AU FIL DES HOMELIES

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LE PROBLÈME DES VOCATIONS AUJOURD'HUI : LES CHRÉTIENS AURAIENT-ILS PEUR DE LEUR LIBERTÉ ?

Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (10 mai 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Je suis la Porte des brebis. Je suis venu pour que les brebis aient la vie et qu'elles l'aient en abon­dance". J'ai lu ces temps-ci un livre dont on parle beaucoup, il m'arrive assez rarement de lire des livres dont on parle, au moment où on en parle, il s'agit de l'autobiographie de Lech Walesa. Et je trouve que cette autobiographie est un chef-d'œuvre d'humanité, de courage, de sens de la vérité, de finesse aussi et d'humour, tant dans ce domaine privé qui s'appelle "être et devenir un homme" que dans ce domaine pu­blic qui appelle chacun de nous à être un homme au cœur d'une société, celle-ci fût-elle cancérisée par le mal. Or dans ce livre, dont je vous recommande vi­vement la lecture, j'ai trouvé un passage qui m'a beau­coup intrigué, et je voudrais vous le lire parce qu'il nous touche au premier chef. Cela pourra vous para­ître un peu surprenant. Il s'agit du temps où Walesa était en captivité après la déclaration de l'état de guerre : il recevait quelques rares visites en plus de celles de son épouse et d'un délégué de l'épiscopat. Il était obligé de recevoir de temps à autre des gens de la milice qui constituaient d'ailleurs, comme vous pouvez l'imaginer, sa compagnie la plus ordinaire. Et parmi ces gens de la milice qu'il avait reçu, il y eut un jour un général. Et voici comment il raconte cette brève entrevue avec ce général de la milice. Walesa écrit : "Chaque individu reste une énigme unique en son genre. C'est pourquoi il faut à mon avis parler avec les gens, car c'est alors qu'apparaissent leurs vraies motivations et que bien des choses peuvent être expliquées ou éclaircies. Au fil de notre conversation, le général, à mon grand étonnement, m'avait laissé découvrir sa "faille" : alors que nous évoquions le prétendu désir de SOLIDARNOSC de s'emparer du pouvoir, le général, après avoir exposé la réalité de ce danger, preuves et arguments à l'appui, déclara soudain : Et qu'adviendrait-il de gens comme moi ? Vous resteriez général. Il n'y aurait rien de changé. Car nous n'avons nullement l'intention de nous empa­rer du pouvoir. Le peuple souhaite simplement exer­cer un contrôle, avoir de l'influence. Je n'en crois rien, me répondit-il. Les gens comme moi seraient éliminés. Savez-vous ce que je faisais avant d'entrer dans l'armée ? Je gardais les vaches, je n'étais qu'un simple péquenot. J'ai alors pris conscience de ce fait terrifiant : tous croyaient devoir leur réussite non pas à leurs capacités personnelles, ni à leur propre tra­vail, pas davantage au jeu normal de la promotion sociale, non, mais au pouvoir en place auquel ils de­vaient désormais se sentir liés et qu'ils devaient impé­rieusement servir indépendamment de leurs propres opinions. J'ai alors lu dans le regard de cet homme la peur panique de voir quelqu'un ou quelque évènement le priver du droit de porter l'uniforme, de la miette de pouvoir qu'il détenait. J'y ai lu la peur qu'un boule­versement social ne le renvoie à cette campagne dont il avait horreur, et ne le ramène ainsi à son point de départ. Tel était l'état d'esprit de ce général polonais, le raisonnement qu'il partageait avec la plupart des membres de l'équipe dirigeante. C'était comme une sorte de hantise contagieuse. Il ne leur venait pas à l'idée que la misère dont je sortais était bien pire en­core, que les humiliations et les craintes que j'avais naguère connues étaient du même ordre que les leurs. Je n'en éprouvais d'ailleurs plus, car je trouvais un sens à la vie en modelant mon propre destin, non en cherchant refuge sous quelque tutelle, non en m'abritant derrière le plus fort, le détenteur du pou­voir. Ils avaient tous peur de la liberté dont il leur aurait été loisible de jouir. Ils lui préféraient la poi­gne de fer qui les tenait, les ordres nets et sans ap­pel."

