Imprimer

LA SYMPHONIE PASTORALE DU RESSUSCITÉ

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (21 avril 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Chaque dimanche, l'Église propose quelques versets de l'évangile de Jésus Christ. Le pré­dicateur, selon son inspiration, essaie de met­tre en valeur, soit à partir de l'évangile Lui-même, soit à partir de notre vie, le texte précis, la parole, le geste de Jésus. Ceci est très important et nécessaire parce qu'ainsi nous avons une vue comme en gros plan ou en plan américain du visage même de Jésus et donc du visage de son Église. Mais ceci a une limite. Je l'illustrerai de la façon suivante: imaginez que vous êtes invités à un concert à l'Opéra de Marseille et l'on vous donne simplement le deuxième mouvement de la troisième partie de la Symphonie pastorale. Que di­riez-vous ? Vous vous sentiriez un peu frustrés, n'étant pas venus pour quelques mesures, mais pour la totalité de la symphonie. Or l'Écriture, l'évangile, c'est la totalité de la symphonie. Je voudrais aujourd'hui simplement illustrer cela par une sorte de, non pas gros plan sur l'évangile, mais par une sorte de travel­ling avant et arrière, pour essayer de prendre toute la dimension, la perspective, la grandeur et toute la beauté de la symphonie pastorale du Christ Jésus dans le mystère pascal.

Aujourd'hui, donc, le visage du Pasteur nous est proposé, le Pasteur, c'est essentiellement Celui qui connaît chaque brebis par son nom, mais ne se contente pas d'une connaissance individuelle de la brebis, le Pasteur connaît chacune des brebis pour les rassembler afin, comme le dit Jésus Lui-même, qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et qu'un seul Pasteur. Ceci est une des plus belles allégories que le Christ donne de Lui-même et de nous, de Lui comme Christ, Sau­veur et Seigneur, tête du troupeau et de nous-mêmes comme brebis rassemblées, troupeau pour qui Il donne sa vie : c'est une image très parlante, très belle de l'Église.

Situons maintenant ces quelques mesures dans cette symphonie pascale que nous célébrons de dimanche en dimanche, depuis la fête de la mort et de la Résurrection du Christ, jusqu'à la fête de la Pente­côte qui, inséparable de la fête pascale puisqu'elle en est comme la consécration. En arrière de la perspec­tive de Jésus comme pasteur, les évangiles de ces derniers dimanches nous ont fait rencontrer le Christ dans sa Résurrection, dans son corps ressuscité. Sou­venez-vous, c'est la rencontre avec les deux disciples d'Emmaüs, l'évangile du soir de Pâques, puis huit jours après, la rencontre et l'apparition de Jésus aux apôtres et spécialement sa manifestation, dans sa chair, à l'apôtre Thomas. Puis, dimanche dernier, l'ap­parition de Jésus, au bord du lac, va donner les prémi­ces de son eucharistie à travers le repas préparé pour ceux qui ont passé une nuit d'échec, de ténèbres, de désolation. Jusqu'à maintenant, la liturgie nous pré­sentait donc le visage de Jésus, personne du Christ dans sa Résurrection. Et, vous l'avez remarqué, Il se manifestait seulement à quelques disciples ou au groupe restreint des apôtres.

Aujourd'hui et les dimanches qui viennent nous ouvrent la perspective, nous entrons dans une autre vision du Christ ressuscité à travers cette image du Pasteur. Il s'agit moins du Christ dans le mystère de sa Résurrection apparaissant pour être cru par les apôtres, il s'agit maintenant des effets de sa Résurrec­tion, non plus seulement sur les apôtres, mais sur le monde entier et sur tous les hommes. L'allégorie du Pasteur et du troupeau signifie bien que le Christ res­suscité est venu prendre la tête d'une humanité nou­velle, l'humanité sauvée. Il est venu chercher tout homme pécheur, tout homme perdu, tout homme dé­sespéré, tout homme enfoui dans sa mort, dans ses buissons, dans ses épines et dans ses ténèbres et dans ses ravins, Il est venu les chercher certes personnel­lement parce qu'Il nous aime chacun par notre nom, mais pour nous réintégrer au troupeau de l'humanité nouvelle dont son corps ressuscité est le signe et les prémices. Cette allégorie nous signifie bien que la Résurrection du Christ n'est pas simplement faite pour la piété et la joie de quelques disciples rassemblés, mais destinée à être source de vie, force de pardon, lieu de nourriture pour tous les hommes et d'abord pour les hommes perdus, pour les hommes blessés, les malades du corps, mais plus gravement encore malades du cœur, malades de l'esprit, désespérés sous quelque forme que ce soit de leur propre vie ou de la vie des autres ou de la vie du monde.

