AU FIL DES HOMELIES

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ÉCHAFAUDEURS DE VOTRE LIBERTÉ

Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (28 avril 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"En vérité, Je suis la porte. Qui entrera par Moi sera sauvé. Il entrera, Il sortira, Il trouvera sa nourriture".

Frères et sœurs, il y a une chose étonnante : le Christ a utilisé une parabole pour parler de son rôle de Sauveur et cette parabole est à double entrée, c'est rare d'ailleurs que les paraboles soient à double en­trée. Il y a deux images, deux métaphores que Jésus, dans l'explication ensuite, va développer. La pre­mière, celle que nous lisons aujourd'hui, c'est la porte. La seconde, c'est le pasteur. Les deux, j'en conviens, sont tellement mêlées l'une à l'autre qu'il est difficile précisément de les distinguer nettement. Pourtant, il est significatif, je dirais, que dans notre propre lecture du texte, nous retenions toujours celle du berger. Et cela parce que nous avons une mentalité de suiveurs. En effet, nous ne retenons que la parabole du Bon Pasteur. Or, je suis désolé, le Christ doit expliquer autre chose avant de nous expliquer pourquoi il est le pasteur. Si le Christ était simplement le Pasteur, l'Église pourrait encourir tous les reproches que l'on fait aux sectes avec leurs gourous. Nous n'avons qu'à suivre aveuglément comme les bien-nommés moutons de Panurge, nous n'avons qu'à faire ce qu'Il nous dit, appliquer bêtement les consignes à la lettre et tout ira bien. Remarquez, il y a encore pas mal de gens qui ont envie de ça. Mais, précisément, le Christ explique que pour comprendre comment il est le Pasteur, c'est-à-dire celui qui conduit, et nous verrons dans quelles conditions, il faut d'abord comprendre qu'Il est la porte. Alors qu'est-ce que ça veut dire qu'Il est la porte ?

Excusez-moi, mais la porte, c'est fait pour entrer et pour sortir. Une porte, c'est précisément ce qui délimite un espace intérieur et l'extérieur, et la porte est généralement ce qui permet d'accéder à ce qui est autre pour découvrir le monde. Il faut, si je puis dire, ouvrir la porte de ses yeux, la porte de ses oreilles et la porte de son cœur. Premier mouvement : allez vers autrui et deuxième mouvement, la porte c'est fait pour entrer, c'est-à-dire pour retrouver, pour se retrouver à l'intérieur de soi-même, pour y décou­vrir tout ce que le monde nous a apporté de l'exté­rieur, mais, si je puis dire, digéré, assimilé, réfléchi. En réalité, quand le Christ nous dit qu'Il est la porte, Il veut dire qu'Il constitue pour nous cet espace de li­berté, par laquelle, comme il le dit, nous entrons et nous sortons, nous allons et nous venons. L'espace de la liberté qui, comme chacun le sait, est un espace interpersonnel, à la rencontre des autres, et c'est préci­sément, d'une certaine manière, parce que le Christ est la porte que nous pouvons aller et venir de nous-mê­mes à autrui, que cet autrui soit l'autre, le visage hu­main qui est en face de moi, que cet autrui soit le Père vers lequel le Christ prétend bien nous conduire. Ainsi donc, avant d'être un berger qui guide, Il est une porte, c'est-à-dire Il est la condition pratique de l'exer­cice de notre liberté. Si Jésus n'était pas d'abord la porte, je ne le supporterais pas comme berger. Et c'est pour ça qu'Il dit : "Tous les autres sont des voleurs, ils se sont emparés du troupeau en faisant croire qu'ils étaient bergers". Pourquoi ? Parce qu'ils n'ouvraient sur rien du tout, parce qu'ils ne donnaient accès à au­cune liberté.

