AU FIL DES HOMELIES

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DIEU NOUS APPELLE CHACUN PAR NOTRE NOM

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (28 avril 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Ce quatrième dimanche de Pâques, dimanche du bon pasteur, est traditionnellement le dimanche des vocations. Et depuis le dernier concile, il est habituel, quand on parle des vocations, de parler d'abord de la vocation baptismale, de la vo­cation commune à tous les chrétiens, à tous les bapti­sés. Cela pourrait paraître une mode ou une conces­sion a la condition des laïcs, mais en réalité, il s'agit véritablement du cœur de la question, car parler de vocation, c'est d'abord parler de cette vocation bap­tismale dont Jésus Lui-même vient, dans l'évangile, de nous entretenir. Vocation, cela vient du mot latin "vocare" qui veut dire appeler. Et vous l'avez entendu, Jésus, le bon pasteur, appelle chacune de ses brebis. Il adresse une vocation à chacune de ses brebis. Et cette vocation consiste en ce qu'Il appelle chacune de ses brebis par son nom, c'est-à-dire que la vocation ne consiste pas d'abord à appeler quelqu'un pour faire ceci ou cela, mais d'abord à appeler quelqu'un par son nom c'est-à-dire pour lui révéler son identité dans ce qu'elle a de plus personnel, de plus profond, dans ce qu'elle a d'unique. Et cela, c'est ce que le Christ, tout au long de notre vie baptismale, ne cesse de faire pour chacun de nous. Le Christ nous appelle par notre nom, et souvenez-vous qu'au moment de la Résurrec­tion, c'est quand Il a appelé Marie Madeleine par son nom, quand Il lui a dit: "Marie", qu'elle l'a reconnu. Car c'est dans un échange d'une très grande profon­deur où le nom est le symbole de la personnalité de celui qu'on appelle, c'est dans cet échange de per­sonne à personne, de cœur à cœur entre le Christ et nous, que se construit ce que nous sommes, notre identité et notre vie. Le Christ ne cesse de nous appe­ler par notre nom pour que petit à petit nous parve­nions à nous connaître nous-mêmes, à connaître ce que nous sommes en vérité, à découvrir toute la ré­alité intérieure et intense d'être des fils de Dieu, car dès maintenant nous sommes enfants de Dieu, même si toute la splendeur de ce que cela signifie ne s`est pas encore révélée, comme nous le dit saint Jean. Oui, le Christ nous appelle pour illuminer dans notre cœur cette réalité profonde qui est la nôtre, cette réalité d'image de Dieu et de frère du Christ. Telle est la signification première et fondamentale de la vocation, et cela s'adresse à chacun d'entre nous.

Et c'est parce que le Christ nous appelle par notre nom, parce qu'Il nous révèle ce que nous som­mes qu'Il peut ensuite susciter en nous, par le dyna­misme de sa grâce, par la force de sa présence, l'ac­tion, l'accomplissement, la mission, Il peut nous gui­der dans la réalisation de notre propre vie, de ce que nous devons être et devons accomplir. La vocation, au sens d'appel à une œuvre à réaliser est donc la consé­quence directe de cette vocation, au sens plu profond et premier, qui est, par cet appel de Dieu qui nous attire et nous aspire vers Lui, la révélation de ce que nous sommes. Voilà la vocation fondamentale qui est à la fois la chose la plus commune, car toutes les bre­bis sont appelées, et en même temps la chose la plus unique, car chacune est appelée par son nom, son nom qui est différent de tous les autres noms, ce nom qu'en définitive seul, le Christ sait vraiment prononcer et que seul le Christ peut graver profondément à l'inté­rieur de chacun d'entre nous.

C'est seulement à partir de cette vision fon­damentale de ce qu'est la vocation que nous pouvons parler des vocations, au sens où chacun l'entend quand on parle de la journée des vocations, c'est-à-dire de cette particularisation de la vocation baptis­male qui s'adresse à certains d'entre nous. Et il faut, à ce niveau-là, distinguer deux particularisations très spécifiques de cette vocation baptismale : d'une part ce qu'on appelle la vocation religieuse ou vocation monastique, et d'autre part la vocation sacerdotale.

