AU FIL DES HOMELIES

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PASTEUR ET AGNEAU

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (14 mai 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette page d'évangile nous est fort connue et l'image du Bon Pasteur pour désigner Jésus est depuis toujours familière à la conscience chrétienne. Pourtant, il y a peut-être un léger malaise, du moins pour la conscience moderne qui sur ce point est un rien sourcilleuse dans cette image du pasteur, des brebis, du troupeau. Les chré­tiens d'aujourd'hui n'aiment pas tellement être consi­dérés seulement comme des brebis, et nous imaginons toujours que nous sommes invités à bêler de concert, le troupeau c'est pire encore : suivre la marche du troupeau c'est aller sans trop savoir où l'on va en se conformant à la mode qui dirige les moutons, et l'image du berger évoque immédiatement quelqu'un qui commande le troupeau et le fait marcher à la ba­guette. Nous devrons modifier légèrement notre re­gard afin de bien comprendre ce qu'il en est de cette parabole de Jésus sur le berger et le troupeau.

Certes, le berger est celui qui conduit et guide le troupeau, et dans les versets qui précèdent ceux que nous venons de lire, il est dit que le berger fait entrer et sortir les brebis pour qu'elles puissent paître et trouver leur nourriture et donc leur vie. Mais vous le remarquerez, l'accent de cette physionomie du berger n'est pas seulement de guider, de conduire le trou­peau, de lui donner des ordres et des consignes, ce sur quoi insiste plus particulièrement ce texte concerne deux choses : le berger connaît ses brebis, il les connaît même chacune par son nom, et les brebis connaissent le berger. Et Jésus va loin, puisqu'Il dit connaître ses brebis et que ses brebis le connaissent comme Il connaît le Père et comme le Père le connaît. Il y a donc dans cette connaissance mutuelle qui n'est pas unilatérale, une profondeur, une intimité, une vérité, qui trouvent leur source dans la connaissance trinitaire elle-même. Et mieux encore, la caractéristi­que principale du berger c'est qu'il donne sa vie pour les brebis, il n'est pas seulement celui qui sait, celui qui guide, celui qui commande, mais il est celui qui aime tellement ses brebis qu'il va jusqu'à donner sa vie pour elles.

D'ailleurs, si nous replaçons cette parabole dans le contexte d'ensemble de l'évangile, du Nou­veau Testament, et même de l'Ancien Testament, nous allons voir que paradoxalement, ce berger, c'est l'agneau, le berger s'est fait agneau, l'Agneau de Dieu qui va donner sa vie, dont Isaïe nous disait déjà qu'il était "comme la brebis qu'on mène à l'abattoir et qui n'ouvre pas la bouche" (Isaïe 53,7), qui ne se défend pas, qui se laisse conduire jusqu'à la mort jusqu'au sacrifice. Saint Jean-Baptiste selon le quatrième évangile nous dira que Jésus est "l'Agneau de Dieu qui porte " non seulement le troupeau, mais "le péché du monde" (Jean 1,29). Et l'Apocalypse nous présen­tera Jésus dans la gloire, non plus seulement comme un épisode terrestre, mais dans l'éternité, nous pré­sentera Jésus comme "l'Agneau immolé, égorgé" (Apocalypse 5, 6), qui éternellement porte les plaies de sa Passion. Le Berger, pour être pleinement berger s'est donc fait Agneau et nous le chanterons tout à l'heure, il est l'Agneau immolé, l'Agneau qui a été lié, trahi, vendu, qui, le soir, fut tué et de nuit enseveli. Voilà donc le secret de ce berger, de ce pasteur, il se fait au milieu des brebis comme un agneau. Loin d'être celui qui est investi du pouvoir et de la science, il se fait agneau parmi le troupeau, et agneau immolé, égorgé pour les autres agneaux et les autres brebis.

