AU FIL DES HOMELIES

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LA DANSE DE LA PROVIDENCE

Ac 13, 14+43, 52 ; Ap 7, 9+14 b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques - année C (16 avril 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Notre vie chrétienne est soit un programme, soit une vocation. Soit notre vie déjà inscrite, minute après minute, dans le grand ordina­teur divin et notre rôle ne serait que de suivre et de tenter de déchiffrer ce qu'il nous faut faire pour être conformes à ce que Dieu aurait décidé. Ou plutôt no­tre vie ne serait-elle qu'une sorte d'improvisation per­manente ? Mais Dieu est-Il vraiment si providentiel dans notre vie de chaque jour ? ou restons-nous un peu sceptiques quant à la Providence de Dieu ? Est-ce que nous ne balançons pas souvent entre une attitude de superstition : "Dieu m'a protégé, Il m'a bien tenu" et une autre attitude qui reviendrait à se dire : "fina­lement tenons-nous à distance, ça ne marche pas si bien que ça dans la vie. Dieu doit être bon, mais peut-être pas tellement pour moi, restons un peu dans le rang des sceptiques". Et souvent notre foi balance entre une adhésion quand tout va bien et puis un recul quand les choses vont moins bien. Et la superstition ou ce qui traîne encore de superstition dans notre foi, ou le scepticisme ou ce qui traîne encore de sceptique dans notre foi, nous le vivons un peu tous les jours, au cours des évènements, à cause des événements.

Je ne pense pas que la vie soit un programme, qu'elle ait été prévue d'avance, ni qu'elle soit improvi­sée. J'aimerais essayer une autre image un couple de danseurs sur une piste. Imaginons que le cavalier, ce soit Dieu, la cavalière, c'est nous. Et nous sommes un peu maladroits ou la cavalière est si maladroite que nous marchons un peu sur les pieds de Dieu, c'est-à-dire qu'il nous faut apprendre à danser. Dieu ne nous lâche jamais, Il nous apprend la valse à trois temps, ou la valse à mille temps, ou la valse quatre temps. Et nous sommes là en train de piétiner, d'apprendre jour après jour, dans ses bras, bien tenus par Dieu, à ren­trer en harmonie dans la danse que Dieu nous pro­pose. Il ne s'agit là ni d'un programme, ni d'une im­provisation, mais d'une étreinte, comme si Dieu était présent réellement en chacun de nos évènements au cœur même de l'évènement et que c'est nous qui ne savions pas très bien danser ou du moins le reconnaî­tre.

Frères et sœurs, nous sommes des gens un peu curieux, nous passons beaucoup notre vie ou no­tre esprit dans le passé qui n'est plus et qui est un peu bouché et qui comporte beaucoup de ratés par rapport à Dieu, ou nous nous projetons sans arrêt vers l'a ve­nir en essayant de le combiner, de l'arranger, de le mettre en place. Or Dieu n'est ni dans le passé ni dans l'avenir. Il est dans l'instant. A chaque instant, il y a une absolue proposition de Dieu. Dieu ne cesse pas, dans chaque instant, d'y mêler, d'y faire rentrer comme avec force de son amour, tout son poids, toute sa gloire, toute son éternité.

Il ne peut faire entrer que dans ce qui est, or le passé n'est plus et l'avenir n'est pas encore. Donc Il le fait entrer dans ce que nous sommes en ce moment, dans l'instant précis. Et Il recommence incessamment, chaque instant Dieu recommence cette absolue propo­sition, comme une danse. Dieu nous apprend pas à pas à mettre nos pas dans les siens. Ainsi Dieu ne prévoit pas si nous allons lui marcher sur les pieds, ou tituber, ou si la piste est glissante, ou si les projecteurs nous aveuglent, mais Dieu pourvoira sans arrêt en nous tenant, comme un cavalier, comme un bon cavalier avec une cavalière. Et reconnaître Dieu comme ce bon cavalier, c'est peut-être là le nom vraiment de la Providence de Dieu.

