AU FIL DES HOMELIES

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ÉCOUTER, SUIVRE ET VIVRE

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (24 avril 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Cela commence comme des images d'enfance, à la manière d'une histoire où le berger est bon pour ses brebis. Il me semble, frères et sœurs, que dans notre esprit, il subsiste toujours une atmosphère douce et idéale de cette image du bon Pasteur. Moi-même je n'y échappe pas car j'aime à me représenter comme une petite brebis qui a besoin de son bon berger.

Mais cette conception est-elle réellement ce que l'évangéliste Jean a voulu décrire ? Certains écri­vains ont tourné en dérision les chrétiens assimilés aux moutons de Panurge. Peut-être que notre idée de troupeau qu'est l'Église et du Bon Pasteur qu'est le Christ prêtait le flan à cette sorte de critique. C'est pourquoi il nous faut certainement revoir sous un autre jour ces deux images et redécouvrir toute la force et la signification qu'elles transmettent, car l'apôtre Jean n'a pas voulu nous raconter une belle histoire. Trois caractéristiques m'apparaissent à pro­pos du bon berger et de son troupeau comme consti­tutives de l'enseignement que veut nous donner l'évangéliste : la personne du bon Berger, le lien entre le berger et le troupeau, la vocation du troupeau.

La personne du bon Berger. En fait il est le berger, le bon, c'est-à-dire qu'Il est le vrai Pasteur, il n'y en a qu'un seul, il n'y en a pas d'autre, il n'y a que Lui. Et c'est pourquoi dans l'évangile Jésus fustige en somme les faux pasteurs. Tous les autres ne sont que des pillards et des voleurs.

"Je suis le bon Pasteur", c'est aussi un des ti­tres de royauté attaché aux rois d'Israël et aussi à Dieu qui est présenté comme le Pasteur, comme le Berger de son peuple. Donc Jésus manifeste pleinement son identité de Messie. Il manifeste parfaitement son identité royale, Il est donc le seul et exclusivement Celui qui est capable de mener à la libération son peuple qui se trouve sans chef. Il est, à la manière de Dieu qui a déjà conduit son peuple en le faisant sortir de l'Égypte pour le faire entrer en terre promise, Celui qui d'une manière particulière attire le troupeau pour le mener vers les bons pâturages. Et il n'y a pas d'au­tre guide. Et justement ce qui caractérise ce bon Pas­teur, c'est sa parole, c'est ce qu'Il dit, c'est ce qu'Il enseigne, et d'une manière particulière c'est la voix du bon Pasteur qui va être pour le troupeau l'origine de son existence. Par la Parole du berger, le troupeau est en train d'advenir et d'appartenir effectivement à son berger quand elles reconnaîtront sa voix.

Parole du Pasteur, du Berger qui seul est ca­pable en une certaine manière d'amener à la vie son troupeau comme la Parole de Dieu l'avait déjà fait lorsqu'elle a créé le monde. Dieu parle et que cela soit. Ou encore lorsque la Parole fut donnée à travers les dix commandements qui sont en fait les dix paro­les de Dieu sur la montagne du Sinaï pour un autre berger, pour qu'Israël devienne le peuple de Dieu. Parole de Jésus faite chair qui est à la fois l'Etre par excellence: " Je suis" et Celui qui fait être le Berger qui fait exister son troupeau.

Ainsi donc la personne de Jésus est une per­sonne qui n'a pas les aspects, comme on a parfois dans l'imagerie saint-sulpicienne, d'un jeune homme blond aux airs efféminés, comme parfois on le re­trouve d'ailleurs sur certaines images pieuses du Christ, mais notre berger, le Christ est un homme de choc. C'est un homme qui agit et qui fait être, c'est un homme qui combat pour son troupeau. C'est un homme qui va délivrer son troupeau aussi bien des adversaires intérieurs, les voleurs et les pillards, que des adversaires extérieurs, les loups.

Deuxième aspect : l'appartenance du troupeau à son Seigneur, le lien au berger. Nous sommes, et je crois que c'est l'intérêt de l'image du troupeau pour l'Église, chacun des membres de la communauté chrétienne, quels qu'ils soient, et je dis bien quels qu'ils soient, c'est-à-dire aussi bien le prêtre que les laïcs, que tous ceux qui exercent une fonction ou une responsabilité dans l'Église catholique. Pour tous, le dénominateur commun de notre réelle appartenance à Dieu, c'est d'écouter sa voix, c'est d'abord d'être la brebis du Seigneur c'est-à-dire celle qui reconnaît Celui qui l'appelle. C'est ça la vocation chrétienne. Aujourd'hui nous fêtons les vocations. Qu'est-ce que la vocation ? c'est l'appel, du terme latin : vocare, appeler. Et qu'est-ce que c'est que cet appel ? c'est reconnaître la voix du Seigneur. Et c'est, quand on a reconnu la voix du Seigneur, faire que cette Parole agisse dans notre vie. A quoi servirait que Dieu parle si cela n'est pas ? A quoi servirait que nous écoutions et nous entendions la parole du Seigneur si cela n'a aucune résonance ni aucune répercussion dans notre vie. La Parole du Seigneur serait donc vaine, n'aurait-elle aucune efficacité ?

Il me semble que justement ce que le Sei­gneur nous montre, c'est que sa Parole met en action le troupeau, "elles reconnaissent ma voix et elles Me suivent". Nous avons là toute la signification de ce qu'est, pour le disciple, l'agir chrétien, ou encore ce qu'on appelle la morale ou, quand on a peur des mots, l'éthique. C'est la manière de se dire que, d'une ma­nière radicale, ce qui nous fait agir, ce n'est pas un ensemble de préceptes ou d'idées préconçues, c'est notre appartenance à Jésus, c'est de reconnaître sa parole et que cette parole soit créatrice en nous et qu'elle nous fasse agir et être. Cet agir chrétien ne se fait que si nous appartenons effectivement, que si nous sommes liés au Christ Lui-même, à sa personne. Qu'est-ce à dire ?

