AU FIL DES HOMELIES

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JÉSUS, PASTEUR AU SERVICE DE LA LIBERTÉ DU TROUPEAU

Ac 13, 14+43-52 ; Ap 7, 9+14 b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques - année C (6 mai 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Ceux que le Père m'a donnés, le troupeau de brebis qu'il m'a confié, nul ne peut les arra­cher de ma main".

Frères et sœurs, il y a des pages du Nouveau Testament, des images, des symboles, qui ont eu une destinée bizarre. La page de saint Jean consacrée au bon ou au beau pasteur est de celle-là. Si l'on en croit une certaine iconographie, ce bon pasteur est attiré de plus en plus du côté de la société protectrice des ani­maux, du sucre d'orge, de la douceur un peu mièvre et régressive qui consiste à se mettre en sécurité parce qu'on a peur. Du coup à la faveur de cet imaginaire, il faut bien le reconnaître, un peu débile dans ses dévia­tions, on en est venu à une compréhension de notre relation non seulement au Christ, mais à toute forme d'autorité dans l'Église, qui finissait par être un sorte de reniement de notre propre liberté.

C'est un peu triste, parce que si on se réfère au texte, il n'y a rien de cela. Les passages du chapitre dixième de saint Jean qui sont consacrés au Bon Pasteur représentent dans la trame et l'organisation du récit de saint Jean un moment extrêmement difficile, polémique et à risques. Une polémique, car Jésus enseigne dans le Temple prétend à une autorité qui n'est pas donnée à tout le monde, et donc cela suscite la méfiance des autorités du Temple. Il est normal que Jésus soit questionné, interrogé, sur l'autorité par la­quelle Il fait cela, et au nom de quoi peut-Il peut pré­tendre dire une chose comme : être le pasteur. Effec­tivement la figure du pasteur est une figure un peu archétype, une figure de référence qui ne peut être appliquée à tout le monde. Les patriarches étaient des pasteurs, Moïse a été le pasteur du peuple au moment de sa genèse à la sortie d'Egypte, et à plusieurs repri­ses, David lui-même pasteur dans son enfance, a été comparé à celui que Dieu a transformé en pasteur de son peuple par l'exercice de la royauté. De la même façon, s'inspirant de toute cette tradition, les prophètes et plus particulièrement Ezéchiel, se sont toujours réclamés de cette image du pasteur pour dire la réalité profonde du peuple d'Israël. Le peuple d'Israël n'était pas abandonné aux hasards de l'histoire, il n'était même pas abandonné à ses propres errances, il était conduit et guidé par des pasteurs. En conséquence, être pasteur supposait une responsabilité par rapport au peuple de Dieu, et comme les autorités juives de l'époque prétendaient exercer cette responsabilité de pasteurs, ils se demandaient ce que venait faire cet homme de Galilée qui lui, affichait ouvertement des prétentions pastorales.

Voilà le contexte et l'enjeu. Mais qu'y -a-t-il derrière cette polémique ? Il n'y a rien moins que le renouvellement total de la conception du pasteur. Déjà dans l'antiquité, et nous ne le réalisons pas suffi­samment, la fonction du pasteur n'est pas formelle­ment la propriété : le pasteur n'est jamais le proprié­taire du troupeau. Les clercs feraient bien de s'en sou­venir car cette déviance est permanente. A tout mo­ment, les pasteurs s'imaginent que parce qu'ils ont une responsabilité vis-à-vis du troupeau, ils passent de la responsabilité à la propriété. C'était exactement ce qu'avaient opéré les autorités juives de Jérusalem de l'époque. Dans le contexte assez fort de détresse so­ciale et politique, occupation par les représentants de l'empire romain, pas de liberté politique possible, pas d'autonomie, les autorités juives pensaient que la seule manière de pouvoir exercer la religion et la tra­dition des pères était de tenir le troupeau. C'est pour cette raison que Jésus a été arrêté, on a considéré que son ministère étant trop dangereux, il valait mieux l'arrêter et stopper l'aventure à cet endroit-là afin d'éviter des représailles de la part des romains. On ne peut agir de cette façon que dans la mesure où on a la prétention de tenir tout le monde. Le contexte dans lequel les autorités du Temple viennent voir Jésus est bien un contexte de jugement, et d'ailleurs ce sont les mêmes termes qui sont employés dans le passage que nous avons entendu, et qui seront employés plus tard dans le procès : par quelle autorité, quelles sont tes prétentions, pourquoi fais-tu cela, que dis-tu en affir­mant que tu es pasteur ? C'est le même problème, à tel point qu'on a pu y voir chez saint Jean deux délibéra­tions publiques des autorités du Temple avec Jésus, à la suite de quoi il n'y aura plus de discussion entre Jésus et les dites autorités. Ce sera le complot, le San­hédrin décrètera que la coupe est pleine et décidera de l'arrestation.

