La question qui se pose alors est celle-ci : n'y a-t-il que cette vie-là ? Déjà un certain nombre de philosophes grecs se sont posés la question : la vie est-elle uniquement la vie qui anime le corps ? Est-ce que tout le don de la vie que nous ne possédons pas est la seule vie ? Nous mettons en œuvre toutes nos facultés à travers le fait de se nourrir, de se vêtir, de protéger son corps, de l'embellir, de l'orner, mais la puissance vitale qui est en nous consiste-t-elle uniquement dans le fait de gérer son corps pour qu'il dure le plus longtemps possible ? L'économie profonde de notre vie est-elle ce principe qu'énonçait Madame Bonaparte lorsque son coquin de fils se proclamait empereur : "Pourvu que ça dure !" Est-ce que effectivement notre vie c'est simplement : "Pourvu que ça dure" le plus longtemps possible ? Il y a trente ans, le phénomène de la congélation des corps pour peut-être un jour le réanimer en le sortant du congélateur, était un phénomène à la mode. Il semble que cela soit passé mais je ne sais pas ce que sont devenus les cadavres conservés dans les congélateurs. Est-ce que la vie est uniquement le problème de se maintenir, de durer dans l'existence ? 

        C'est là que les philosophes ont commencé à entrevoir un horizon nouveau en disant que la vie est peut-être ouverte sur un autre monde ? C'est une question qui a fait couler beaucoup d'encre et qu'on appelle classiquement la question de l'immortalité de l'âme. La question de l'immortalité de l'âme il faut bien la comprendre, les gens n'ont pas eu tout à coup l'intuition de ce qu'ils seraient de l'autre côté dans une vision extatique, de revenants, de fantômes ou d'autres créatures. Ni Platon, ni aucun autre grand philosophe grec qui ont défendu l'immortalité de l'âme ne l'ont défendu au nom d'expériences spirites ou autres phénomènes extra-terrestres. Ils ont simplement compris que le phénomène de la vie pouvait s'ouvrir sur autre chose, en affirmant seulement que c'était envisageable, mais pas beaucoup plus. 

       Il se trouve que la foi chrétienne a ouvert considérablement la question. Au lieu de dire simplement que la vie s'épuise dans le biologique, de maintenir le corps le plus longtemps possible, au lieu de dire que la vie est peut-être une capacité qui s'ouvre sur un au-delà, la foi chrétienne des premiers témoins et notre foi aujourd'hui y est allée d'une thèse beaucoup plus radicale : la vie que nous avons est une vie qui est foncièrement limitée mais, elle peut devenir le support d'une vie  nouvelle. C'est ce que nous avons fêté à Pâques. Quand nous parlons de la résurrection, nous disons qu'il y a une autre forme de vie qui ne jaillit pas de nous, mais qui vient d'ailleurs, qui vient de Dieu. Quand on affirme la résurrection  des morts on n'affirme pas simplement la survie, la continuité de notre vie biologique, même si la résurrection des morts se passe dans la résurrection de la chair, mais le principe même qui nous fait vivre éternellement vient d'ailleurs, vient de Dieu. 

       C'est précisément ce que Jésus a expliqué dans la parabole que nous venons d'entendre, et qui, hélas (ce n'est pas que je veuille faire le difficile), mais qui est toujours traduite de façon fausse : "Je suis le bon pasteur et je donne ma vie pour mes brebis". Ce refrain "donner sa vie pour ses brebis" revient à peu près quatre fois dans la petite péricope d'évangile que nous venons d'entendre. Or, je suis désolé, il n'est pas question de "donner". C'est une traduction qui n'a aucun fondement dans le texte. Nous imaginons Jésus comme ce bon berger qui court au-devant du loup. Un certain nombre d'exégètes l'ont fait remarquer, le but poursuivi par le berger n'est pas de se faire manger par le loup ! Il suffit de lire n'importe quel conte de Perrault pour savoir que l'exigence maximale du berger n'est pas de se faire dévorer par le loup. Si le berger n'a qu'une envie, c'est de se faire manger par le loup, il est un aussi mauvais berger que le mercenaire qui fuit. Le jour où le berger est mangé, il n'y a plus rien, le loup a moins faim évidemment, mais le troupeau est abandonné. Cette idée de "donner sa vie" non seulement a quelque chose dans le cadre précis, d'absurde, car le berger ne donne pas sa vie, vous n'avez jamais vu un berger qui court au-devant des ours des Pyrénées. Le mot exact est "exposer" ou "risquer".  Si l'on écrit : je risque ma vie pour mes brebis, cela paraît un peu moins radical et généreux que de donner sa vie. mais, le mot qui est utilisé, c'est "l'exposition". Cela n'est pas très grave, le berger fait front au danger mais il ne risque rien. 

