AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST, PASTEUR DE LA LIBERTÉ

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (2 mai 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Troupeau dans le Lubéron

"Je suis le bon pasteur. Je donne ma vie pour mes brebis. Ma vie, personne ne me l'ôte, mais c'est moi qui la donne, car j'ai le pouvoir de la donner et j'ai le pouvoir de la reprendre". Frères et sœurs, le temps de Pâques que nous vivons nous fait méditer sans cesse sur la Résurrection du Seigneur, le Seigneur qui se livre à la mort, le Seigneur qui nous rend la vie. Et c'est pourquoi ce temps est un temps de méditation sur la naissance de l'Église. Célébrer la Résurrection du Christ ou célébrer la naissance de l'Église, par le Christ qui donne sa vie, qui ressuscite d'entre les morts et qui souffle son Esprit sur ses apôtres et sur tous ceux qui deviendront croyants, c'est une seule et même chose. C'est pourquoi aujourd'hui, nous lisons cet évangile du bon pasteur, car il est précisément l'évangile qui nous explique comment l'Église est née du Christ. En effet, ce n'est pas si simple. Nous sommes, nous-mêmes, accoutumés maintenant à une vue extrêmement positive et plate de la société et de la constitution des peuples. Nous pensons qu'il suffit d'une constitution plus ou moins bonne, d'un état, d'un gouvernement, d'une police, et accessoirement, d'une certaine tradition culturelle pour essayer de se retrouver tous d'accord. En réalité, ce n'est pas ainsi qu'un peuple se construit, en tout cas, ce n'est pas ainsi que le peuple de Dieu s'est constitué. Le Christ nous parle de la naissance de l'Église en prenant une image : celle d'un troupeau avec son berger. Seulement, là encore, l'image comporte quelques pièges. Si l'on entend par troupeau, la manière de faire vivre ensemble des gens dont on uniformise le comportement, en développant en eux des réflexes conditionnés de "moutons de Panurge" pour qu'ils fassent tous la même chose, sans se poser de questions, on aura une idée pour le moins lointaine et certainement très fausse de ce qu'est le peuple de Dieu. Car la manière dont est né le peuple de Dieu, le Christ nous l'explique clairement :" Je donne ma vie pour mes brebis". Autrement dit, ce qui constitue formellement l'Église comme "Peuple de Dieu", ce n'est pas que nous penserions tous la même chose et serions tous d'accord sur une certaine manière d'agir, c'est d'abord un don, une initiative gratuite venant de la part de Dieu, le jaillissement de la liberté infinie de Dieu au cœur de l'évènement de la Résurrection, le surgissement de la liberté absolue de Dieu au milieu des hommes, liberté et vie qui sont données, livrées pour que nous en vivions. Ce qui fait que nous sommes un peuple, le peuple de Dieu, ce n'est pas nous, c'est le Fils de Dieu, et voila pourquoi il y a cette relation extraordinaire entre le berger et son troupeau, relation qui constitue le troupeau comme troupeau, et qui consiste en ce que le berger donne sa vie pour le troupeau. Tout repose sur cette manifestation de la liberté de Dieu comme don de soi, de la liberté humaine de Jésus-Christ comme don de soi : Dieu livré pour les hommes est le berger qui ne s'enfuit pas comme le mercenaire que l'on paye, mais s'avance au-devant du loup qui essaie de dévaster le troupeau : car le berger est celui qui est prêt à risquer et à donner sa vie et qui l'a effectivement donnée. Et c'est ainsi que le troupeau a pu se constituer comme un véritable troupeau en ayant reçu la vie de son berger, la liberté de son berger, la générosité de son berger, et la vérité de son berger. Hors de ce salut, il n'y a pas d'Église.