Or, dans ce contexte Jésus utilise l'image du pasteur pour dire : premièrement les brebis ne vous appartiennent pas. Cela, ils l'entendent très bien, quelque temps après, ils lui en voudront à mort, c'est le cas de le dire. Deuxièmement, elles m'appartien­nent. Vous me direz que c'est déshabiller Pierre pour habiller Paul ! Pas exactement parce que immédiate­ment après, Jésus dit : les brebis m'appartiennent parce qu'on me les a données. Et qui me les a données ? C'est le Père ! Jésus explique là le mystère même de la création, et le mystère même de l'Église. Si on veut comprendre l'Église, on ne peut même pas dire que l'Église appartienne au Christ. Cela peut paraître bi­zarre et choquant de dire cela, mais si on suit le texte tel que nous venons de l'entendre, précisément, Jésus explique aux autorités que le seul propriétaire du troupeau, des brebis, c'est le Père. Lui Jésus, n'exerce sa propriété et son devoir vis-à-vis des brebis, que parce que le Père les lui a donnés. Le Christ n'est pas le propriétaire du troupeau, Il est Celui qui donne sa vie pour le troupeau, or par définition c'est assez contradictoire, parce que si vous donnez votre vie pour le troupeau, il faut se hâter d'écrire le testament pour transmettre le troupeau à quelqu'un d'autre. Jésus ne craint pas de donner sa vie pour le troupeau, car Il sait que le troupeau à Lui confié, ne sera jamais aban­donné. Ce que Jésus explique à ce moment-là c'est le nœud même du mystère de la rédemption. Jésus peut bien donner sa vie pour le peuple parce que le peuple lui a été confié, mais il peut donner sa vie, c'est-à-dire mourir, disparaître, parce que quoiqu'il arrive, le peu­ple ne sera jamais abandonné. C'est tout le mystère de l'existence de Jésus au milieu de l'humanité, venu sceller par sa mort, l'appartenance totale et définitive du peuple à son Père.

Vous devinez sans peine la complexité de l'af­faire. Là où pratiquement toutes les théories de pou­voir, que ce soient les théories profanes de pouvoir politique, de pouvoir dans la cité, de pouvoir impérial, toutes les théories de pouvoir dans l'antiquité, dans le monde ancien, raisonnaient en termes de possession des sujets par l'autorité qui les tenaient. Il y a belle lurette que les démocraties avaient rendu l'âme, il n'y avait plus que l'empire romain, et quelques roitelets par-ci, par-là, et qui considéraient purement et sim­plement que les membres de l'humanité étaient leurs sujets. Même aux niveaux les plus élevés, sénat ro­main, etc... tout ce beau monde était d'une servilité telle que la servilité de nos personnages politiques d'aujourd'hui fait bien pâle figure.

Chez les juifs, la situation est la même, car ils raisonnent sur le même modèle : ils pensent vraiment qu'ils ont à garder le peuple dans l'obéissance servile afin d'éviter les ennuis avec l'autorité romaine. Le pastorat, la fonction de régir et de gouverner est très simple, elle se résume à une fonction de pouvoir et de main-mise sur le troupeau.

Et Jésus vient leur dire que ce n'est pas ainsi que le Père a prévu le pastorat dans la création, et ce n'est pas cette forme de pouvoir que le Père lui a de­mandé. Le Père n'a pas demandé à Jésus d'exercer un pouvoir comme les autorités juives l'imaginaient, et c'est pour cette raison que les juifs refusent de laisser la parole à Jésus. Ils comprennent très bien la préten­tion de Jésus à être pasteur comme eux la compren­nent sur le peuple. Jésus est obligé de déjouer leur raisonnement en leur disant que ce peuple ne leur appartient pas, et qu'il ne lui appartiendrait pas non plus si le Père ne le lui avait confié. Il renvoie l'exis­tence même de l'Église et de toute forme d'exercice pastoral dans l'Église à la transcendance de l'amour de son Père. C'est la première fois que l'on décrit les choses aussi clairement. C'est la première fois que Jésus explique que si l'Église est l'Église, c'est parce l'identité, la vie, le destin de chacun des membres du peuple de Dieu repose sur le bon vouloir du Père, et que Lui, Jésus n'a le droit d'exercer sa mission et sa responsabilité pastorale que parce qu'Il est au service de cela et qu'Il donne sa vie pour les brebis. C'est le premier développement d'un théorie sacrificielle de pouvoir, ce qui a changé complètement la perspective dans l'histoire de l'humanité. Même si nous n'en sommes pas là dans nos organisations sociales et po­litiques (on n'a encore jamais vu un secrétaire général de la CGT s'immoler pour son peuple), depuis lors, l'idée du pouvoir est comme déjouée et démystifiée. C'est le grand problème de nos sociétés modernes : comment justifier un pouvoir quand on sait, même si on ne le vit pas très bien, que le fond du problème du pouvoir c'est de donner sa vie pour ceux qu'on aime ? Jésus opère là une transmutation radicale de toutes les théories de pouvoir, ce qui ne veut pas dire qu'il faut être anarchiste, ce qui n'empêche que désormais pour penser un quelconque pouvoir religieux, c'est Jésus qui le premier a exercé cette subversion de la religion comme pouvoir.

