AU FIL DES HOMELIES

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LA VOCATION DU CHRÉTIEN

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (24 avril 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


 

Bozouls 
Frères et sœurs, ce quatrième dimanche de Pâques est le dimanche du Bon Pasteur, du Christ unique Pasteur. Et c'est pourquoi, traditionnellement, ce dimanche est celui des vocations, plus particulièrement des vocations pastorales, c'est-à-dire un dimanche de réflexion et de prière pour les vocations sacerdotales.

Je voudrais, à partir de cet évangile du Christ Pasteur et pour situer ce qu'est la vocation sacerdotale, vous parler essentiellement de la vocation chrétienne car le sacerdoce est un service du peuple de Dieu. Le rôle unique des prêtres, des évêques, des diacres, est d'être les serviteurs de leurs frères pour que leurs frères, tous, accomplis sent leur vocation qui est la vocation fondamentale. Il n'y a de vocations sacerdotales qu'en fonction de la vocation chrétienne, laquelle est l'achèvement, l'accomplissement, la signification ultime de la vocation humaine. Ce n'est donc pas nous éloigner des vocations sacerdotales que de parler de notre vocation chrétienne à tous puisque c'est là le but même de l'existence des prêtres : être les serviteurs de cette vocation chrétienne en chacun d'entre nous.

       La vocation chrétienne s'enracine elle aussi dans cette page d'évangile. Car ce qui nous est dit du Bon Pasteur nous révèle ce que nous sommes. "Je connais mes brebis et mes brebis Me connaissent. Et Je donne ma vie pour mes brebis". Le Christ Pasteur est celui qui a donné sa vie pour nous. Et c'est ce don de la vie, ce sacrifice de sa vie, sur la croix, par le Christ, qui nous révèle notre propre signification et notre propre vocation celle d'être connus personnellement par le Christ afin de le connaître personnellement. C'est de cela que nous sommes, que nous devons être les témoins.

       Je voudrais sur ce point vous lire une page d'un livre intitulé "le combat de Jacob" du Père Dominique Molinié, dominicain au couvent de Nancy. Cette page insiste sur ce qui est, je crois, l'essentiel le plus caractéristique de la révélation chrétienne, et donc de notre vocation de chrétiens, Révélation chrétienne qui s'enracine dans celle de l'ancien testament, qui est donc la vocation judéo-chrétienne amenée à sa perfection et à sa plénitude. Voici ces quelques lignes :

      "La famille d'Abraham apprit très vite la transcendance de Dieu, mais elle apprit non moins vite l'importance de la créature en face de Dieu. On souligne habituellement l'épuration du concept de Dieu dans la religion juive et la jalousie avec laquelle le Seigneur veille au maintien de cette pureté, on insiste beaucoup moins en général sur l'importance extraordinaire que Dieu, à travers toute l'histoire du salut, attache à sa créature. C'est pourtant bien cela que manifeste de manière éclatante le choix, l'élection d'Israël. Si Dieu est tellement jaloux, s'Il fait miséricorde, c'est parce qu'Il aime Israël d'un amour de prédilection. Et l'histoire du prophète Jonas et de son ricin nous apprend que Ninive, la ville païenne, elle aussi, et par conséquent tous les peuples, ont également beaucoup de prix aux yeux de Dieu. La religion hindoue s'est élevée à une notion de Dieu aussi pure et aussi transcendante peut-être que celle d'Abraham. Ce qui manque pourtant à cette religion pour former de véritables adorateurs, ce n'est pas le sens de Dieu, c'est celui de la créature, de sa consistance, de son prix aux yeux de Dieu, et par conséquent le sens de l'adoration comme dialogue avec le créateur, infiniment précieux aux yeux du créateur Lui-même. L'importance de la créature est en fait beaucoup plus étrange et déconcertante que la transcendance de Dieu, beaucoup plus éloignée des conceptions spontanées de l'intelligence humaine, aussi bien celle des peuples que celle des philosophes. Pour les uns comme pour les autres, la règle est au fond un certain fatalisme où notre destin apparaît comme ballotté par des forces qui le dépassent. C'est évidemment la civilisation judéo-chrétienne qui a révélé au monde le prix de la vie humaine. Au fur et à mesure que l'Occident se paganise, on peut noter qu'il retombe infailliblement dans le fatalisme. En dehors de la famille d'Abraham, et même dans l'Islam, la contemplation de l'univers et de son Créateur ne laisse à l'homme d'autre rôle que celui de s'effacer dans la conscience de son insignifiance. Si l'adoration enseignée aux Juifs va plus loin que toutes ces conceptions, c'est justement parce qu'elle est un point de convergence où la transcendance divine et la consistance de l'homme, au lieu de se faire concurrence, se renforcent l'une l'autre".

