AU FIL DES HOMELIES

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DES PASTEURS POUR UN PEUPLE DE PRÊTRES

Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (2 mai 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en ce début du dixième chapitre de l'évangile de saint Jean que nous venons de lire, Jésus nous propose successivement deux images, deux paraboles (nous dit le texte), par les­quelles il se présente lui-même et sa mission auprès des hommes. D'une part, il se dit le Berger du trou­peau, le "Bon Pasteur" (et cette image, seulement esquissée ici sera reprise dans la suite du chapitre que nous lirons les jours suivants) et, d'autre part, il dit aussi qu'Il est la Porte par laquelle entrent et sortent les brebis afin de trouver le pâturage. De ces deux images, c'est la première, celle du "Bon Pasteur", que la tradition populaire a surtout retenue et que l'Église elle-même propose à notre méditation en ce quatrième dimanche de Pâques qu'on appelle d'ailleurs couram­ment le "dimanche du Bon Pasteur".

Le Christ Bon Pasteur, dans la pensée com­mune des chrétiens, cela signifie équivalemment le Christ Prêtre. C'est donc la fête du sacerdoce du Christ et, tout naturellement, on a fait de ce dimanche la journée mondiale des vocations, plus précisément des vocations sacerdotales. Au premier abord, cela semble aller de soi et, pourtant si on y réfléchit un peu profondément, les choses ne sont peut-être pas aussi simples que cela.

Qu'est-ce, en effet, que le sacerdoce ? Nous ne pouvons pas nous contenter d'idées toutes faites et, pour comprendre ce qu'est le sacerdoce, y compris le sacerdoce chrétien, il faut revenir aux notions reli­gieuses les plus primitives et, en particulier, à la no­tion de sacré d'où dérive le sacerdoce. Dans les reli­gions dites primitives, c'est-à-dire antérieures à la Révélation par laquelle Dieu s'est fait connaître à Abraham, puis à Moïse et au peuple d'Israël, Dieu, ou plutôt "le divin" (car il s'agit plus d'une force ano­nyme que d'une personne vivante) apparaît d'abord comme ce qui dépasse l'homme, ce sur quoi l'homme n'a pas de prise et qui lui échappe radicalement. Ce peut-être aussi bien la foudre ou le déchaînement de l'océan que la fécondité, la puissance de mort ou de vie. Toujours est-il que cette réalité divine n'est pas d'abord perçue comme un être qui entourerait l'homme de sa bienveillance et de son amour mais comme une puissance redoutable, bénéfique ou malé­fique selon les circonstances, parfois écrasante, d'un poids et d'une densité que l'homme peut avec peine supporter, dont il convient de se protéger et si possi­ble de se concilier les bonnes grâces. De toutes ma­nières, ce Dieu là est tout à fait étranger à l'homme, il est sans commune mesure avec lui, c'est un Dieu lointain, inaccessible et les hommes primitifs se sen­taient démunis et comme impuissants en face de cette force aveugle et terrible Comment rejoindre ce Dieu pour le rendre favorable, comment sortir de notre monde pour aller à sa rencontre ?

C'est pour répondre à cette question que les religions anciennes ont mis à part certains lieux, cer­tains jours de la semaine ou de l'année, certains objets pour les réserver à Dieu, pour les lui consacrer De la même manière, chaque communauté humaine a choisi certains de ses membres pour les consacrer à Dieu et les charger en son nom d'entrer en relation avec Dieu par le culte pour essayer de détourner sa colère et d'obtenir son pardon et sa bénédiction. Ce sont les prêtres, qui sont délégués par les autres pour s'occuper à leur place des relations avec Dieu et qui deviennent ainsi des sortes d'intermédiaires entre Dieu et les au­tres hommes, des spécialistes des affaires divines. Telle est la conception primitive du sacerdoce.

