AU FIL DES HOMELIES

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QUELS PASTEURS POUR QUELLE ÉGLISE

Ac 13, 14+43-52 ; Ap 7, 9+14 b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques - année C (3 mai 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Je connais mes brebis, elles écoutent ma voix". Frères et sœurs, la liturgie de ce dimanche cons­titue pratiquement un passage obligé : c'est le dimanche du bon Pasteur. Il est donc de bon ton de parler des vocations et faire, si je puis dire le "sergent recruteur" local. En fait, je me propose d'inverser les rôles aujourd'hui. On parle de la crise des vocations, on dit que dans vingt ans, il n'y aura plus de prêtres, que les communautés devront se débrouiller autre­ment, mais la question est peut-être mal posée : il ne s'agit pas, comme on le dit trop souvent, d'expliquer pourquoi il n'y a plus de vocations. Il importe, à mon avis, de retourner la question et de se demander : "qu'est-ce que l'Église ? Comment apparaît-elle au­jourd'hui pour qu'il y ait si peu de vocations ?" Pour dire les choses très simplement : la vie du prêtre est un service, s'il n'y a pas de demande de service, s'il n'y a pas de petites annonces dans le journal avec des "offres d'emploi", pourquoi voudriez-vous que l'on continue à remplir ce type de service ? C'est précisé­ment le problème.

Au fond qu'est-ce que l'Église ? Et surtout, comment aujourd'hui même, comprenons-nous l'Église pour que la nécessité, je ne dis même pas l'utilité, parce que nous verrons que la question du ministère dans l'Église ne se pose pas en termes d'uti­lité, mais c'est un autre problème, donc pour que la nécessité du ministère dans l'Église soit vraiment re­connue comme elle doit l'être. Pour y parvenir, je vous propose un petit détour par les sociétés civiles, les sociétés humaines telles que nous les connaissons et les construisons, ces sociétés auxquelles nous ap­partenons.

En fait, nous avons aujourd'hui deux réflexes majeurs pour penser la société, qui aboutissent à deux grands modèles de société. Il y a le modèle que l'on pourrait appeler "la société de pouvoir". Dans une telle société, il y a des gens qui ont le pouvoir et géné­ralement, ils semblent s'y accrocher beaucoup et en être très fiers. En fait, l'Église, reconnaissons-le, sur­tout en la personne de son "personnel", comme disait Jacques Maritain, n'a pas échappé à cette tentation. Quand on a traité, pendant tout le Moyen-Age, et même durant l'époque moderne, toute l'histoire de l'Europe au fer rouge de la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel et que même, à cer­tains moments, certains papes ont fait la théorie d'un pouvoir spirituel supérieur à celui des rois et des prin­ces, ce qui leur donnait de prétendre à leur dicter leur devoir d'hommes politiques, on comprend qu'une telle prétention ait engendré le laïcisme "pur et dur" qui consiste à "bouffer du curé" en récitant son caté­chisme voltairien pour préserver son autonomie.

Mais on a également appliqué ce schéma de la société de pouvoir à la vie interne de l'Église : puis­que l'Église est une société, elle devait, pensait-on, se structurer selon un certain type de gouvernement, ce qui suppose l'exercice du pouvoir de certains mem­bres sur les autres, et s'il y a des prêtres, il faut qu'ils représentent et exercent une petite partie de ce pou­voir. On en déduisit assez rapidement que la vie du prêtre était une transposition au domaine spirituel de ce qui, dans les sociétés civiles, équivaut à l'ambition politique : domaine un petit peu plus difficile à gérer, un petit peu plus délicat, mais finalement, "si c'est votre karma", pourquoi pas ? Autrement dit, l'Église est envisagée comme une entreprise qui voudrait as­surer son emprise, son pouvoir "spirituel" sur les consciences. Et comme aujourd'hui on considère que le modèle du pouvoir est devenu suspect à peu près partout, jugement qui n'est d'ailleurs pas nécessaire­ment un réflexe intelligent, on se dit alors que le pou­voir spirituel peut comporter en lui-même encore plus de danger : d'où une méfiance plus grande encore. À quelques exceptions près, il ne semble qu'il y ait beaucoup de personnes qui, actuellement défendent sérieusement une théorie du pouvoir en ecclésiologie.

En revanche, il existe un second modèle qui semble "marcher très, très fort". Dans les sociétés modernes, le seul modèle de société qui a tous les passeports et toutes les promesses de la vie tempo­relle, c'est l'entreprise. Parce que là, on s'y reconnaît : c'est clair, c'est basé sur la compétence, dynamisé par la concurrence et vérifié par la productivité. De plus, quand on peut expliquer que chacun est invité à enga­ger sa liberté personnelle et faire travailler son génie propre pour trouver sa place au sein de l'entreprise, on a l'impression vraiment qu'on est parvenu au sommet des formes de vie sociale que l'on peut souhaiter aux sociétés actuelles.

