AU FIL DES HOMELIES

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SUIVRE LE TROUPEAU ? SUIVRE LE PASTEUR ?

Ac 13, 14+43-52 ; Ap 7, 9+14 b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques - année C (7 mai 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais cette image du bon pasteur et de ses brebis a toujours suscité en moi une certaine méfiance. Et passant quelques jours dans les alpages, j'ai pu observer ces fameux troupeaux à l'image de l'Église que nous sommes et je crains d'être comparé ou que nous soyons comparés à ces brebis que je trouve fort stupi­des. Et la question qu'on se pose un peu simplement, c'est de savoir : est-ce qu'elles suivent le troupeau ? ou est-ce qu'elles suivent le pasteur ? La question à l'air stupide autant que le sont les brebis. Mais je sup­pose qu'elle en cache une plus fondamentale que j'ai­merais aborder par un autre angle.

Lorsqu'on suit la vie d'un enfant, que ce soit au catéchisme ou pour vous en famille et que dans le cadre de la confession ou même de l'entretien ou même de la séance de catéchèse, on pèse, on reçoit avec beaucoup d'émotion ce que j'appelle un secret de son cœur : l'attachement au bien. On s'aperçoit que des enfants qui ont entre cinq et huit ans prennent un jour de façon assez ferme une décision déterminante pour leur avenir : "être dans le bien". Et il se dessine dans le cœur de ces enfants un attachement profond et progressif qui lui permettra ainsi de structurer son comportement, de l'aider d'expérience en expérience à "pencher du côté du bien". C'est une sorte de sculp­ture profonde à l'intérieur du cœur. Et je pense que nous avons été ces enfants-là, nous avons un jour décidé du fond de nous, dans le secret de notre vie, dans notre enfance, d'être plutôt du côté du bien que du côté du mal.

Et à l'inverse, il est presque insoutenable de constater, chez certains enfants, cette absence de déci­sion, ce manque de méfiance quant au mal, ce man­que de dégoût vis-à-vis de ce qui est mauvais. Et sou­vent d'ailleurs on s'aperçoit que ces enfants ont été mal entourés, que l'environnement parental était dé­faillant, déficient et n'a pas permis à ces enfants, en quelque sorte en s'identifiant à ceux qui les entou­raient, de faire comme eux et d'aimer le bien qui est en eux ou qui commence à être en eux.

Cet attachement au bien nous a permis d'être ce que nous sommes, non pas d'éviter les péchés, non pas d'éviter ce qui est mauvais, mais progressivement d'apprendre, et Dieu sait que la vie est difficile et sou­vent imprévisible, d'apprendre progressivement dans sa vie à préférer ce qui est bien à ce qui est mauvais. Ce que je veux désigner ici, c'est cette décision morale, décision tout à fait fondamentale, décision structurante, décision qui a un avenir, décision qui permet à cet enfant et donc à l'homme futur de se structurer, d'avancer, d'être en quelque sorte "squelette".

Et pourtant j'ai le sentiment que ces enfants qui ont décidé le bien pourraient davantage suivre le troupeau que le pasteur. J'ai même le sentiment que cette décision au bien, qui est fondamentale, n'est vraiment valable et fertile que si elle repose sur une autre décision, peut-être plus ancienne, peut-être plus profonde, et même ignorée de nous, qui est ce que j'appelle la décision de l'existence de Dieu, la "déci­sion à Dieu", un attachement à ce qu'Il est, non pas en fonction de ma relation de Lui à moi, mais pour ce qu'Il est, un point c'est tout. Une espèce d'accord pro­fond qu'il y a dans le cœur de chacun de nous, au tout début de notre vie, à une transcendance radicale, défi­nitive, non pas épouvantable ou impressionnante, mais d'accepter que Dieu est Dieu, que cela suffit.

Et peut-être dans votre vie, en tout cas j'ai cherché à comprendre ma propre vie, je crois que cette décision est de l'ordre du mystère le plus pro­fond de mon être, comment nous avons choisi, non pas tellement d'être bien, en cette première décision, mais que Dieu soit Dieu et qu'Il le soit définitivement, non pas simplement dans ma vie, mais dans la vie des hommes. Et souvent les enfants, dans les premières questions "religieuses", vous savez toutes ces ques­tions qui sont à la fois sur la vie, la mort, les parents, "quand je serai grand", ces enfants, certains enfants déjà discernent et apprennent cette majesté divine, cette présence de Dieu, non pas qu'ils aient le souci de leur relation avec Dieu, mais Dieu est Dieu : Il est là, ça suffit. Et il me semble que cette décision de l'exis­tence de Dieu, de sa transcendance, une espèce d'ac­cord, d'attachement profond à l'existence d'une trans­cendance de la vie, ce que j'appelle la décision du sacré, est peut-être le point fondamental, le point qui nous attache, non pas au troupeau et au pasteur, non pas à ce qui est bien parce que c'est bien de faire bien, mais parce que c'est encore plus merveilleux d'être avec Dieu.

Quand on parle de pasteur, de brebis et de troupeau, dans le temps pascal, au tout premier temps du temps pascal, aux premières heures du dimanche de Pâques, le troupeau est maigre, il est même inexistant. Et cette femme, Marie-Madeleine, et ces hommes, Pierre, Thomas, Jean, etc... sont confrontés tout d'abord à un tombeau sans cadavre et qui n'est pas encore un tombeau vide. Toute l'ambiguïté de la démarche au tombeau est qu'il est d'abord sans cada­vre. Il va falloir une rencontre personnelle, une pa­role, j'allais dire une voix pour que Marie-Madeleine entendant son prénom, Thomas recevant cette invita­tion, même Jean lorsqu'il écrit, dans son évangile, "qu'il vit et qu'il crut" ou qu'il fait référence à non seulement à ce qu'il voit présentement et aussi à ce qu'il sait des Écritures, de la Parole qui est avant ce qu'il voit, tous commencent à naître devant ce tom­beau sans cadavre et cette parole, cette voix leur per­met d'aller au-delà de ce tombeau sans cadavre pour qu'il devienne un tombeau vide. Et ainsi peut naître de ce tombeau vide l'incroyable transcendance de Jésus c'est-à-dire l'incroyable transcendance de Dieu révélée en Jésus-Christ.