Cette image du pasteur nous en dit autant sur Jésus Lui-même que sur nous, son Église, troupeau déjà rassemblé, bien qu'il prenne quelquefois encore la liberté de se disperser, mais troupeau qui doit être le signe sur les chemins du monde et de son histoire que le Christ vient bien prendre la tête de l'humanité nouvelle qu'il renouvelle dans les eaux du baptême, dans l'eucharistie, dans le sacrement de la réconcilia­tion, dans le sacrement des malades, dans la promesse de la vie éternelle en abondance. Dimanche prochain, cette perspective va encore s'étendre tout en se mani­festant de façon plus prégnante. Ce sera la très belle allégorie de la vigne, du cep et des sarments où le Christ dit de Lui : "Je suis le Cep", Je viens enraciner la vie du monde dans le cœur du Père et la commu­nion de l'Esprit pour la faire jaillir à travers tous les sarments qui accepteront de se laisser greffer sur le pied de la vigne, qui accepteront de se laisser purifier par l'émondage, qui accepteront de porter du fruit, et un fruit qui demeure parce que le sarment demeure sur le cep. Vous voyez que cette allégorie de l'union du Christ avec chaque homme, et en même temps de l'union du Christ avec l'humanité nouvelle, est encore plus prégnante que celle du pasteur et du troupeau, car la brebis n'est pas greffée sur le pasteur comme le sarment est greffé dans la chair même du cep pour s'en nourrir directement.

Nous entrerons, avec l'évangile du dimanche suivant, à l'intérieur même du cœur du pasteur, à l'in­térieur même de la sève du cep, avec le commande­ment nouveau : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés", "A ceci on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, à cet amour que vous aurez les uns pour les autres, le monde croira que le Père M'a en­voyé". Ces évangiles de la symphonie pastorale du Christ centré sur Jésus, nous révèle notre vie avec Jésus. Le dimanche qui précède la Pentecôte, nous donnera la prière sacerdotale de Jésus au chapitre dix-septième de saint Jean. Et avec quelque chose d'ex­trêmement grand et beau, le Christ quittant la terre, quittant visiblement la tête du troupeau, va imposer ses mains à ses apôtres le jour de l'Ascension en redi­sant pour eux et tous ceux qui croiront grâce à leurs paroles, cette prière sacerdotale qui a introduit sa mort et sa Résurrection, la grande prière de consécration : "Père, consacre-les dans la vérité. Consacre-les dans ta Parole qui est vérité. Mais ta Parole, c'est Moi qui suis la vérité". Cette prière de consécration des apô­tres, est, au fond, la grande célébration de l'ordination de l'Église pour qu'elle soit dans ce monde le troupeau de Dieu, la vigne du Seigneur et qu'elle puisse être e lieu, la source où les hommes vont retrouver la pléni­tude du sens de leur vie, en vivant de l'amour du pas­teur, en se nourrissant de la sève de la vigne.

Ainsi la grande liturgie du Temps Pascal nous amènera à la fête de la Pentecôte qui est la mani­festation pour ce temps de la présence vivante et défi­nitive de Jésus dans son Église par le don de l'Esprit Saint. Au fond, frères et sœurs, cette symphonie pas­torale, comme je viens de le suggérer, pourrait être appelée la liturgie de l'ordination sacerdotale de l'Église par son pasteur qui imposait les mains aux pécheurs qu'Il a été chercher dans les ravins de la mort, sur Pierre qui a renié, sur Paul qui avait trahi, sur Marie Madeleine qui fréquentait d'autres bergeries que celle du pasteur unique. Oui, nous sommes ici depuis la fête de Pâques dans l'ordination de l'Église, comme étant le peuple sacerdotal et royal, ce peuple saint qui n'est autre que le corps de Jésus se prolon­geant, le corps de Jésus se manifestant, la vie de Jésus se donnant pour la joie de chacun des membres du troupeau, de chacun des sarments de la vigne, mais pour que ce troupeau et cette vigne soient dans le monde et l'histoire d'aujourd'hui le signe vivant, le signe fécond que Jésus Christ mort et ressuscité est bien le pasteur de tout homme, le cep véritable de toute vie humaine.

C'est cela même, frères et sœurs, cette voca­tion unique que Jésus nous a donnée quand Il a ainsi ordonné son peuple à ce service sacerdotal d'être pour les hommes d'aujourd'hui le sacrement de son amour, le sacrement de son pardon, le sacrement de sa vie, car l'Église, avant de distribuer les sacrements, mon Dieu ! quelle expression horrible : "distribuer les sa­crements" ça fait penser aux machines à sous et au chewing-gum !, l'Église n'est pas chargée de distri­buer les sacrements, mais d'être le sacrement de Jésus, d'être son visage, son cœur, sa vie, d'être l'eau vive qui désaltère et purifie, d'être le soin de sa Charité dans une miséricorde active, comme Il l'a fait pour chacun d'entre nous, brebis égarées et blessées, d'être le sacrement visible de sa vie, de son éternité, de l'espérance qu'Il est venu, tant et si bien que s'il est, Lui, la tête, s'il est, Lui, le Pasteur, nous sommes vraiment dans un sacrement pastoral de manifesta­tion, de rayonnement. Et puissent tous les hommes de ce temps, comme aujourd'hui Nicolas avec son cœur puisse entendre un peu, si ce n'est encore la totalité, au moins quelques mesures de cette symphonie pasto­rale dans laquelle ils trouveront un peu de repos et de paix, un peu de beauté, toutes choses qui, lentement mais sûrement, les sauveront et qu'un jour ils puissent dire à Jésus, au cœur de son Église, comme chacun d'entre nous ensemble ce matin : "Jésus, Toi le pas­teur, que ma joie demeure" et que vive le pasteur, et que vive le troupeau là où le pasteur, Et que vive le troupeau là où le pasteur est passé, dans la mort pour la Résurrection bienheureuse.

 

 

AMEN