Alors vous allez me dire : "Oui, mais quand le bonheur est au rendez-vous, je signe pour la Provi­dence, mais quand le malheur se déchaîne, je ne signe plus". C'est que nous raisonnons sur une logique qui n'est pas celle de Dieu, car Dieu ne transforme pas les choses afin qu'elles nous tombent toutes cuites, mais Il se met à l'intérieur. Il y a deux logiques : la logique de notre confort ou d'un certain bonheur terrestre et la logique de la croix. La logique de la croix, qu'est-ce que c'est ? Si ce n'est que chaque instant est l'occasion absolue, totale de transformer même le malheur en bien. Saint Augustin disait dans ses confessions : "Dieu réordonne toute chose, même le mal, au bien".

Frères et sœurs, entre nous, nous savons les uns les autres parfois la douleur ou la difficulté de nos vies et les croix que nous portons, mais nous ne pou­vons pas nier que ces malheurs aussi graves soient-ils, aussi douloureux, aussi blessants soient-ils, nous ont souvent libérés, ont été l'occasion d'une découverte plus profonde de Dieu si nous nous sommes laissé faire. Souvent malheur est tel que nous prenons dis­tance par rapport à la vie, par rapport à l'instant, di­sons que nous nous projetons dans l'avenir en disant : "peut-être que tout ira mieux, je n'en sais rien, en tout cas je ne puis me tenir dans cet instant", alors que dans l'instant même où tout semblait noir et dans les ténèbres, Dieu refaisait dans cet instant aussi noir soit-il, l'absolue proposition de son éternité. Le pro­blème, frères et sœurs, c'est que nous envisageons notre vie comme un louvoiement permanent d'un point à l'autre, de petits points de bonheur en petits points de bonheur, alors que notre vie passera par des croix, notre vie passera par des épreuves, mais ces épreuves font partie en quelque sorte de la danse dans laquelle Dieu nous invite. Personne de nous n'est vraiment protégé au sens d'une espèce de confort hu­main. Nous ne sommes pas enveloppés d'une protec­tion par rapport au monde et nous ne pouvons pas envisager le monde comme une espèce d'autonomie automatique, un peu fatale dans laquelle nous es­sayons de ne pas tomber. Dieu fait de chaque chose l'occasion totale, incessante de ce qu'Il est. Et nous apprenons non seulement à vivre, à danser, à respirer, à exister lorsque tout va bien, mais aussi lorsque tout va mal. C'est peut-être ça la leçon la plus difficile de la vie que de continuer à être quelqu'un qui veut bien apprendre lorsqu'il a l'échine courbée ou le cœur dé­chiré.

Pourquoi, frères et sœurs, parler de danse, de vie ? parce que nous fêtons en ce jour la vocation. Alors quand nous fêtons la vocation, nous commen­çons par nous lamenter parce qu'il n'y a plus de prê­tres, plus de religieuses, plus de religieux. Le pro­blème n'est pas tellement qu'il n'y a plus de prêtres, plus de religieuses ou de religieux. C'est un fait, c'est une conséquence d'un autre fait beaucoup plus grave, c'est que nous ne vivons pas assez notre vocation. Le problème n'est pas qu'il n'y a pas de prêtres ou pas d'appels. Dieu appelle forcément, mais c'est que nous sommes sourds à l'appel de Dieu, chacun de nous. Si nous vivions vraiment notre vocation de baptisés c'est-à-dire la réponse en chaque instant à ce que Dieu veut nous apprendre au creux même des évènements, si nous vivions en chacun de nous cette tension à vouloir vraiment être avec Lui, quoi qu'il arrive, alors il y aurait plus de vocations ou du moins nous serions moins sourds à l'appel de Dieu. Le problème de la vocation en ce moment dans notre monde n'est pas que des jeunes garçons ou des jeunes filles n'enten­dent plus le Seigneur, mais c'est que l'Église elle-même doute, reste un peu sceptique quant-à l'appel de Dieu, c'est que nous-mêmes sommes avec une cer­taine distance par rapport à ce que Dieu voudrait nous proposer en chaque instant.