En effet, le Christ prend bien soin de dire que s'Il meurt et ressuscite, c'est gratuitement : "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne. Personne ne peut me l'arracher". Personne n'a le pouvoir sur la vie de Dieu. Et il n'y aurait pas de salut de la part de Dieu pour les hommes, si le Christ ne c'était pas offert librement et consciemment dans ce don de soi au Père pour la vie du monde. La liberté que le Christ vient apporter sur la terre, est une liberté qui n'est pas le caprice d'un Dieu qui ferait ce qu'Il voudrait, comme il Lui plairait, c'est la liberté même de Dieu qui se manifeste par la générosité surabondante de son amour. En dehors de quoi il n'y a pas de liberté. En second lieu, cette liberté est non seulement ce jaillissement pur et spontané du cœur de Dieu, elle est aussi une liberté qui se donne. Le peuple de Dieu ne serait pas peuple de Dieu, si le Christ ne se donnait pas Lui-même en personne. Toute liberté qui n'est pas don de soi est une fausse liberté ou une liberté insuffisamment libre. Que les états et les nations définissent la liberté de manière négative, comme le droit pour un individu de se ménager un champ clos c'est leur affaire et c'est une limite qu'ils ne doivent à aucun moment dépasser, car les nations ou les états ne peuvent pas avoir sur la personne un droit qui contraigne sa liberté, ils ne peuvent prendre leur responsabilité que de façon négative en protégeant la liberté de leurs membres. Mais pour le Christ et pour un chrétien, le sens véritable et premier de la liberté est d'abord le don généreux de soi-même et hors de là il n'y a pas de véritable liberté chrétienne.

Le troisième aspect, c'est que le Christ se désigne comme bon pasteur car la liberté qu'Il a de se donner fait de Lui le "beau pasteur". Là encore, je ne sais quel malin génie linguistique a perverti l'expression que Jésus a employée. Dans cet évangile, il est dit que le Christ est " Le beau pasteur", or, ce "beau pasteur" est devenu le berger un peu fade, mou, "guimauvé", qui caresse gentiment et tendrement son mouton avec un air inoffensif, insignifiant, apparemment sans autre but que celui de nous faire sourire et d'amuser les enfants en bas âge. C'est très regrettable, car le titre de "beau" pasteur signifie exactement le "véritable pasteur", le seul et unique vrai pasteur, manifestant par là que le don généreux de soi-même et que la manière dont Il se donne, est un acte libre, fondé sur la vérité même de ce qu'Il est.

Telles sont donc les caractéristiques essentielles de ce pasteur et si ce bon pasteur a donné sa vie pour son Eglise, il importe de bien comprendre que la nature profonde de cette Eglise repose tout entière sur ce don libre que lui fait son Seigneur. Ce qui crée le lien entre le troupeau et le Pasteur, c'est que la même vie, la même liberté qui s'enracinent dans la personne du pasteur, vont s'enraciner aussi dans la personne des membres du troupeau, dans leur cœur et dans leur esprit. Et la grâce n'est rien d'autre que ce don de la générosité, de la liberté et de la générosité surabondante de l'amour de Dieu qui se donne, dans le cœur même de ses disciples.

Et c'est ici que nous nous trouvons "au pied du mur", c'est ici qu'il nous convient de nous interroger pour savoir comment nous-mêmes, membres de ce peuple de Dieu, nous recevons dans notre cœur et dans notre existence cette liberté qui a jailli du cœur même de Dieu, au soir de sa mort au matin de sa Résurrection. Nous, chrétiens aujourd'hui, membres du troupeau de Dieu, irons-nous défigurer la liberté dans le sens de je ne sais quelle vague solidarité faite essentiellement de crainte ou de peur devant le monde, ou bien. aurons-nous le cœur et le cran de nous affirmer comme les disciples d'une liberté dont nous ne sommes pas dignes, qui est certes coûteuse et nous demande de plus en plus souvent de prendre des positions claires, d'une liberté qui manifeste le véritable sens du don de Dieu tel que nous l'avons reçu. Voilà la question. Je me contenterai de l'illustrer par certains exemples très proches et concrets qui nous serviront de points de réflexion.