Il est hors de mon propos de faire une quel­conque comparaison entre le régime dans lequel est obligée de vivre la Pologne d'aujourd'hui et l'un quel­conque de nos pays occidentaux, à plus forte raison l'Église. Que ce soit bien clair et net : il n'y a aucun rapport entre un régime où la liberté ne peut pas avoir droit de cité, où la vérité est remplacée de façon sys­tématique par le mensonge, et quand le mensonge devient impuissant, par la violence, la terreur et l'écrasement de toute volonté de vivre. Il est évident qu'il n'y a sous cet aspect-là aucun rapport. Cependant ce dialogue m'a paru révélateur et significatif. Pour­quoi ? parce qu'au fond ce qui se pas sait dans la tête de ce général qui est un sbire, une miette du pouvoir, comme le dit Walesa, peut se résumer de façon sui­vante : il avait fini par croire que l'homme qu'il était, n'était pas la mise en œuvre de sa propre liberté, mais qu'il était le résultat de structures, de pouvoirs, d'un parti, de quelque chose qui existe comme une abs­traction qui planait au-dessus de lui et qui, pour mieux faire sentir son pouvoir, doit terroriser et faire peur. En lisant ce récit de Walesa, je me suis dit : "Au fond cette terrible expérience de la démission de sa propre liberté, de son vouloir vivre, de cela même que Dieu nous a donné d'exister, cela à tout moment ne nous guette-t-il pas nous-mêmes ? Bien entendu nous ne vivons pas dans le cadre ubuesque d'un régime de terrorisme politique, mais dans le régime propre de notre aventure personnelle et de notre vie chrétienne et religieuse, est-ce qu'à tout moment, le mal et le péché qui constituent le vrai péché dans notre vie ou dans notre cœur, ne sont-ils pas d'avoir peur de notre liberté, et, comme le disait Walesa à propos de ce général, "de lui préférer finalement des ordres clairs, nets et précis ?"

C'est vrai, et si nous regardons notre vie, no­tre cheminement sous le regard de Dieu, nous cons­tatons que notre péché est toujours de ce côté-là, que la racine du mal est toujours du côté de la peur que nous avons de notre liberté. Et je voudrais précisé­ment en prendre un tout petit indice, ce matin. Puis­que nous célébrons aujourd'hui la journée des voca­tions à l'occasion du mystère du Christ, bon pasteur, je vous pose simplement la question : "comment re­gardons-nous les prêtres ? qui sont les prêtres pour nous ?" Si vous examinez profondément l'intime de votre cœur et de votre foi, vous vous apercevrez peut-être que le rôle du prêtre pour vous n'est pas toujours clair dans votre esprit, qu'il reste toujours une image du prêtre qui permet parfois d'esquiver le mystère de notre liberté. Au fond dans l'Église, ne trouvons-nous pas aujourd'hui une forme de péché selon laquelle les baptisés qui ne sont pas prêtres renvoient à leurs frè­res prêtres une image discutable de l'autorité : "Oh, c'est vous qui décidez, c'est vous qui tenez tout en mains, nous, nous ne voulons que suivre et obéir, nous sommes fidèles et disciplinés, nous avons la foi du charbonnier, laquelle sur ces questions religieu­ses, nous évite d'engager profondément notre li­berté, nous avons déjà tellement de soucis par ail­leurs Il faut nous occuper du monde, de notre fa­mille, de tous nos enfants, de tous ces problèmes ma­tériels auxquels nous sommes confrontés, Et par conséquent, notre avenir spirituel, nous le remettons paisiblement entre vos mains, ainsi nous aurons un souci de moins !" Ne trouvons-nous pas dans notre cœur une telle image du prêtre ou de l'autorité ecclé­siastique, sous quelque forme que ce soit ? le fait qu'il y ait des ministères dans l'Église, et des hommes qui ont reçu la charge de servir, ne constitue-t-il pas l'oc­casion pour tous les baptisés de se décharger de l'ave­nir spirituel de leur liberté ?

Il faut le dire avec la plus extrême rigueur : partout où l'on rencontre une capitulation quelconque dans ce problème, il y a une crise des vocations. Avant même que les séminaires se vident ou se remplissent, le problème de la crise des vocations se situe à l'intérieur, à la frontière même du cœur de chacun des baptisés. C'est dans la mesure où chaque baptisé accepte de mettre en œuvre toute sa liberté et rien que sa liberté pour Dieu que l'Église peut être un lieu dans lequel le sacerdoce, le ministère presbytéral, l'autorité des prêtres et des évêques peuvent jouer à plein, c'est-à-dire sans équivoque.