Regardez un enfant, comment un enfant reste totalement ouvert à l'instant qui se propose à lui. L'en­fant ne projette pas, l'enfant est, il est là à chaque ins­tant capable de tout, c'est une ouverture permanente. Alors nous sommes devenus adultes et le problème c'est qu'il nous a fallu quitter ce petit vêtement qui était notre foi d'enfant, car il ne pouvait plus nous aller, trop étroit et trop étriqué pour la carrure que nous avons maintenant, nous adultes. Mais souvent nous avons gardé un petit pied dans un chausson d'en­fant et n'avons pas osé chausser une véritable foi d'adulte qui assume à travers peut-être une crise, à travers une révolte, la véritable proposition de Dieu en chaque instant et qui n'élimine pas le malheur ni les souffrances, mais qui se met à l'intérieur de ces souffrances et de ce malheur. Le grand problème, frères et sœurs, c'est que nombre de vous sont accro­chés par une certaine nostalgie à leur foi d'enfant qui semble si facile. C'est vrai qu'elle était facile, nous étions confiants, nous étions ouverts à la providence de Dieu, à la providence de l'amour de nos parents. Nous ne pouvions pas rester comme ça, il nous fallait passer profondément par la grande révolte de la Bible. Job nous a précédés sur ce chemin : "Je n'ai pas choisi de vivre. Tu ne m'as pas demandé mon avis avant de me faire naître", ou Jérémie qui dit encore : "Tu étais comme une source aux eaux amères et dé­cevantes. J'ai cru que Tu étais une source d'eau vive, je voulais voir de l'eau, mais tu n'étais qu'un mirage dans le désert". Nous devrions suspecter notre foi lorsqu'elle n'est pas passée par une certaine révolte ou une certaine crise. Mais c'est dans cette crise même que pourra renaître une nouvelle enfance, une nou­velle foi, non pas qu'elle nierait cette crise ou cette révolte, mais elle réapprendrait que nous sommes toujours étreints par Dieu dans une danse qui ne ces­sera jamais jusqu'au jour où Dieu nous serrera si fort qu'Il transformera notre mort en vie éternelle.

Frères et sœurs, nous sommes de mauvais danseurs, nous nous marchons souvent sur les pieds, nous glissons de façon incessante, mais est-ce que nous voulons vraiment quitter les bras de Dieu ? est-ce que nous voulons vraiment cesser cette danse ? ou est-ce que, finalement, au fond de nous-mêmes, il y a comme un enfant qui ne voudrait jamais cesser de danser avec Dieu ? L'image que je voudrais vous donner avant de terminer, c'est celle de la Bible. Au milieu de la nuit, c'est un buisson, un buisson avec des broussailles, et au milieu, dans ce buisson, comme une flamme qui ne consume pas mais qui brûle. C'est comme le temps, notre temps d'aujourd'hui : Dieu est dans ce temps, Dieu est à chaque instant comme une flamme qui brûle, mais qui ne le consume pas. Le problème c'est que nous croyons que le feu va le consumer et que le buisson va s'effondrer. Or Dieu, Il est toujours dans le buisson, Il est toujours Celui-là. Il ira même plus loin au cœur même de ce buisson où à Moïse Il dira quel est son Nom. Car à chaque instant, Dieu non seulement se propose absolument, mais Il dit qui Il est et ce qu'Il veut, et ce qu'Il veut pour nous. Il ne peut pas nous lâcher, car Il restera toujours Celui qui dira "car Je suis, et Moi Je tiens".

Frères et sœurs, nous sommes appelés, nous sommes de nouveau appelés en ce jour à être de véri­tables danseurs, de véritables amoureux de ce que Dieu nous propose en sachant bien que ce n'est pas là un programme de confort, qu'il y aura un combat, une difficulté, mais Dieu sera toujours là avec nous, car nous sommes ses enfants bien-aimés. Il est le bon pasteur, nous connaissons sa voix.

 

AMEN

 

 

 
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