Et donc, frères et sœurs, lorsque nous lisons la parole du Bon Pasteur, souvenons-nous d'abord de cela : nous sommes appelés par le Christ à réaliser cette réalité profonde qui nous est donnée dès notre naissance et notre venue au monde, la réalité de notre liberté. Or, ce n'est pas facile. Ce n'est pas facile et, je ne sais pas si vous le sentez comme moi, mais nous sommes à un tournant de l'histoire dans lequel la li­berté, aussi bien humaine que religieuse, est redeve­nue le centre même, non seulement des préoccupa­tions individuelles, des penseurs, des philosophes, comme cela l'a été un peu au dix-neuvième siècle, mais c'est devenu le problème fondamental de toutes les sociétés. Les sociétés d'aujourd'hui sont dites libérales, non pas d'abord parce qu'elles défendraient une sorte de doctrine économique libérale à tout crin. On voit bien qu'il y a quand même des nuances dans le panorama. Mais les sociétés sont dites libérales aujourd'hui parce que nous avons enfin redécouvert que la véritable liberté humaine était au cœur de la constitution même des sociétés. Nous le savons, l'hu­manité a été parfois victime et souvent menacée par des idéologies qui ont fait fi de la liberté. Curieuse­ment, la liberté est une chose si forte dans l'homme qu'elle a résisté à tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, voulait la réduire à une simple nature ou à la volonté d'un chef, ou à la docilité ou à l'annihilation devant la volonté d'un chef. Nous sortons d'une pé­riode dans laquelle on a mis en cause l'existence même de la liberté, or on l'avait tellement repoussée aux calendes grecques ou aux calendes soviétiques si vous voulez, que l'on ne savait plus ce qu'elle était. Or, c'est précisément maintenant que nos sociétés actuelles se retrouvent devant la question de la liberté.

Où est la porte ? Comment en sortir ? C'est exactement cela le problème. Or, dans cette interroga­tion, l'Église ne fait pas exception. Nous sommes au­jourd'hui, comme membres de l'Église, interrogés non seulement au titre humain et, vous savez, si le Concile Vatican II a dit que l'Église existait dans le monde, ce n'est pas simplement pour se faire une sorte de lifting modernisant, pour être plus acceptable par les gens, comme on dit, mais, si l'Église de Vatican II a dit qu'elle était une Église dans le monde, c'est parce qu'elle a reconnu avec cette société moderne que la question de la liberté de l'homme redevenait le centre de son existence. Et c'est une grande vocation que nous avons, nous comme témoins et héritiers du Concile, et nous ne devons pas l'oublier. Mais, l'Église, à un deuxième titre, doit porter son cœur, sa réflexion sur l'amour, sur le mystère de la liberté, car ce n est pas simplement la liberté humaine des indivi­dus les uns par rapport aux autres qui est en cause, mais c'est notre liberté en face de Dieu c'est la ques­tion de la porte, mais une porte qui ouvre sur la trans­cendance de Dieu. Or, là, frères et sœurs, reconnais­sons-le, il y a pas mal de complicités en nous qui es­sayent, si je puis dire, de fermer la porte à double tour. Et surtout de ne pas l'ouvrir. La question de la signification religieuse de la liberté, je ne dis pas de la liberté religieuse, la signification religieuse de notre liberté, qu'est-ce que signifie notre liberté en face de Dieu ? Eh bien, c'est notre question. Et chrétiens, nous devons reconnaître qu'à certains moments là encore, nous sommes les héritiers de toute une vieille tradition religieuse que je n'hésiterai pas à qualifier de païenne, dans laquelle le problème de la liberté n'est pas le problème majeur, dans lequel le message reli­gieux se résume en ces mots "sois belle et tais-toi". C'est-à-dire une sorte de docilité parce que telle auto­rité l'a dit et l'on ne bouge plus. La liberté religieuse vécue par les chrétiens est une liberté dans laquelle nous sommes mis en face de la transcendance même de Dieu et, reconnaissons-le, nous avons peur. Nous avons peur de ce à quoi cela nous mène, l'absolu de la transcendance de Dieu, et nous avons peur d'utiliser notre propre liberté là-dedans parce que nous avons tout simplement peur de nous brûler les ailes. Et c'est là la question devant laquelle nous sommes aujour­d'hui. Nous regardons parfois de haut les sociétés qui, aujourd'hui, s'empêtrent pour essayer de défendre la liberté de l'homme, nous les regardons de haut comme si nous, nous avions résolu le problème. Mais ce n'est pas si sûr, car je crois que, très souvent, nous avons peur de notre liberté et nous avons peur d'en user pour Dieu, et nous avons peur d'exposer notre liberté à l'absolu de Dieu, nous avons peur du Christ comme porte et c'est pour cela que nous ne voulons pas lire la parabole comme le Christ qui est la porte.