Donc l'entreprise a une cote extraordinaire, mais le problème est de savoir si l'Église entre ou peut entrer dans le modèle de l'entreprise. Il faut bien avouer, et c'est sans doute le miracle le plus étonnant de la vie et de l'existence de l'Église que depuis vingt siècles, nous ne produisons rien. Mieux vaut le dire : honnêtement, depuis vingt siècles, aucun des résultats des activités de l'Église n'est vérifiable, puisque c'est "de l'autre côté" (côté jardin du paradis) seulement que c'est vérifiable. On peut toujours dire que nous envoyons tout le monde au paradis, mais ce n'est ni quantifiable ni vérifiable. Pire encore, on critique le projet même de l'Église en disant : "Admettons qu'elle soit comparable à une entreprise, mais au fond le projet n'est pas toujours aussi réellement convaincant que ce que les "cadres" en disent : ils vous annoncent le Royaume de Dieu, mais on ne l'a jamais vu ! Ils vous disent que le Christ a sauvé le monde : d'accord, on veut bien le croire, mais il faudrait quand même en avoir des preuves. Or les choses ne vont pas beaucoup mieux après qu'avant la venue du Christ ! Et puis, il y a eu d'autres héros humains qui ont donné leur vie pour une bonne cause". Par conséquent, dire que l'Église pourrait accréditer son label et manifester l'authenticité de ses prétentions dans la société mo­derne parce qu'elle serait spirituellement productrice, ce n'est pas si simple et tient de la gageure.

À noter pour mémoire que le premier moment dans l'Église contemporaine où la question du "pou­voir" sur les fidèles a suscité une contestation géné­rale, c'est à propos de l'encyclique de Paul VI "Huma­nae vitae". Il s'agit de l'encyclique sur la contracep­tion artificielle féminine (1968) et c'est très sympto­matique. Il y a eu un moment où les catholiques, sur­tout les femmes catholiques, ont dit " non ".

En outre, on pourrait aussi critiquer l'incom­pétence du clergé : chacun sait que l'Église est quand même l'endroit où le principe de Peter bien connu de tous et selon lequel chacun arrive au degré où il pla­fonne au sommet de sa compétence, c'est pourquoi je suis toujours vicaire à Saint Jean de Malte, donc cha­cun sait que le principe de Peter fonctionne très bien dans l'Église : quand on voit que l'individu commence à faire des dégâts, on arrête sa promotion. Donc la compétence, le savoir des experts, le recyclage et la formation permanente pour être au top du savoir ac­tuel, le fait d'être au courant de tout, ce n'est pas tou­jours la spécialité du "personnel" clérical. Et de fait, le Christ n'a pas dit aux apôtres : "Je suis venu fonder l'entreprise la plus performante du point de vue phi­lanthropique". Il n'y a nulle part dans l'Évangile une seule phrase qui va dans le sens de la rentabilité. Je sais que certains m'objecteront le verset de saint Luc : "A celui qui a, on donnera plus encore, et à celui qui n'a pas, on enlèvera tout ce qu'il a", ce qui est l'ex­pression du libéralisme sauvage le plus radical. Mais je ne suis pas sûr que Jésus l'a cité dans ce sens-là pour la bonne raison qu'à l'époque, personne n'avait idée de ce qu'était l'entreprise néo-libérale moderne.

Voici donc les deux modèles dont je vous parlais, je sais bien qu'il y en a d'autres;  il existe des associations de pêcheurs à la ligne, fondées sur le goût que l'on éprouve ensemble à attraper la truite et de la sentir frétiller au bout de la canne à pêche, d'ac­cord, mais on ne peut pas comparer l'Église à une entreprise de pêche à la ligne bien que la meilleure comparaison que le Christ a trouvée pour parler à saint Pierre de sa nouvelle vie professionnelle, c'est la formule : "Désormais, tu seras pêcheur d'hommes". Mais disons qu'en gros l'Église ne relève pas davan­tage du modèle de l'association des hommes par l'inté­rêt commun pour un loisir ou une activité bien précis.