On dit quelquefois qu'à Saint Jean de Malte, les sermons "planent " très haut, c'est pourquoi je voudrais par le recours de quelques exemples, que nous nous interrogions ensemble, sans nous mettre trop facilement en dehors du troupeau, mais en étant vraiment, membres de ce troupeau, pour savoir comment nous vivons la liberté de Dieu. Prenons, par exemple notre situation de chrétiens dans notre société. Je vous le disais tout à l'heure, il est certain que nous avons des réflexes modernes qui ne nous préparent pas à avoir une conception vraiment profonde de la liberté. Le moins qu'on puisse dire est que notre appréhension spontanée de la liberté est celle d'un vague espace, une sorte de "terrain vague" spirituel dans lequel nous pouvons faire à peu près ce que nous croyons et ce que nous voulons. C'est effectivement nécessaire et légitime pour que chaque personne puisse vivre dans une société. C'est même le seul moyen pour nous, chrétiens, de vivre dans la société actuelle, société dont nous ne partageons pas toutes les options, les sensibilités, ou les réactions qui sont de plus en plus profondément païennes. Mais enfin, il faut nous demander si nous avons le courage d'une certaine "différence", si la tolérance dont chacun se réclame n'est pas une sorte de démission à l'indifférence généralisée, alors qu'en réalité, elle devrait être le droit et le devoir de reconnaître l'autre différent, en affirmant chacun notre propre différence. Notre liberté dans le sens de la véritable et plénière liberté qui nous a été conférée par le baptême doit normalement nous préparer à nous affirmer comme chrétiens lorsque le loup vient dans la bergerie. Il m'est arrivé, au début de cette année, étant responsable de l'enseignement catéchétique dans un institut privé qui n'est pas loin d'ici, de faire appel aux parents d'environ cent vingt élèves de"cinquième", espérant que quelques-uns d'entre eux auraient la gentillesse de passer une heure par semaine dans cet établissement comme catéchistes. Il se trouve que je n'ai reçu aucune réponse. Je pense effectivement que sur les deux cent quarante parents, tous n'étaient pas capables de commenter le nouveau Testament pour des enfants. Peut-être y avait-il des difficultés de temps ou de distance. Mais qu'il n'y ait pas eu une seule réponse, je me demande ce que cela révèle du point de vue d'une certaine conception de l'enseignement "libre". Est-ce simplement la liberté de se débarrasser de ses enfants dans des "boites à bachot". Ou est-ce la liberté réelle de pouvoir transmettre toutes les richesses humaines et chrétiennes que l'on a reçues et de vouloir y collaborer efficacement et activement à travers des formes d'enseignement auxquelles on prétend par ailleurs tenir fermement.

La liberté est essentiellement générosité et don de soi dans la vie. Il est tout de même curieux qu'aujourd'hui, dans notre société, la réalité la plus menacée soit précisément la famille. La famille n'est pas simplement cette espèce d'ultime refuge de bien-être dans lequel on se met les "pieds au chaud" pour regarder sa télévision des heures durant. Mais la famille est le lieu ultime du refuge de la liberté au sens du don de soi, car le sens authentique de la paternité et de la maternité déjà au plan humain, mais à combien plus forte raison au plan chrétien ne peut trouver sa véritable réalisation que dans la générosité par laquelle on veut donner, transmettre la vie, au sens physique, charnel et aussi au sens humain, spirituel et chrétien. Or, il se trouve que non seulement, nous autres chrétiens nous nous conformons à une sorte de modèle social et familial plus ou moins répandu et vulgarisé de la famille à deux enfants, parce qu'après ce serait trop compliqué ou un peu dangereux pour l'avenir. Mais encore maintenant nous allons être engagés dans un système de solidarité et d'assistance sociale qui pose question à la conscience chrétienne. Par ce système en effet, non seulement chacun d'entre nous paiera sa quote-part pour rembourser des avortements, mais semble-t-il chaque chrétien qui donne au denier du culte participera plus que les autres citoyens à ce remboursement puisqu'une bonne part du denier du culte sert à payer la sécurité sociale des prêtres. S'il en est ainsi ce sont les chrétiens qui aujourd'hui participeront le plus du point de vue financier au remboursement des avortements. Je ne dis pas cela pour favoriser une attitude séparatiste et de désolidarisation qui irait jusqu'à une coupure d'avec la société civile. Ce serait retomber dans une erreur "réactionnaire" que les chrétiens ont commise bien souvent, une certaine manière de "retirer ses épingles du jeu", Nous ferions par là même un très grand péché, car nous renierons notre appartenance commune à la nature humaine, et que nous soyons chrétiens ou païens, c'est un don que tous nous avons reçu de Dieu et que nous ne devons briser à aucun moment. Mais est-ce que nous manifestons suffisamment les exigences de notre conscience de chrétiens et notre droit réel à la différence ?