Voilà pourquoi le Christ, pour se désigner, a dit qu'Il était la porte. Il n'a pas dit qu'Il était l'appar­tement, Il a dit qu'Il était la porte, et Il a même indi­rectement précisé que cette porte était une porte pour sortir, c'est-à-dire pour aller au grand large. Et où est le grand large ? c'est le cœur de Dieu. Par conséquent, lorsqu'il y a des prêtres dans une église, ce sont des portes, ce sont des portes à travers lesquelles il faut passer et ne pas avoir peur ni du grand large, ni du vent qui souffle, ni même de la tempête, car c'est là-même que se forge la sainteté de notre liberté. Par conséquent les prêtres ne sont pas des portes avec des serrures verrouillées, les prêtres sont des portes qui ouvrent l'accès à Dieu mais à qui ? à des libertés qui ont vraiment envie de le rencontrer pleinement.

Ainsi donc, nous n'avons, ni vous ni nous, au­cune excuse. La raison d'être du ministère sacerdotal, la raison d'être des vocations, c'est le service de votre liberté. Comme le disait récemment un texte d'une Congrégation romaine au sujet des ministères : "l'Église a pour tâche de produire d'abord des saints, et non pas d'abord des ministres". Et c'est dans la mesure où l'Église est productrice de sainteté qu'il y a comme un appel d'air qui suscite les serviteurs de cette liberté. Mais on ne peut pas créer des serviteurs pour rien ! Et là où la liberté est diminuée dans le cœur du croyant, sa liberté spirituelle, sa liberté en face de Dieu, le manque de prêtres qui se fait néces­sairement sentir, là où la liberté n'existe plus, elle ne peut pas réclamer de serviteurs. Aucun jeune ne peut être assez fou pour vouloir servir un peuple d'hommes libres qui auraient renoncé à leur liberté. Et par conséquent la crise des vocations dont on parle sou­vent, n'est pas à regarder avec les bras ballants en se disant : "c'est terrible, il n'y a plus de jeunes qui veu­lent y aller". Un tel diagnostic est insuffisant. La crise des vocations, aujourd'hui, c'est la crise de ce combat de la liberté dans le cœur de chaque chrétien afin qu'il n'ait pas peur de sa liberté. Et dans la mesure où il a envie, dans la plénitude de sa liberté, de vivre totale­ment pour Dieu, au grand large, alors ce désir ne pourra pas ne pas provoquer un appel d'air, un grand souffle, le besoin d'un service de cette liberté. Mais c'est d'abord parce que cette liberté est vivante au cœur des croyants qu'est suscité dans un second temps l'appel de l'Église à se donner des serviteurs.

C'est ainsi que le Christ veut que vive son Église. Il veut qu'il y ait des hommes qui soient les sacrements de la porte, de la porte grande ouverte vers le Royaume de Dieu. Et ces hommes, ce sont ceux qui ont reçu un ministère épiscopal, sacerdotal ou diaco­nal. Mais souvenez-vous, ils sont des portes pour vous conduire à l'épanouissement de votre liberté, pour vous conduire à la sainteté. Si nous prêtres et diacres, nous ne sommes pas les serviteurs de votre sainteté, de la liberté de votre sainteté et de la sainteté de votre liberté, nous ne servons à rien, et il n'est pas évident qu'il y ait des jeunes aujourd'hui qui n'ont pas envie d'être prêtres, parce qu'ils ne voient pas le dé­ploiement, la richesse et la plénitude de cette sainteté et de cette liberté dans le cœur de leurs frères. Telle est la manière dont se pose le problème.

Frères et sœurs, c'est la journée des vocations. Prions aujourd'hui pour deux intentions. La première la voici : que nous tous les baptisés, nous retrouvions la véritable vocation de notre liberté qui est de nous nous reposer sur rien d'autre que sur ce vis-à-vis de notre liberté en face de Dieu. La deuxième intention la voici : prions pour que le Seigneur rende assez vi­vant et assez libre le cœur de chacun. Que Dieu rende assez libres, assez saintes et assez vivantes la foi et la liberté de chacun des croyants pour qu'alors soit en­tendu cet appel adressé à des serviteurs : cet appel à être la porte qui laisse passer ce grand courant d'air du Royaume de Dieu, ce grand coup de vent du Royaume de Dieu au milieu de notre monde et que nous soyons ainsi tous emportés dans le cœur de Dieu, tout le troupeau, toutes les brebis à la suite de l'unique Pasteur.

 

AMEN

 

 

 
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