Paraphrasant une récente parole d'un Cardinal lors d'une consécration épiscopale, je me permettrais de dire : "Nous cherchions un maître, et l'on nous a donné un frère, nous cherchions un Dieu, et l'on nous a présenté un homme, nous cherchions un berger et voici que c'est un agneau." Seulement, attention, frè­res et sœurs, cet homme pleinement homme, vraiment et totalement homme n'est pas seulement un homme. Si le christianisme nous proposait à la place de Dieu, un homme, ce ne serait plus une religion dans ce qui fait toute la beauté du mot, une religion, c'est-à-dire ce qui relie le ciel et la terre, l'éternité et le temps, le sens et ce qui a besoin de sens, si le christianisme était une religion nous proposant purement et simplement de nous arrêter à un homme comme nous, d'adorer un homme, à la limite ce serait non seulement une mé­prise, mais ce serait une mystification, une illusion. Tout le mystère et le nœud de notre foi c'est que cet Agneau est le Berger, que cet homme pleinement homme est Dieu, que celui qui lave les pieds de ses disciples est le Maître : "Vous m'appelez Maître et vous dites bien car je le suis" (Jean 13,13), ce sont les paroles de Jésus à la dernière Cène, au moment précis où Il a quitté son manteau pour revêtir le tablier du serviteur et pour se prosterner aux pieds de ses disci­ples en leur lavant les pieds : "Je suis le Maître, vous m'appelez ainsi, et vous avez raison car je le suis, si donc moi, le Maître je vous lave les pieds, vous devez donc vous aussi vous laver les pieds les uns aux au­tres" (Jean 13,13-14). C'est précisément le fait que Dieu se présente à nous comme homme, que Dieu se fasse semblable à nous, "en tout semblable à ses frè­res " dit l'épître aux hébreux (12,17), jusqu'à la souf­france, la déréliction et la mort, c'est précisément parce que c'est Dieu qui se fait homme, c'est le Pas­teur qui se fait agneau que nous sommes invités au cœur de notre foi, non pas une foi en quelque puis­sance tutélaire qui nous dépasserait et résoudrait les problèmes à notre place, mais la foi en la toute puis­sance de Dieu qui se manifeste, se donne en se met­tant à nos pieds, en-dessous de nous, en se faisant au milieu de nous comme un agneau, et un agneau qui n'est pas là d'abord pour guider les brebis, mais pour être immolé, sacrifié, égorgé, et c'est ainsi qu'il sauve les brebis. C'est en se faisant homme et en s'anéantis­sant pour se rendre homme parmi les hommes, et al­lant plus loin encore, "en acceptant la condition d'es­clave, allant jusqu'à la mort et la mort sur la croix (Philippiens 2,7-9), que Jésus, Dieu, se révèle à nous, qu'Il est notre Pasteur et notre Sauveur. Il nous sauve non pas par un décret qui nous dépasserait et tombe­rait sur nous pour nous rassurer, mais Il nous sauve en se mettant à nos pieds, en se faisant homme parmi les hommes et en allant jusqu'à la souffrance ultime de la mort de la croix. C'est dans ce geste de sacrifice et d'humiliation, c'est dans cette petitesse que Dieu ré­vèle le secret le plus intime, le plus profond et le plus décisif de son cœur, de notre vie et de notre salut, le secret de cet amour qui se fait semblable à l'être aimé, et qui se met à son service pour transfigurer sa vie au fond même de sa souffrance et de son épreuve.

Frères et sœurs, c'est bien le Bon Pasteur, mais non pas un pasteur d'autorité et de pouvoir, c'est un pasteur qui donne sa vie pour ses brebis qui sont devenues ses frères, qui donne sa vie parce que dans ce don se situe tout le secret de l'Amour salvateur. Nous ne sommes pas sauvés par une quelconque puis­sance ou par une science qui nous échapperait ou par une force qui s'abattrait sur nous, nous sommes sau­vés par cet Amour vainqueur qui fait que Jésus vient au plus bas de notre humanité, de notre vie, de notre souffrance, pour illuminer toutes choses par cette unique réalité qui est la sienne et qui seule peut nous sauver : son Amour triomphant qui lui, peut dépasser toute souffrance, toute déréliction, tout péché, toute mort.

 

 

AMEN

 

 
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