Frères et sœurs, je crois que Jésus pressentait que dans notre existence nous aurions peur de notre liberté. Et je crois que, s'il a voulu ensuite dire qu'il était le Pasteur, c'est précisément pour dire : quand vous êtes exposés par votre liberté à l'absolu de l'amour du Père, je comprends que nous ne puissiez pas vous débrouiller tout seuls. Vous avez besoin d'être guidés, vous avez besoin d'être soutenus, vous avez besoin d'être portés, aidés. Et c'est pour cela que Je suis le Pasteur. Autrement dit, vous comprenez, le rôle du Pasteur que le Christ veut bien assumer pour nous, c'est dans la mesure où nous avons reconnu cette exposition brûlante au mystère de notre liberté en face de Dieu. A ce moment-là, Jésus peut vraiment être le berger et vous remarquerez que ce berger n'a pas de bâton. Il n'a pas besoin de donner de coups pour que les brebis le suivent, presque d'instinct, pourquoi ? Parce qu'elles ont trouvé leur liberté et qu'enfin ces brebis le reconnaissent à la voix, ce qui est la réalité la plus humaine qui soit comme cette réalité de la voix de la mère à laquelle l'enfant s'habi­tue dès le sein de sa mère pour la reconnaître et l'identifier. Autrement dit, Jésus nous dit à ce mo­ment-là : "si vous avez compris que votre liberté est exposée au mystère de l'amour du Père, alors Je peux vous guider". Et dans cette immense délicatesse du Christ, il a dit : "Non seulement, moi, maintenant, Je veux vous guider, mais je veux vous donner des ser­viteurs qui seront aussi des pasteurs". Et si nous célé­brons aujourd'hui le dimanche des vocations, ce n'est pas simplement pour relancer annuellement un appel au peuple pour qu'il y ait des prêtres face à la crise actuelle, mais je crois que c'est pour que nous réali­sions d'abord quel est le sens de la vocation au mi­nistère, quel que soit ce ministère, épiscopal, presby­téral ou diaconal. C'est que nous, comme prêtres, nous sommes appelés à être les serviteurs de votre liberté. Nous n'avons pas à penser pour vous comme les rou­tiers roulent pour nous. Nous avons à vous aider, à vous rappeler l'exigence absolue de votre liberté. Nous ne sommes là que pour cela. Nous sommes les serviteurs de votre liberté. C'est un rôle très modeste, pas drôle du tout, croyez-moi. Mais c'est indispensa­ble. C'est indispensable, car c'est vrai : quand une personne humaine est vraiment exposée au mystère de sa propre liberté, avec le côté exaltant que ça peut avoir mais aussi les angoisses, les soucis, la culpabi­lité, le péché, savoir qu'il y a un frère à qui l'on peut demander : "dis-moi si ma liberté est vraiment tour­née et accueillante vis-à-vis de l'amour du Père". Eh bien ! c'est infiniment précieux. C'est un rôle très mo­deste Et permettez-moi de terminer par une comparai­son et je vous assure que je sais de quoi je parle. Les ministres dans l'Église, les pasteurs, sont comme les échafaudages. A quoi servent les échafaudages ? s'il n'y avait pas échafaudages, nous ne pourrions jamais construire les monuments et ne pourrions jamais les nettoyer. C'est vrai qu'à certains moments, ils parais­sent un peu disgracieux, mais on arrive quand même généralement à leur donner une certaine allure, sur­tout pour les fêtes de Pâques. C'est vrai que ce n'est pas très, très gracieux et même, à certains moments, on voudrait les voir partir. Je pense que c'est votre sentiment à tous et cela viendra bientôt. Et cependant, ils sont indispensables pour la construction. Les ministres dans l'Église, ceux qui sont les signes du Christ Pasteur, nous sommes les échafaudages, nous sommes littéralement les échafaudages. Nous sommes appelés à disparaître. Les sacerdoces, le ministère est toujours dans l'Église une espèce en voie de dispari­tion car, lorsque nous serons tous dans le Royaume de Dieu, que l'Église sera sans échafaudages, puisqu'elle sera enfin définitivement posée sur le Christ comme son fondement définitif et éternel, à ce moment-là, l'Église resplendissante de toute sa beauté n'aura plus besoin des échafaudages. Mais cependant, dans la durée présente de la construction et précisément nous sommes le corps du Christ en construction, il y a besoin des échafaudages. Donc, frères et sœurs, acceptez et puis même plus, essayez de faire que nos Églises, pour qu'elles se construisent, aient toujours au moins quelques échafaudages, c'est-à-dire quel­ques endroits où l'on sait que, là, il y a quelque chose en construction, il y a la liberté qui y est édifiée, il y a le corps du Christ qui est construit, il y a un frère qui est aidé dans sa liberté pour découvrir et approfondir sa relation avec Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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