Mais avec la venue du Christ, tout change ra­dicalement. Dieu cesse d'être lointain, étranger, inac­cessible. En Jésus, c'est Dieu lui-même qui vient à nous, qui entre dans notre monde, qui se fait proche, qui devient notre semblable, notre frère. Désormais, nous n'avons plus à rechercher au loin et comme à tâtons un Dieu inconnu et redoutable. Dieu se met à notre portée, qui plus est, Il nous révèle le mystère véritable qui est celui de son amour infini, cet amour qu'il a pour nous, par lequel Il nous aime comme un père, comme un frère, comme un époux, à la folie. Nous n'avons plus à craindre Dieu, à nous méfier de lui, à chercher à nous le concilier. Dieu prend notre parti, nous n'avons plus besoin d'intermédiaires pour aller vers lui. Dieu aime chacun d'entre nous, Il est proche de chacun de nous. Il s'intéresse à chacun de nos actes, à chacun des moments de notre vie. En Jésus, à la fois Dieu et homme, s'accomplit cette communion entre Dieu et l'homme. Ce sacerdoce que les religions primitives cherchaient à réaliser en le déléguant à certains hommes qui tentaient de ren­contrer Dieu, il s'accomplit maintenant en vérité et en plénitude en Jésus où cette rencontre a réellement lieu. Ainsi nous n'avons plus à chercher Dieu au-de­hors. Il est en nous car si Jésus s'est fait semblable à nous, c'est pour nous rendre semblables à lui et pour qu'en chacun de nous se réalise cette rencontre de Dieu et de l'homme. Par la grâce du baptême, Dieu vient en chacun de nous faire sa demeure, mêler sa vie à notre vie, son amour notre amour. Par le bap­tême, Nicolas va devenir tout à l'heure le prêtre de Jésus, le fils du Père, il va recevoir en lui la présence de Dieu, la vie de Dieu qui ne cessera plus désormais de grandir en lui de jour en jour. Par le baptême, nous participons tous au sacerdoce du Christ, comme lui, chacun de nous devient le lieu où se réalise la com­munion de Dieu avec l'homme. Par ce sacerdoce bap­tismal qui est le véritable sacerdoce chrétien, dérivé de celui du Christ, toute notre vie est transfigurée en tous ses évènements le plus ordinaires, les plus concrets, tout est transformé par la foi et la charité, par la prière qui est présence vivifiante de Dieu en nous, tous les actes, toutes les réalités de notre exis­tence deviennent le culte véritable que nous offrons à Dieu et qui nous sanctifie et sanctifie le monde.

Alors, me direz-vous, si tous les membres de la communauté chrétienne, si tous les baptisés, si tous nous sommes prêtres, participants du sacerdoce du Christ, si par la foi, l'espérance et la charité nous ré­alisons tous cette communion de l'humanité avec Dieu, de la terre avec Dieu, cette présence de Dieu dans le monde, alors à quoi bon des prêtres au milieu de vous ? A quoi servait ces vocations sacerdotales pour lesquelles nous prions aujourd'hui ? Quel rôle ai-je à jouer, moi qui suis prêtre parmi vous ?

Certes, frères, en un sens, qui est premier, je ne suis pas plus prêtre que vous, je suis baptisé au même titre que vous et, comme vous, je suis partici­pant de cette vie divine qui j'ai reçue au baptême comme vous la grâce qui m'unit au Christ me fait fils de Dieu, enfant du Père, unissant en quelque sorte en moi le ciel et la terre, comme vous je m'efforce de faire de ma vie un culte agréable à Dieu, je m'efforce de rendre, tant bien que mal, ma vie toujours plus conforme à la vie du Christ, semblable à la vie du Christ, j'essaie de vivre en union avec Lui de la ma­nière la plus proche et la plus vraie.

Mais quel est donc mon rôle spécifique de prêtre parmi vous ? Je ne suis pas délégué par vous pour m'occuper à votre place des relations de l'huma­nité avec Dieu, je ne suis pas une sorte de ministre des affaires étrangères, des affaires du ciel, des affaires religieuses. Je ne suis pas un spécialiste de Dieu qui se substituerait à vous et vous déchargerait du soin de rencontrer Dieu en direct.

Non, la raison du sacerdoce particulier des prêtres, des diacres et des évêques, de ce sacerdoce qu'on appelle ministériel, parce que c'est le sacerdoce de ministres qui sont au service de votre propre sacer­doce baptismal, est la suivante. Cette grâce du bap­tême qui vous est donnée, cette vie divine qui vous remplit et qui va remplir Nicolas par le mystère de l'eau dans laquelle il va être plongé, cette vie que Dieu vous donne, qui est la sienne et qui sera la vôtre pour que vous l'exerciez jour après jour toute votre vie, tout ceci n'a pas sa source en vous-mêmes. Vous n'êtes pas les auteurs de votre sanctification. Ni cha­cun de vous en particulier, ni la totalité de notre communauté, ni même l'universalité de l'Église n'est capable par soi-même de construire l'Église, de tirer de son propre fonds cette grâce qui nous fait sembla­bles au Christ, participants de la grandeur de Dieu et de l'amour de Dieu. Tout cela nous le recevons, tout cela nous vient d'ailleurs, de cet ailleurs merveilleux, à la fois si proche et si éblouissant qui est le cœur de Dieu. Tout est grâce, c'est par pure grâce, gratuite­ment que nous sommes fils de Dieu, frères du Christ, prêtres comme le Christ par le sacerdoce baptismal.