        Mais précisément, le problème de cet évangile, c'est que le Christ dit : Je risque "ma" vie, j'expose "ma" vie. Et ce n'est pas simplement contrairement à ce qu'on lit, le fait qu'il expose sa vie humaine. Certes, sa vie humaine est la face exposée et vulnérable. Mais si Jésus avait dit : je prends tous les risques, je risque de mourir, soit. Jusque-là le geste de Jésus aurait été un de ces innombrables gestes de tous les soldats de l'histoire de l'humanité qui sont partis et sont montés au feu en quittant la tranchée. A ce moment-là, le fait de risquer sa vie est infiniment honorable, il faut faire des monuments aux morts, il faut se souvenir des morts, c'est très bien, mais les églises ne sont pas un monument aux morts dédié à Jésus-Christ. 

       Ce n'est donc pas de cela qu'il s'agit. Ce que Jésus veut faire percevoir dans cette parabole, lorsqu'il dit "ma vie", c'est qu'il ne désigne pas simplement sa vie humaine, parce que dans le texte quand on lit cela de près, que veut dire : je prends ma vie humaine, je reprends ma vie humaine, je donne ma vie humaine, j'ai le pouvoir de la donner et de la reprendre ? Si nous avions ce pouvoir-là, on en userait largement pour toutes les bonnes causes. Or, lorsque Jésus dit : "Je donne ma vie", traduisez : "J'expose ma vie divine à travers le fait que je vais souffrir la mort dans ma vie humaine". C'est la pointe de cet évangile. Ce n'est donc pas simplement que Jésus fait de sa vie une sorte de martyre à l'Al Quaïda ! Cela n'a rien à voir … Le fait que Jésus veuille faire comprendre de façon prophétique qu'au moment même où il mourra, la vie qui est en cause n'est pas uniquement sa vie humaine, même si dans cette vie humaine il a éprouvé toutes les difficultés et les souffrances devant la mort, et sans doute plus que beaucoup d'autres. Mais dans cette mort, c'est aussi sa vie divine qui est exposée à travers sa vie humaine. Sa vie humaine biologique est comme le sacrement, le signe, la manifestation qui rend visible la vie divine qu'il risque pour nous. On comprend que certains ont dit : on a mis Dieu à mort. Pourquoi ? Parce que la vie divine comme telle de Jésus a été effectivement exposée à la violence humaine des hommes par le biais de sa vulnérabilité humaine. 

       Quand on avance une telle remarque, on assimile un peu Jésus à une sorte de héros généreux qui risque sa vie comme un soldat, mais c'est bien davantage. C'est véritablement la vie divine, celle qui ne peut pas périr et qui a quand même été réellement exposée à la violence humaine. Quand Jésus dit : "J'ai pouvoir de la reprendre", il veut dire que même exposée à cette violence de l'homme et à son péché, cette vie divine de Jésus peut toujours se ressaisir et se re-communiquer, se partager avec ceux-là qui auront part à ce mystère de sa résurrection. Dans la parabole du bon pasteur, ce n'est pas la parabole d'un berger qui serait une tête brûlée. C'est la parabole de quelqu'un qui dit : à travers le geste de ma mort humaine, c'est ma vie divine qui est exposée à la violence des hommes et qui va subir en direct cette violence à travers la vie humaine biologique que j'ai prise pour vous. 

       Frères et sœurs, c'est cela que nous fêtons aujourd'hui. Pourquoi a-t-on placé cette parabole du bon pasteur au temps de Pâques ? C'est pour nous aider à approfondir cette notion de vie que nous recevons. Comme vous le voyez cette vie nouvelle n'est plus un supplément de vie, une sorte d'amélioration des conditions de la vie humaine. Ce n'est pas le vaccin anti "toutes maladies". Cette vie que Dieu nous communique, c'est la vie divine elle-même qui a été exposée dans l'histoire des hommes, à leur violence, au péché des hommes dans le mystère de la Passion et qui s'est révélée victorieuse dans la résurrection du Christ. C'est de cette vie-là que nous sommes aujourd'hui vivants. C'est de cette vie-là que nous sommes les témoins, et c'est de cette vie-là que nous essayons de vivre dans tous les gestes et tous les actes de notre vie, à commencer par l'acte eucharistique qui est dans la communion au corps et au sang du Christ, la communication de la vie divine du Seigneur Jésus à travers le sacrement de son corps et de son sang. 

       Que nous sachions, nous, chrétiens aujourd'hui que lorsque nous parlons de la vie, le mot "vie" par définition a beaucoup de sens déjà simplement au plan humain. Nous, chrétiens, lorsque nous parlons de la "Vie", c'est véritablement la vie divine que Dieu a communiqué par son service de pasteur, celui qui a rassemblé tout le troupeau et qui veut le rassembler définitivement dans cette communion de sa vie divine. 

 

       AMEN 


 

 

 
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