La vocation religieuse ou monastique se situe dans le droit fil de la vocation baptismale adressée à chacun d'entre nous. Car quand le Christ prononce notre nom, c'est pour établir entre Lui et nous un dia­logue d'une telle profondeur et d'une telle intensité que même si ce dialogue s'incarne dans la quotidien­neté de nos jours et de notre vie, jusque dans ses moindres détails, qu'il s'agisse de notre vie profes­sionnelle, de notre vie familiale ou de notre vie affec­tive, de notre vie intellectuelle, de notre vie culturelle. Rien n'est étranger à la présence du Christ et ce nom que le Christ prononce, par lequel Il nous appelle et se révèle à nous en nous révélant à nous-mêmes, ce nom est présent à toutes nos activités quelles qu'elles soient. Mais pour chacun d'entre nous, un jour, ce dialogue engagé avec le Christ, à partir du nom qu'Il a prononcé et qu'Il ne cesse de répéter, prendra petit à petit toute la place dans notre vie. Et un jour viendra pour chacun d'entre nous, où il n'y aura plus que le Christ. Peu à peu au long de notre quotidien, quelles que soient nos activités professionnelles, familiales ou culturelles, et quels que soient nos préoccupations et nos soucis, un moment viendra où il n'y aura plus que le Christ, non pas que le Christ ait évacué le reste, mais Il aura pris une place de plus en plus centrale, et finalement toute la place. Or la vocation religieuse ou monastique n'est pas autre chose qu'une décision libre et consciente d'anticiper dès maintenant ce jour où le Christ doit prendre toute la place. Le religieux, le moine, c'est celui qui veut aller dès aujourd'hui jus­qu'au bout de son baptême, jusqu'au point où chacun des baptisés devra aller un jour, ne serait-ce que le jour de sa mort. Le moine, le religieux, c'est celui qui veut dès maintenant que l'appel du Christ, que la pa­role du Christ, que ce nom prononcé par le Christ d'une manière unique soient au centre, comme la ré­alité unique de sa vie, au point qu'il omettra tout autre occupation dans sa vie, qu'il n'aura pas d'activité pro­fessionnelle, pas de famille à fonder, pas d'entreprise humaine à gérer, pas de projet humain, si légitime, si noble soit-il, à réaliser. Vous le voyez, cette vocation qui est celle de tous les religieux et les religieuses, des moines et des moniales, des ermites ou des vierges consacrées, vocation qui peut s'exprimer par l'appar­tenance à telle ou telle famille religieuse ou par la profession monastique, comme nous l'avons vécu au mois de janvier, quand le frère Jean-François a fait profession entre les mains de notre archevêque, cette vocation est la vocation baptismale elle-même, la même vocation que celle de chacun d'entre nous, mais portée à son absolu, portée dès maintenant à son in­candescence dernière.

Il en va autrement de la vocation sacerdotale qui n'est pas directement dans la ligne de notre bap­tême. La vocation sacerdotale est un appel très parti­culier que Dieu adresse à certains d'entre nous pour les consacrer au service de leurs frères, afin d'aider leurs frères à entendre cette voix de Dieu qui pro­nonce leur nom. La vocation sacerdotale est une vo­cation au service de l'Église, ou plus précisément, au service du dessein de Dieu puisqu'il s'agit d'aider ses frères à rencontrer Dieu. C'est pourquoi la vocation sacerdotale a quelque chose de plus objectif que la vocation baptismale à laquelle nous sommes tous appelés, et même que la vocation monastique ou reli­gieuse qui est dans la ligne même de la vocation bap­tismale. Je veux dire par là que l'appel que Dieu adresse à tous par le baptême, c'est au cœur de la subjectivité particulière de chacun d'entre nous que nous l'entendons et que nous le recevons. Et il en va de même pour l'appel à la vie religieuse ou monasti­que. En ce sens quelqu'un peut dire : "j'ai la vocation religieuse, je me sens appelé par Dieu". Et il deman­dera donc à l'Église de l'aider à réaliser cette vocation religieuse sous une forme appropriée à ses capacités et sa personnalité spirituelle. Et l'on peut dire que l'Église est tenue en quelque sorte de lui permettre de concrétiser cet appel reçu de Dieu. Pour la vocation sacerdotale, au contraire, personne ne peut dire : "j'ai la vocation sacerdotale, j'ai le droit de la réaliser et l'Église doit m'y aider". C'est au contraire, l'Église, par la personne de l'évêque, qui, de la part de Dieu, dit à tel ou tel : "Dieu vous demande pour le service de son Église". Nous ne pouvons pas dire : "je me sens appelé à être prêtre". C'est l'évêque qui nous dit : "nous avons besoin de ce service, nous avons besoin que tu sois le serviteur de tes frères, parce que nous distinguons qu'il y a en toi les qualités concrètes né­cessaires, pour pouvoir assurer ce service !" N'im­porte qui peut être appelé à une rencontre plus immé­diate de Dieu dans la vie religieuse, mais on ne peut pas à partir de n'importe quelle situation psychologi­que ou spirituelle être apte à remplir la fonction de prêtre ou de diacre, ou plus encore la fonction épisco­pale qui est le cœur du sacerdoce ministériel. C'est seulement le discernement de l'Église qui peut en décider. Encore faut-il, bien sûr, que celui à qui l'ap­pel s'adresse veuille y répondre et accepte de mobili­ser toutes ses énergies pour répondre à cet appel. Mais, vous le voyez, il y a là quelque chose de très objectif, et par là même qui exige et opère un très grand dépouillement de soi.