       Je crois qu'à l'intérieur de tout le phénomène religieux dans ses multiples diversités, ce qui est au cœur de notre révélation, c'est que Dieu est amour, c'est-à-dire que Dieu nous aime, c'est-à-dire que Dieu ne peut pas se passer de nous, c'est-à-dire que Dieu, en nous créant par amour, a donné tellement d'importance à chacun d'entre nous que nous recevons de Lui quelque chose de l'infini de l'importance même de Dieu. Le regard infini que Dieu porte sur chacun d'entre nous donne une valeur infinie à chacun d'entre nous. De cela les chrétiens sont les témoins. Nous sommes les témoins de cet amour de Dieu, de cet amour infini et sans limite qui fait que chaque homme, quel qu'il soit, quelle que soit sa race, quelle que soit sa langue, quelle que soit sa culture ou son intelligence, quels que soient ses qualités ou ses défauts, chaque homme, aux yeux de Dieu et donc à nos yeux, témoins du regard de Dieu, a une valeur infinie parce que Dieu l'aime, parce que Dieu le veut pour Lui dans un bonheur sans fin.

       Voilà ce dont les chrétiens doivent être les témoins. Voilà ce que les chrétiens doivent dire, redire et vivre sans cesse, quoi qu'il arrive, quelles que soient par ailleurs les circonstances. Etre chrétien, c'est réaffirmer aujourd'hui dans tous les domaines de notre vie, qu'il s'agisse de notre vie quotidienne et familiale, qu'il s'agisse de notre vie professionnelle ou de notre vie intérieure, de notre vie de prière, qu'il s'agisse de notre vie spirituelle ou encore de la vie politique, c'est cela  affirmer la valeur absolue de chaque personne humaine, savoir que chaque homme est notre frère parce qu'il est le fils de Dieu, parce qu'il est aimé par Dieu et qu a cause de cela, nous devons l'aimer au-delà de toutes les difficultés possibles. Cela n'est pas si simple ni si évident, il n'est pas toujours facile d'aimer son prochain. Il y a des prochains plus ou moins proches, il y a des prochains qui sont à côté de nous et qu'il n'est pas toujours facile d'aimer. Pourtant être chrétien, c'est d'abord cela : affirmer que ce prochain est le prochain de Dieu. Vous le savez, dans l'histoire, des hommes, des chrétiens n'ont pas toujours aimé tous leurs prochains. Il y a eu de nombreuses occasions, et récentes encore, où les chrétiens, et ce n'est pas un détail, ont persécuté, anéanti, tué d'autres hommes parce qu'ils n'étaient pas comme eux, qu'ils n'étaient pas de la même race ou de la même religion ou culture qu'eux ou pour je ne sais quelle raison idéologique. Cela, c'est le contraire de l'esprit même du christianisme. C'est pourquoi je voudrais aussi vous lire une page d'un livre dont je vous recommande la lecture. C'est un tout petit livre, il n'a que cent cinquante pages. Il a été écrit pas un juif Elie Wiesel et s'intitule "la Nuit", il est préfacé par François Mauriac. C'est, toute simple, l'histoire d'une jeune juif de Transylvanie qui a été déporté avec toute sa famille à Birkenau, Auschwitz, puis Buchenwald et qui a vu disparaître tour à tour sa sœur, sa mère, son père, qui seul a pu survivre parce qu'il était assez jeune pour être utile à autre chose.

       "Or, nous dit François Mauriac dans sa préface, ce qui fait que ce témoignage qui vient après tant d'autres et qui décrit une abomination dont nous   pourrions croire que plus rien ne nous demeure inconnu, est cependant différent, singulier, unique, c'est que ce témoignage, celui de cet enfant qui nous raconte ici son histoire, car Mauriac a rencontré l'auteur quand il était encore un jeune homme à peine réchappé des camps de déportation, c'est que l'enfant qui nous raconte ici son histoire était un élu de Dieu. Il ne vivait, depuis l'éveil de sa conscience, que pour Dieu, nourri du Talmud, voué à l'Eternel". Et Mauriac continue : "Avions-nous jamais pensé à cette conséquence d'une horreur apparemment moins visible, moins frappante que d'autres abominations, d'une horreur qui est pourtant la pire de toutes pour nous qui possédons la foi : la mort de Dieu dans cette âme d'enfant qui découvre d'une seul coup le mal absolu".

       Et voici effectivement un paragraphe du livre d'Elie Wiesel. Après son arrivée au camp de Birkenau, quand il a vu sa mère et sa sœur, parce qu'elles étaient des femmes inutiles, séparées de lui et conduites au four crématoire, voilà ce qu'il écrit : "Jamais je n'oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n'oublierai cette fumée. Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet. Jamais je n'oublierai ces flammes qui consumèrent pour toujours ma foi. Jamais je n'oublierai ce silence nocturne qui m'a privé pour l'éternité du désir de vivre. Jamais je n'oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme et mes rêves qui prirent le visage du désert. Jamais je n'oublierai cela~même si j'étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu Lui-même. Jamais."

       Frères et sœurs, il y a des horreurs qui ne sont pas possibles, il y a un témoignage que les chrétiens doivent donner aujourd'hui comme hier, comme demain.   

       AMEN


 

 
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