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L'ÉVANGILE ANONYME

Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (25 avril 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

De même qu'il y a une bergerie, il y a aussi une garderie dans la paroisse pour les en­fants, où on met les petites brebis: il y a une petite bergerie pas loin, avec des bergères très gentil­les.

L'autre jour, à une réunion où il n'y avait que des psychologues et des psychanalystes, c'était une très bonne réunion. Nous discutions ensemble, et nous le faisons depuis plusieurs rencontres, sur: "psycha­nalyse et spiritualité", et l'on m'avait gentiment accusé à la première réunion d'avoir un esprit un peu parti­san, sinon sectaire puisque derrière le mot "spiritua­lité" je n'entendais que notre foi, ma foi. Et j'ai même été jusqu'à dire quelque chose qui a dépassé mon es­prit, je le reconnais, qu'au fond, tout bien dégagé, ce qui anime mon cœur, et je pense que c'est le vôtre également, j'affirmais donc : "au fond ce que je veux, c'est Dieu, je veux Dieu". Je ne l'ai pas inventé, je crois que je l'ai même copié d'un grand spirituel qui disait : "Je veux voir Dieu". Comme je crois à l'association libre des mots, je me suis entendu dire : "je veux Dieu", surpris moi-même d'une sorte de cri que mon âme, ce n'est pas par mérite ni par gloriole, que mon âme tentait de dire face à des gens qui, je l'entendais aussi, ne pouvaient plus croire que l'Église que je représentais pouvait annoncer quelque chose d'authentique et de spirituel aux hommes de ce monde. On peut s'en lamenter, mais on peut aussi s'en accuser à savoir qu'il est pos­sible que ces gens-là, et je le reconnais, aient été traumatisés par un discours de l'Église qui les a dé­goûtés, éloignés, exclus de notre fait et de leur fait. Néanmoins cherchant une sorte de plus petit dénomi­nateur commun aux spiritualités, en réfléchissant un peu à l'avance à la réunion à laquelle je me préparais, je me suis dit finalement : "le point qui nous rassem­ble tous, hommes et femmes de bonne volonté, c'est le suivant : "Ne nous serions-nous d'accord, dis-je au début de la réunion, pour dire que le fondement de notre désir, pour parler en termes d'analyse, c'est de s'aimer les uns les autres". Aimer son prochain, consensus unanime, j'avais réussi le premier coup de poker, nous sommes tous d'accord pour dire que le fondement commun, ce à quoi nous croyons tous, sur lequel nous pouvons tous nous appuyer, nous arc-bouter, c'est cette affirmation du Christ, le premier commandement qui l'emporte sur les autres, et je m'empresse d'ajouter après avoir obtenu ce consensus, non pas pour nous tromper, mais pour pouvoir parler, que le commandement en question, du Christ, trouve sa racine dans l'Ancien Testament et plus exactement dans le Lévitique, et même dans d'autres Livres, et l'affirmation : "aimer son prochain" appartient exclusivement à la révélation judéo-chrétienne.

Alors là, le consensus s'est détruit. On m'a dit : "mais enfin pas du tout, c'est une idée qui appar­tient à toute l'humanité, qui émane du cœur de l'homme et tout homme a envie de tenter d'aimer son prochain". J'ai dit : "c'est peut-être vrai que cela correspond à un désir naturel de l'homme, mais c'est néanmoins vrai que l'homme ne l'a pas inventé, il a fallu qu'on le lui dise. Et cette phrase ne vient pas du cœur de l'homme, même si elle a épousé les consé­quences les plus intimes, mais il a fallu que Quelqu'un d'ailleurs l'affirme et qu'évidemment on aurait l'im­pression, à force de la banalité du propos, d'avoir oublié qui nous a annoncé la première fois dans l'hu­manité une telle chose qui n'allait pas fondamentale­ment de soi".

Et nous pourrions croire maintenant que c'est inscrit dans une sorte d'inconscient collectif, je le dis très nettement, ne plus appartenir à Dieu, mais appar­tenir au bien commun de l'humanité. Mais c'est terri­ble que nous ayons oublié que cette Parole vient de Dieu et ne vient pas uniquement de l'homme. C'est d'ailleurs, à mon avis, très intéressant parce que, quand on croit qu'elle ne vient que de l'homme, on l'invalide quelque part, on l'affirme tout en la rendant impossible à vivre. Néanmoins la réponse à laquelle j'arrive, excusez-moi si c'est un peu long, donc une des dames, je crois qu'elle n'est pas là aujourd'hui parce qu'elle n'est pas croyante, donc elle n'est pas venue. Elle me dit, alors là vraiment "c'est fort de café : vous affirmez que cette parole appartient à la Révélation judéo-chrétienne", alors je dis : "Madame, je l'affirme car j'en suis certain" - "et bien ce soir même, je vérifierai sur Internet". Alors là les bras m'en sont tombés ! En matière d'autorité, il me semble que la Bible a l'air un petit peu plus ancienne que l'Internet, il me semble que cela fait un certain nombre d'années qu'on la feuillette et que l'on se la passe les uns aux autres, bien avant qu'on invente des satellites, bien qu'internaute moi-même, mais l'autorité de l'Internet devait l'emporter sur celle de Dieu, n'en parlons pas, Il est exclu, mais de la Bible. D'ailleurs les participants ont ricané gentiment dans le groupe, mais en sortant le soir, je me suis dit : "en fait elle cherchait une autorité plus grande et surtout plus universelle que celle dont je me réclamais et qui devait l'emporter en vérité".