Ils sont tous nés de ce tombeau vide dans le­quel a retenti une voix, ils sont nés en acceptant cette présence désormais définitive et proche d'eux comme Il l'avait dit auparavant lorsque Jésus était vivant avant sa mort et sa Résurrection. Et ils acceptent dé­sormais Jésus apparemment absent et mort avec cette nouvelle façon dont Dieu va affirmer cette transcen­dance, cette existence de Dieu plus proche encore, plus intime encore et qui va structurer, fonder leur vie en Dieu.

Comprenez bien, frères et sœurs, que si la vie chrétienne, c'est d'aimer et pardonner, si je voulais résumer ce qu'est la vie chrétienne, on peut aimer et pardonner parce que c'est bien, mais aussi on peut aimer et pardonner parce que c'est Lui, à cause de Lui, à cause de Dieu, et non pas parce que c'est bien. J'allais dire le bien est conséquent de l'attachement à Dieu. Et comprenez comme nous avons souvent cari­caturé notre message chrétien en demandant aux gens d'être dans le troupeau, surtout de ne pas s'en écarter. Alors qu'il s'agit de reconnaître et d'aimer la voix du pasteur, de la chercher, de la recevoir comme une source d'eau vive qui coule en nous, nous éveille, nous fait vivre.

Quand on tombe amoureux, frères et sœurs, on ne tombe pas amoureux parce que c'est bien, mais on tombe amoureux parce que c'est lui ou elle. Ce n'est pas bien de tomber amoureux, ce n'est ni bien ni mauvais, c'est presque au-delà, c'est parce que la voix de la bien-aimée, du bien-aimé coule en vous, vous fait renaître, vous donne la vie. Est-ce que nous ne sommes pas plus amoureux de ce qui est bien et conforme à, en ayant progressivement éteint notre premier amour, notre première décision, notre premier attachement à Dieu ?

Je me méfie toujours des gens qui s'attachent à la morale, à une défense comme s'ils avaient peur. J'allais dire si vous repreniez en vous la trace de ce premier attachement à Dieu, toute crainte, toute fausse crainte tomberait pour laisser la place à la grande crainte, la crainte que j'appelle, qu'on pourrait appeler la crainte religieuse, qui est la force de la louange, la place de la vénération, l'envie d'adoration. Voyez, on est loin de la morale. Comment retrouver en nous cet émerveillement, cet étonnement qui étaient dans le cœur de ceux qui ont rencontré le Res­suscité ? Il y a plusieurs façons d'être chrétien, mais celle du bon pasteur, celle d'aujourd'hui, c'est celle qui nous demande de retrouver la trace première de Dieu dans notre cœur.

Comment avons-nous un jour décidé de ce "surplomb" de Dieu, de cette transcendance de Dieu, de ces toutes choses d'ailleurs, de cette parole qui ne sera jamais totalement comprise, de ce mystère qui ne sera jamais totalement étreint, indépendamment du bien ou du mal. C'est certain qu'après avoir entendu cette voix, au moins une fois, même dans le plus pro­fond du mystère de mon cœur, je tenterai de rester dans le troupeau, mais non pas pour être dans le trou­peau, ou parce que je crains que les chiens ne mordent mes mollets, comme je l'ai vu pour les brebis dans les alpages, en fait elles suivent parce qu'elles ont la trouille des chiens qui tournent autour, peut-être que nous avons peur qu'on nous morde, que nous soyons à côté ou que nous soyons exclus du troupeau. Il y a tant d'hommes et de femmes dans ce monde qui ne sont pas vraiment dans notre troupeau, frères et sœurs, de chrétiens et qui sont attachés à Dieu. Et nous au­rons peut-être un peu mal lorsque nous arriverons devant Lui de constater que d'autres sont mieux atta­chés à Lui que nous ne l'avons été parce que nous avons suivi le troupeau. Nous avons préféré entendre la voix du troupeau que celle du pasteur.

Alors, frères et sœurs, peut-être que je prêche pour moi-même, que je prêche pour mes propres fai­blesses, mais je trouve que les faiblesses à ce mo­ment-là ont leur place, que le jeu du péché et de la grâce ont leur réalité en nous, que je ne suis pas d'em­blée membre à part entière du troupeau, que je suis celui qui apprend à suivre le pasteur et que je trouve à côté de moi d'autres qui apprennent comme moi à écouter cette voix, qui veulent s'en nourrir et qui veulent Le suivre parce que c'est la voix. Et c'est pour cela que l'évangile dit bien : "Mes brebis écoutent ma voix". Ce qui est le plus beau dans cet Évangile du bon pasteur, c'est l'attention des brebis qui écoutent la voix du Pasteur :"Je les connais et elles Me suivent, Je leur donne la vie éternelle, jamais elles ne péri­ront. Personne ne les arrachera de ma main".

Frères et sœurs, en ce jour Dieu veut ranimer en nous ce premier attachement, cette première déci­sion, notre amour de Dieu, non pas notre amour du bien, mais notre amour de Dieu comme au matin de Pâques. Alors nous entendrons plus clairement sonner dans notre propre matin notre propre nom et nous reconnaîtrons la voix de notre Pasteur bien-aimé.

 

 

AMEN

 

 
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