Et enfin, nous avons reçu la liberté du berger qui est le vrai berger, c'est-à-dire que nous devons manifester notre liberté dans la vérité. Et toute liberté qui ne serait pas fondée dans la vérité de ce que nous croyons, n'est pas encore une liberté qui vit selon la grâce du Christ. Là aussi, je pose une question. Il y a quelques mois, à cause des mass-media et de la brutalité du choc, nous étions extrêmement bouleversés par ce qui s'est passé en Pologne. Et notre indignation a tendance à s'émousser alors que la situation continue à être grave. Pourtant des évêques, en France, avaient eu le courage de demander aux fidèles que leur solidarité ne cesse pas. Pourtant les Polonais par l'engagement total de leur liberté humaine d'abord, et surtout par le don généreux de leur foi chrétienne, continuent à servir de rempart et de bouclier à un Occident qui est souvent bien lâche et dont ils attendent sûrement davantage. C'est la même chose pour le peuple afghan qui continue depuis deux années et demie, à se battre et à défendre, du rempart de sa foi et de sa liberté, le monde qui est le nôtre. Tous ces hommes défendent la vérité infiniment respectable, infiniment précieuse de leur liberté, d'autant plus respectable qu'elle nous protège et qu'elle nous défend nous aussi. Et quelle reconnaissance en avons-nous, du point de vue de la vérité ? Il nous arrive de déformer la réalité des choses en assimilant de façon un peu simplifiée leur situation à certains mouvements d'Amérique latine, par exemple qui luttent contre des injustices évidentes et monstrueuses et dont la bonne volonté et la générosité sont hors de cause, mais qui, à cause de la situation extrêmement complexe et dramatique dans laquelle ils se trouvent, risquent sans cesse de livrer leurs peuples à un malheur pire encore que celui dans lequel ils se trouvent.

Enfin, c'est aujourd'hui la journée des vocations : nous fêtons en ce jour le Christ comme le bon pasteur qui a voulu appeler pour paître son Église des hommes qui soient des images lisibles de sa mission de véritable pasteur : je veux parler des apôtres et de leurs successeurs, les évêques et les prêtres. Ces hommes doivent être à la fois les témoins et les garants de la vérité et de la liberté spirituelle du troupeau qui leur est confié. On dit aujourd'hui, et c'est un lieu commun, qu'il n'y a pas beaucoup de vocations. C'est peut-être vrai, mais je n'en suis pas aussi sûr, il faudrait au moins nous aviser du problème fondamental, et la question mérite que nous nous la posions : la vocation est toujours d'abord le secret d'un Dieu qui appelle. Et si ce Dieu a promis à son Église d'être avec elle jusqu'à la fin des temps, il serait curieux que ce Dieu n'appelle plus d'apôtres. Il faut donc se demander : peut-être y a-t-il des appels, mais le problème est plutôt celui de la réponse. Et je me dis parfois : un jeune homme de vingt ans qui reçoit dans son cœur un appel, est-ce que à certains moments, en regardant l'Église, peut-être pas l'Église telle qu'elle est dans le cœur de Dieu, mais telle qu'elle est, comme le disait Jacques Maritain, dans son "personnel", c'est-à-dire nous-mêmes, il ne lui viendra pas à l'esprit d'hésiter, d'avoir peur et peut-être même de reculer en voyant ce peuple oublier l'exigence et le courage de la liberté ? Ce n'est sûrement pas la seule explication, il y en a d'autres, peut-être qu'effectivement, dans certains instituts de formation des futurs prêtres tel ou tel responsable les prépare plutôt à être "des animateurs socioculturels de communautés de l'an 2000". C'est très insuffisant, et je comprends que cela puisse les décourager, mais enfin, que cela ne nous empêche pas de nous poser la question de notre propre responsabilité dans cette crise ! Si nous-mêmes, nous ne visons pas, comme peuple de croyants une véritable liberté, une véritable générosité qui doit se manifester dans le don de soi et dans un amour profond et absolu de la vérité qu'est le Christ, pourrons-nous encore être vraiment des membres du troupeau ? Et pourrons-nous reconnaître encore la voix de notre berger ?

 

AMEN

 
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