Quelquefois on confond vocation religieuse et vocation sacerdotale. Il y a certes une affinité entre les deux, car pour aider les autres à entendre la voix de Dieu, il faut d'abord avoir appris soi-même à écouter cette voix de Dieu au fond de son propre cœur. Et il est tout naturel que certains moines ou religieux soient prêtres et exercent le ministère sacerdotal, comme il est tout naturel qu'un certain nombre de prêtres soient par ailleurs religieux ou moines. Et il est naturel aussi que l'Église demande à tous les prê­tres qu'il y ait dans leur vie quelque chose qui res­semble à la vie religieuse, c'est dans ce sens que l'Oc­cident a demandé à tous les prêtres, depuis un certain nombre de siècles, ce qui n'est pas le cas de l'Église primitive et qui n'est pas encore le cas de l'Église d'Orient, le célibat sacerdotal qui est en soi un aspect de la vocation religieuse et monastique. Mais ce n'est pas parce qu'il y a ainsi une certaine parenté entre ces deux vocations que nous devons les confondre.

Vous le savez, frères et sœurs, depuis deux ans, Monseigneur Panafieu a ouvert, de nouveau, un séminaire dans ce diocèse pour la préparation des futurs prêtres et aussi de futurs religieux, voire de futurs moines comme ceux qui sont ici à votre service dans cette paroisse. Nous devons donc essayer de comprendre à partir de notre propre vocation baptis­male, à partir de cet appel que nous essayons, jour après jour, d'entendre au fond de notre cœur, nous devons essayer de comprendre ce qu'est la vocation sacerdotale ou la vocation religieuse et monastique. Nous devons essayer de prier pour la réalisation plé­nière, profonde, vraie, réelle de ces vocations. Et nous devons participer de toutes nos forces à ce chemine­ment de certains d'entre nous vers ce service de leurs frères ou vers cet absolu de la vocation baptismale vécu dans la vie religieuse. Les trois séminaristes qui d'habitude partagent notre eucharistie du dimanche, ne sont pas là aujourd'hui, précisément parce que c'est la journée des vocations, et qu'ils ont été envoyés dans d'autres paroisses qui n'ont pas la chance d'avoir, chaque dimanche, un ou plusieurs séminaristes dans leur communauté paroissiale. Leur absence est donc pour nous une raison de plus de prier pour leur voca­tion et pour celle de tous ceux qui, dans ce diocèse ou ailleurs dans le monde, s'efforcent d'ouvrir leur cœur à la voix de Dieu. Et la meilleure aide que nous pou­vons apporter à ces futurs prêtres ou moines, c'est d'abord d'écouter nous-mêmes Dieu qui parle à cha­cun de nous dans le silence de notre cœur, afin que l'Église se construise par la convergence et la com­plémentarité de toutes ces vocations, de tous ces ap­pels.

 

AMEN

 
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