La question reste donc entière : "Mais alors à quoi ça sert ?" Aujourd'hui, on a tendance à se replier sur une solution de type individualiste que l'on pour­rait nommer le modèle de la consommation. On se dit : "J'éprouve des aspirations religieuses, je voudrais à certains moments pouvoir traduire cet élan profond de mon cœur et je vois qu'on me propose, par le biais d'institutions ou d'associations, des groupes d'hommes ou des sociétés qui me permettent d'essayer de le mettre en œuvre". Là aussi, on se retrouve en pleine ambiguïté : la religion comme "bien de consommation personnelle". Or, ce n'est déjà pas très facile de gérer nos biens matériels en termes de consommation et de pouvoir d'achat ! Si donc, si on se met à traiter la reli­gion de cette façon, où allons-nous ? Les églises et les prêtres deviennent cet immense service de supermar­ché religieux dans lequel si j'ai besoin de ceci je viens le chercher telle adresse, si j'ai besoin de cela pour mon âme, je viens le chercher dans telle autre com­munauté, généralement d'ailleurs en fonction des ho­raires qui m'arrangent. Mais est-ce que l'Église est simplement une proposition de service spirituel pour les consommateurs religieux éclairés ? D'ailleurs, une telle perspective est tellement dangereuse qu'elle est à l'origine du phénomène des sectes. Car, à partir du moment où c'est mon désir de consommateur qui de­vient la loi et le critère de mon comportement et de mon appartenance religieuse, toutes les formes de groupements religieux se valent et je dois choisir en fonction de mes aspirations. Chacun ayant décidé qu'à son goût, la religion, c'est comme ceci ou comme cela, il n'y a plus de repères objectifs, il n'y a plus de critères, et l'Église devient une réponse parmi d'autres à des demandes de consommateurs. Cette situation a des effets plus pervers que vous ne le pensez dans votre clergé. Par bonheur, vous n'assistez pas trop aux réunions de doyenné ou autres occasions semblables d'échanger sentiments et opinions pastorales, mais actuellement, la grande problématique terme magique du langage clérical c'est finalement : "Comment faire une religion qui plaise aux gens ?" ou encore "Com­ment s'adapter ?" Quand on aborde ce type de sujet, c'est le Titanic.

Quand on se pose aujourd'hui la question de l'Église et donc aussi celle des ministères, il devient de plus en plus urgent et nécessaire d'y répondre. Ras­surez-vous, je ne vais pas développer intégralement le sujet, car nous y serions encore demain matin. Reve­nons à la phrase de l'évangile que nous avons entendu tout à l'heure : "Je connais mes brebis, elles écoutent ma voix". Normalement un berger, s'il est un berger qui veut exercer du pouvoir sur son troupeau, ne dit pas : "je connais mes brebis", il dit plutôt : "je les mène à la baguette". Or le Christ, on ne parle jamais de sa houlette ni de son bâton, il n'a pas voulu conduire les disciples à la baguette, ce qui me laisse penser qu'une certaine conception de l'autorité ecclé­siastique n'a pas toujours sur honorer le sens exact et rigoureux de cette parole. Pour faire bref, rien dans la figure du Bon Pasteur ne renvoie à une ecclésiologie de pouvoir.

Deuxièmement, le Christ ne dit pas : "je ren­tabilise mon troupeau au maximum et toutes les bre­bis sont primées au comice agricole". Le Christ ne vise ni la productivité pastorale, ni la rentabilité du troupeau. Il ne dit même pas qu'il va le tondre et ne fait donc aucune allusion au denier du culte. Donc ici encore, ce n'est pas une ecclésiologie de l'entreprise dans laquelle le Christ proposerait de faire atteindre à chaque brebis son gabarit maximum, spirituellement, bien entendu. Donc vous le voyez bien, ni pouvoir, ni rentabilité, mais quoi donc ? Pourquoi faut-il des pasteurs ?

"Elles écoutent ma voix et Moi Je les connais". Qu'est-ce que l'Église ? C'est un lieu où l'on reconnaît la voix de Dieu. Or, qu'est-ce que c'est qu'une voix ? Je crois qu'une voix, la voix de quel­qu'un qu'on aime, c'est sa présence, sa présence don­née dans une certaine altérité. Quand on connaît la voix de quelqu'un, on lui dit : "C'est toi, je te recon­nais à ta voix". C'est d'ailleurs une chose étrange : vous remarquerez qu'on a à peu près tous, les mes­sieurs d'un côté, les dames de l'autre, le gosier fait de la même façon, et pourtant, on a un timbre de voix, une particularité de voix absolument unique, et l'on reconnaît avec beaucoup de sûreté quelqu'un à sa voix, au téléphone par exemple.