L'ensemble de l'évangile du bon Pasteur est bien plus large que les quelques versets que nous avons lu, et avant de dire : "Je suis le bon Pasteur", Jésus proclame : "Je suis la Porte des brebis". Donc pour agir, pour être avec le Seigneur, il faut obligatoi­rement passer par la porte, c'est la seule possibilité d'aller et de venir, de ne pas rester dans un espace confiné, c'est la seule manière de recevoir la lumière. Car le Christ a dit avant, avec l'aveugle-né : "Je suis la lumière", puis : "Je suis la Porte", la porte s'ouvre, on a la lumière, "Je suis le Pasteur". Dès lors je peux sortir vers la lumière en passant par le Christ porte qui me guide lui le Christ Pasteur. Donc le principe même de notre vie est cette appartenance, cette dépendance radicale au Seigneur qui vont faire que nos actes, ce que nous allons faire sont à l'imitation de Celui qui nous conduit, le bon Pasteur. La personne du Christ, notre lien à Lui devient le critère de nos actes. C'est Lui qui met en marche notre volonté.

Troisième caractéristique de ce troupeau, c'est que c'est un troupeau comme tous les troupeaux, peut-être vous l'avez vu, qui est en transhumance c'est-à-dire que c'est un troupeau qui s'avance, qui marche. Un troupeau ce n'est pas statique, ce n'est pas fixe, ce n'est pas rigide, c'est en agir, c'est en dynamique, c'est en action. Or si le troupeau c'est l'Église, nous ne pouvons pas nous cantonner à une Église institution, nous ne pouvons pas nous cantonner à une Église qui ne bougerait pas, à une Église qui serait un club privé, à une Église qui serait un rassemblement de gens bien pensant. Nous ne pouvons pas être dans ce troupeau comme si nous étions dans un enclos dont nous ne sortirions plus. Le troupeau, c'est fait pour sortir, le troupeau, c'est fait pour aller vers les gras pâturages, c'est fait pour aller dehors. Et c'est le Pasteur qui les expulse. C'est le Pasteur qui les fait agir, c'est le Pas­teur qui leur fait vivre l'exode.

Si le Pasteur Lui-même nous propose cela, c'est parce qu'Il a Lui-même donné sa vie, c'est parce qu'avant d'être berger, Il est brebis. Avant d'être Celui qui guide, Il est Celui qui a donné sa vie. Avant d'être Celui qui va exercer la puissance de la Résurrection, il est Celui qui meurt sur la croix à l’heure du sacrifice de l'agneau. Et c'est là la différence toute radicale du Seigneur Jésus par rapport à n'importe quelle autre personne qui pourrait se déclarer Dieu, c'est que Jésus est sorti du fixisme des pharisiens, Jésus est sorti de la rigidité du Temple et de son culte. Il a été crucifié en dehors de Jérusalem pour montrer qu'Il est vraiment le seul berger capable de rassembler non seulement les brebis qui Lui étaient déjà acquises, mais toutes les brebis, pour de sa croix attirer tout à Lui. Car le troupeau est très large, c'est ce qu'Il dit : "J'ai d'autres brebis," et Jésus ne se satisfait pas d'avoir un troupeau restreint, Il ne se satisfait pas de quelques brebis bê­lantes.

Il me semble donc que nous avons dans ces images, je crois que vous l'avez perçu, car nous som­mes loin des images d'Épinal concernant le troupeau. Nous avons dans ces images, je pense, la description, de la vocation de l'Église et donc de chacun d'entre nous. Aujourd'hui nous venons vivre cette réalité à savoir que nous sommes appelés à écouter la voix du Seigneur. Si nous l'écoutons, nous sommes appelés à le suivre, à avoir un attachement aussi intime à Jésus que nous le reconnaissions comme Celui-là seul qui peut nous libérer, nous guider et nous aider à vivre. Et le troisième aspect de ce visage du troupeau qu'est l'Église, c'est justement qu'en suivant le Christ, nous allons vers les gras pâturages, c'est-à-dire que nous allons vers la vie. Comme le dit Jésus Lui-même : "Je donne ma Vie pour mes brebis et elles ne périront pas", nous ne mourrons pas, nous sommes appelés à cette vie. Mais cette vie, ce n'est pas n'importe quoi, ce n'est pas suivre n'importe quelle voix, ce n'est pas vivre dans n'importe quel enclos. Jésus est venu ré­pondre à l'appel profond que nous Lui avons adressé, la blessure de notre désir, par un autre appel : "viens et suis-Moi". Et il me semble que tout ce que nous trouvons dans l'Église, c'est en plénitude la vraie vie.

L'Église n'est pas un enclos, elle est déjà le vert pâturage où par les sacrements nous venons pui­ser la vie éternelle. Mais en même temps chaque sa­crement nous renvoie à l'exode et nous renvoie à notre transhumance, il nous renvoie au sens même du trou­peau qui est de se laisser guider, comme nous l'avons entendu dans l'oraison d'entrée : "Guide-nous jusqu'au bonheur du ciel". Ainsi, il me semble que si nous vivons vraiment de Celui qui a donné sa vie, nous comprendrons que tout ce que nous pouvons réaliser et vivre dans notre monde s'enracine dans la Parole créatrice. Aujourd'hui Jésus nous demande de le sui­vre dans ce qu'Il nous propose, de nous libérer de notre péché, de notre mal et de pouvoir être heureux en étant guidés vers les sources de la vie, vers les pâturages, vers le paradis.

 

 

AMEN

 

 
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