C'est pourquoi la communauté chrétienne, la communauté des baptisés, ce peuple de prêtres dans lequel Nicolas va nous rejoindre dans quelques ins­tants, cette Église, pour être vraiment ce qu'elle est, pour vivre ce sacerdoce baptismal, a besoin de se raccrocher affectivement à sa source, à sa tête (c'est le même mot que "tête"), à son chef, qui est le Christ. L'Église est le corps du Christ et nous sommes tous membres à part entière de ce corps, membres du Christ. Mais cela suppose que nous soyons rattachés à notre tête qui est le Christ qui nous guide et de qui nous vient la vie. Et ce rattachement doit être visible, tangible, manifeste.

Mais, depuis sa Résurrection et son Ascen­sion, le Christ ne fait plus visiblement partie de notre monde, nous ne pouvons ni le voir, ni le toucher, Il ne peut plus prendre à nos yeux la tête de notre commu­nauté comme le berger prend la tête du troupeau. Nous ne rencontrons désormais le Christ qu'à travers des signes : signe de cette eau du baptême par lequel Nicolas, comme nous, devient membre du Christ, signe de ce pain et ce vin que nous partagerons tout à l'heure et qui seront réellement présence du corps et du sang du Christ. Il nous faut un signe du Christ comme Tête de notre assemblée, comme source de toute grâce qui nous est donnée, du Christ principe de la vie divine que nous recevons par les sacrements du baptême, de l'eucharistie, du pardon des péchés. Ce signe de la gratuité du don de Dieu qui ne vient pas de nous, Dieu veut que quelqu'un en soit la représenta­tion au milieu de nous. C'est là le rôle du prêtre. Il est le représentant du Christ, la représentation du Christ au cœur de notre assemblée. Non pas qu'il soit da­vantage le Christ que les autres, mais il en est le si­gne, l'image, la manifestation. Mais un signe efficace comme tous les signes sacramentels, comme l'eau du baptême, le pain et le vin de l'eucharistie, un signe qui rend réellement présent ce qu'il représente, un signe à travers lequel le Christ se place visiblement à la tête de cette assemblée qu'Il rassemble dans l'amour. Tel est le rôle du prêtre, tel est le service éminent et ir­remplaçable qu'il rend à l'assemblée chrétienne, à notre assemblée : lui manifester sa source, lui rendre visiblement présent celui de qui tout vient, par qui tout est donné.

Et voici que nous retrouvons l'image que nous proposait le Christ tout à l'heure dans l'évangile. Qu'est-ce en effet, sinon le berger, sinon le pasteur qui prend la tête du troupeau, qui appelle ses brebis une à une, qui les connaît par leur nom et qui donne sa vie pour elles ? Qu'est-ce que le Christ Pasteur sinon le Christ tête de l'Église, le Christ à la tête de son corps qui est l'Église, le Christ à la tête de cette assemblée que vous êtes et à qui Il donne sa vie. Si le Christ est l'unique Berger, l'unique Pasteur, vous comprenez que les prêtres sont au milieu de vous l'image de ce Pas­teur, les représentations de ce Pasteur, des représenta­tions qui rendent ce pasteur présent. Et c'est pourquoi, ils sont eux-mêmes appelés "pasteurs", à titre dérivé et relatif, en référence au Christ Pasteur unique. Leur sacerdoce qui est à votre service est un sacerdoce pastoral, par lequel le Christ vous montre le chemin vers Lui, le chemin du troupeau vers le Royaume, le chemin de l'Église vers le Père en qui s'accomplira éternellement en plénitude, la communion de chacun de vous avec Celui qui vous a aimés dès le commen­cement du monde et qui a conçu le dessein de nous rassembler dans la joie de cet amour.

 

 

AMEN

 

 
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