Or, l'Église est ce lieu où l'on apprend à re­connaître Dieu à sa voix : "Tu es là, c'est Toi". Et donc il faut quelqu'un, non pas quelqu'un qui parle à la place de Dieu parce que ce serait le pire : le clergé deviendrait une idole ! Il faut d'ailleurs préciser qu'actuellement ce n'est pas le risque majeur. Mais il faut qu'il y ait quelqu'un qui manifeste que, quand on est rassemblé en Église, on reconnaît la voix de quel­qu'un d'autre. Il faut qu'il y ait quelqu'un qui nous dise : "Attention ! nous ne sommes pas là pour identifier Dieu par nous-mêmes et par nos propres forces". Il faut que quelqu'un nous renvoie au secret, à l'intimité et au mystère de la voix de Dieu. Le ministère dans l'Eglise, c'est exactement cela.

Petit exemple qui peut être évocateur : je pré­side aujourd'hui l'assemblée eucharistique, je ne communie pas à votre place, je ne prie pas à votre place, je n'intercède pas à votre place. Qui célèbre ici? Vous tous, frères, vous célébrez l'eucharistie avec nous, les prêtres. Et quand nous disons par habitude : les célébrants et les concélébrants, pour désigner les seuls ministres, nous avons tort, le langage nous tra­hit. Mais cela ferait tellement drôle de dire : "Voilà que le président va entrer". En français, cela ne passerait pas. Mais en réalité, il n'y a pas que ceux qui sont autour de l'autel qui célèbrent, c'est toute l'Église, toute la communauté qui célèbre. Donc les célébrants, c'est nous tous, et moi-même en l'occurrence aujour­d'hui, j'assure une fonction de présidence. Qu'est-ce à dire ? Simplement par ma présence, par mes paroles et par les gestes que je pose au milieu de l'assemblée, je signifie que, si nous sommes rassemblés aujour­d'hui, ce n'est pas simplement par notre propre vo­lonté, que si nous croyons aujourd'hui, ce n'est pas simplement parce que nous avons essayé d'élaborer un petit système qui réponde à nos demandes religieu­ses, que si nous recevons tout à l'heure le Corps du Christ, ce n'est pas nous qui l'avons "fabriqué". Je signifie que c'est le Christ et le Christ seul qui accom­plit tout cela. Si nous célébrons en Église dans un instant le baptême de Marie et de Vincent, ce n'est pas nous qui baptisons, c'est le Christ qui les baptise par nous, par l'Église. Et je suis là simplement pour dire et signifier : "Attention, ce n'est pas nous qui sommes à la source des actes sacramentels qui sont posés maintenant, c'est le Christ". C'est le Christ qui est à l'origine de notre rassemblement, c'est le Christ qui est à l'origine du corps et du sang que nous allons partager, c'est le Christ qui est là, qui nous fait enten­dre sa Parole, c'est le Christ qui baptise. C'est le Christ qui vient d'ailleurs, qui est transcendant, qui nous dépasse et qui est là, au milieu de nous.

C'est la raison pour laquelle l'Église a besoin de prêtres. Vous me direz : c'est un peu mince, ce n'est ni très productif ni très satisfaisant du point de vue du pouvoir. Le Christ a voulu qu'il y ait au milieu du peuple des serviteurs qui manifestent au milieu de l'Assemblée que tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, ce n'est pas par nos propres moyens, par nos propres forces, par notre propre pouvoir ou notre propre productivité que nous le faisons, mais par la présence et l'action de quelqu'un, le Bon Pasteur.

Je sais qu'une telle compréhension des mi­nistères ne résoudra pas tous les problèmes de voca­tion. Mais quand on a déjà situé un problème, on a au moins les données pour le traiter et y répondre. Qu'aujourd'hui, en ce jour où nous célébrons le bon Pasteur et où nous posons cet acte de nous rassembler dans l'eucharistie pour recevoir en nourriture son corps et son sang, nous essayions de mieux percevoir dans la foi ce qu'est l'Église, la place des ministères dans l'Église, celui du pape, des évêques, des prêtres. Comprenons aussi ce que serait l'Église, si elle était privée de l'exercice des ministères : ce serait une as­semblée religieuse complètement fermée sur elle-même, de type sectaire ou gnostique, et vous n'ac­cepteriez sûrement pas d'y mettre les pieds.

Posons donc aujourd'hui un geste de foi dans le fait que le Christ, bon Pasteur, ne peut pas aban­donner son Église, en la privant des ministres qui sont indispensables pour qu'elle soit l'Église. Au milieu de l'Église, il faudra toujours qu'il y ait de tels hommes : non pas pour être le Christ à la place du Christ, comme le vizir Iznogoud qui voulait être khalife à la place du khalife ! mais pour être en vérité les signes de la présence du Christ, des signes humbles, des signes serviteurs, des signes qui aident leurs frères à découvrir la véritable présence de Dieu au milieu d'eux et dans leur propre vie.

 

 

AMEN

 

 
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