Je n'ai pas vérifié moi-même sur Internet, je n'en ai pas eu envie ni le courage, je suis certain du résultat, d'ailleurs je ne sais pas ce qu'ils pourraient raconter. On raconte tout sur Internet, on peut aussi vous raconter l'inverse, je n'en sais rien. Néanmoins cette phrase, je le dis avec amitié et avec respect pour cette dame et son cheminement, c'est évident, mais je me permets, sa réponse était si instinctive qu'elle était très révélatrice de ce qui nous manque ou de ce qui semble manquer quand on a, j'allais dire, entendu, mémorisé et retenu la phrase de l'évangile et qu'on en a rayé le signataire, qu'on en a rayé l'auteur.

Il y a une sorte d'anonymat du contenu de l'évangile, l'évangile est devenu une sorte de passe-partout, tant bien que mal, de ce que nous devons vivre et que nous vivons par ailleurs, mais qui soit en quelque sorte la nouvelle déclaration des droits fon­damentaux de l'homme occidental un peu plus éclairé que les autres qui considèrent encore que la violence, etc ... Mais le problème, c'est qu'en fait quand on af­firme cela, on sous-entend ce qu'on appelle, on crie de toutes ses forces à une autorité qui pourrait garantir la vérité de ce propos-là, parce qu'après tout c'est parce que Dieu nous l'a dit que nous croyons que c'est vrai. C'est parce que Dieu nous l'a dit que nous pensons effectivement que c'est un fondement, mais il faut que nous l'entendions comme une parole qui vient d'ail­leurs. D'ailleurs il y aurait mille et une raisons de dé­sespérer lorsque nous voyons ce que nous voyons, comme dirait l'autre, et que nous sentons ce que nous sentons, en pensant que ça monte uniquement du cœur de l'homme. Excusez-moi, tout nous aide à pen­ser que c'est impossible et qu'il faut donc ne pas dis­socier, c'est intéressant cette nouvelle dissociation qui vient d'apparaître entre le contenu dogmatique, le contenu de l'évangile, les préceptes évangéliques et puis Celui qui l'a dit au prix de sa Vie, pour que ça ait quelque valeur de vérité, parce que Dieu ne nous l'a pas simplement annoncé en disant : "J'ai une bonne idée". Il a dit : " J'ai un Fils, et mon Fils vit ce com­mandement". Donc on ne peut pas, et c'est même presque un blasphème, ou en tout cas une injure que d'avoir, c'est comme les droits d'auteur, Dieu aura droit à quelques droits d'auteur, c'est-à-dire mainte­nant cela nous appartient, à nous, d'ailleurs on ne sait pas très bien quoi en faire, et puis finalement on ou­blie qui nous l'a dit et comment on nous l'a dit.

Dans l'histoire de la bergerie, il y a une chose très frappante, c'est qu'Il dit : "Je suis la porte". Je ne sais pas à quoi ça ressemble d'être une porte, c'est-à-dire que la première image utilisée dans l'évangile, ce n'est pas de dire : "Je suis le Pasteur", cela vient dans la fin du propos. La première affirmation qui paraît très importante, c'est ce qui m'a sauté aux yeux ce matin, c'est : "Je suis la Porte", c'est-à-dire "J'appelle les brebis et elles sortent une à une, Je les appelle, J'appelle par son nom, et elles sortent une à une et elles sortent dehors".

J'ai envie de dire que le Berger n'est pas dans la bergerie, et ceux qui entrent par effraction rentrent dans la bergerie, mais ceux-là ne sont pas les bergers. Les brebis ne reconnaissent pas sa voix. Ceux qui sont dans la bergerie ne sont pas les bergers. Le ber­ger est à la fois Celui qui, du dehors, de l'ailleurs, appelle les brebis pour qu'elles sortent une à une. Alors laissons tomber l'idée que ce sont des moutons de Panurge, ça c'est faux. Il les appelle une à une, Il n'appelle pas le troupeau, Il les appelle une à une pour que ces brebis franchissent la porte, qu'elles le rejoi­gnent dans cet ailleurs qu'on va appeler poliment en théologie "transcendance" qui donne le fondement à la bergerie. Il faut qu'il y ait un Pasteur à l'extérieur de la bergerie pour que le troupeau ait cohérence et sens, et c'est nous, mais il ne faut pas que le Berger se confonde avec les brebis dans le troupeau au point qu'on ne le distingue plus, alors le troupeau perd sa cohésion. Le Berger est Celui qui ne se confond pas avec ses brebis, le Berger est Celui qui, du haut de son autorité suffisamment distante donne sens et co­hésion au troupeau que nous formons.

De même que les églises s'arc-boutent sur une pierre d'angle et que la pierre d'angle n'est pas au mi­lieu de nous, mais qu'elle soutient l'édifice, elle est à la fois à l'extérieur, en collision avec le ciel, le Pasteur est Celui qui, du ciel où Il est, même s'Il est passé par la terre, continue à donner sens et cohésion au trou­peau que nous sommes. Et nous avons à passer par Lui, c'est-à-dire par la porte. Et tout le sens de ce que nous devons vivre et vers quoi nous allons ne vient pas de nous et ne sera jamais approprié par nous, mais doit être en quelque sorte, nous inciter à nous consti­tuer comme troupeau parce que nous sommes attirés, dirigés et appelés par Celui qui nous appelle une par une, ou un par un. Et c'est là que se situe la transcen­dance qui a toujours tendance à être gommée, sinon, j'allais dire, rayée. En enlevant cette ouverture au ciel, cette transcendance, nous détruisons même le mes­sage. Le message n'a plus de sens.

Je vais prendre une image, pour terminer, une dernière image utilisée par un violoncelliste de re­nommée, mais qui n'est pas là aujourd'hui, Marcel Bardon qui était là quelques jours avec nous, qui est également diacre et qui a dit une chose toute simple, mais qui m'a beaucoup ému, il a dit, il est donc vio­loncelliste et il joue beaucoup de Bach, et il disait hier ou avant-hier :"Je ne pourrais pas jouer en présence de Bach" c'était tout, mais tout simple et tout beau, et il ajoutait, à sa manière : "En effet, Bach dirait certai­nement, c'est trop vite, ou pas si vite, ce n'est pas dans le rythme, il y a des erreurs, etc, etc..." Il faut que Bach soit mort pour que Bardon interprète Bach. Et je me suis dit il faut que Dieu soit et présent et absent pour que nous improvisions et que nous interprétions notre relation à Dieu. Il serait là en permanence. Il serait dans la bergerie, nous serions un peu ligotés, paralysés, il a bien fallu qu'Il trouve un moyen sans nous abandonner, de continuer à nous constituer, comme Pasteur, tout en nous laissant libres.

Sacré défi, et c'est ce qui explique cette ab­sence de Dieu, qui n'est pas une sorte de désertion de Dieu, mais : "Je vous laisse libres, suffisamment, Je vous laisse ce degré de liberté pour que vous puissiez, là où vous êtes, sans l'adoration que vous me rendriez instinctivement si J'étais là au milieu de vous, Me disant tel quel, pour que vous puissiez inventer dans votre liberté votre relation avec Moi". C'est pour ça que Jésus-Christ, c'est un Dieu caché, cela aurait été insupportable que Dieu se révèle tout cru, on ne l'aurait pas supporté. Il y a une sorte de ménagement de liberté que Dieu a sans arrêt mis en évidence, mais qui évidemment était le risque qu'on n'oublie pas ce qu'Il a dit, mais qu'on oublie que Lui l'a dit.

Alors, je crois, frères et sœurs, que nous tou­chons là une sorte de pointe, non pas de l'athéisme ambiant, mais du détachement qui fait que nous nous sommes appropriés les préceptes évangéliques, c'était évident, ils sont faits pour la bonté et le bonheur de chacun de nous, mais qui sont d'abord impossibles et que nous pouvons ou les rejeter dans une sorte d'idéa­lisme qui nous les rendra à tout jamais lointains. La seule manière de les rendre vivants, c'est de les attri­buer à celui qui nous les a dits et de les réentendre comme une Parole de Celui qui veut nous parler au­jourd'hui et que nous entendions, au cœur même de ce qui n'est pas l'amour du prochain que nous sommes appelés à l'amour du prochain pour, avec lui et non plus sans lui, avancer comme un peuple de Dieu, un peuple choisi qui tente d'aimer et son Dieu et ses frè­res.

 

AMEN