Peut-être comprendrez-vous alors pourquoi on a fait de ce dimanche, le dimanche des vocations. Ce n'est pas pour augmenter le nombre des pasteurs qui feraient d'autant plus bêler les brebis, ce qui a été à une certaine époque, un tout petit peu la perspective : mieux on tenait les fidèles en mains, et mieux la paix du troupeau était assurée. La preuve, c'est quand on ne le fait pas, il y en a qui le regrettent. Ce n'est pas cela, car ce que Jésus révèle est tout autre. Le désir du Père, ce qu'il Lui a confié comme mission, c'est de donner sa vie pour que chaque brebis, chaque membre du troupeau trouve la véritable liberté que Dieu veut lui donner depuis le commencement du monde, depuis les origines, la création du monde. C'est cela l'Église, même si cela nous paraît étonnant. C'est pour cette raison que petit à petit (ce n'est pas encore très clair), l'Église a pris conscience du fait qu'elle ne pouvait se solidariser avec aucun pouvoir terrestre. Quand on dit que l'Église ne peut faire de politique, ce n'est pas simplement parce qu'elle se retire dans sa bulle aseptisée de spiritualité, de mystique et de rêve­rie religieuse, mais c'est parce que de fait, si elle veut respecter la plénitude de l'autorité de Dieu confiée au Christ, au service du troupeau, on ne peut mélanger cela avec l'exercice normal et courant des pouvoirs dans les sociétés politique ou dans les organisations sociales, on ne peut opérer de collusion entre les deux registres de pouvoir. Donc, aujourd'hui, c'est le di­manche des vocations. Ce n'est pas le dimanche où l'on prie pour qu'il y ait des vocations dans notre fa­mille, parce que si c'était ainsi nous serions un peu gênés, ce qui est assez fréquent, mais le dimanche des vocations, c'est le fait que l'Église à la faveur de la Parole du Christ qui donne sa vie pour son troupeau pour lui donner la vie éternelle, cette Eglise pour que chacun d'entre nous trouve sa véritable vocation de liberté telle qu'elle lui est offerte et donnée par Dieu dès la création du monde, et qu'il y ait dans cette Eglise des serviteurs (on peut appeler cela aussi des ministres au sens étymologique du terme), qui soient au service de la liberté de leurs frères.

Peut-être que, c'est une hypothèse gratuite mais qui vaut la peine d'y réfléchir, peut-être que si à certains moments l'Église avait donné un visage un tout petit peu moins caporaliste de la vie cléricale, peut-être que la crise des vocations ne serait pas aussi aiguë ? Peut-être que si on expliquait plus radicale­ment dans la théologie du sacerdoce ministériel que c'est d'abord le service de la liberté des frères comme liberté baptismale consacrée à Dieu et qu'on a sa vie à donner au service de cela, peut-être que le visage des vocations au sacerdoce ministériel changerait un peu ? Mais de toute façon, comment voulez-vous perce­voir une vocation religieuse ou une vocation au sacer­doce ministériel si les chrétiens eux-mêmes n'ont pas retrouvé à sa racine même le sens de leur vocation baptismale ? Aujourd'hui c'est le dimanche des voca­tions de tous les chrétiens, c'est le dimanche de la vocation à la liberté, et dans la mesure où nos com­munautés retrouvent progressivement cette vocation profonde à la liberté comprise comme cette manière de vivre consacrée dans le baptême pour Dieu, au service les uns des autres et au service de Dieu, peut-être qu'à ce moment-là va se dégager petit à petit l'ho­rizon pour mieux comprendre ce qu'a été et ce que doit être encore le sens profond des vocations au sa­cerdoce ministériel.

Frères et sœurs, qu'en ce dimanche la Parole du Christ que nous avons entendu nous ramène à cette question fondamentale : quelle est ma vocation ? comment s'accomplit ma liberté dans la main du Christ qui est le serviteur de liberté de chacun d'entre nous, et dans la main du Père qui est Celui qui nous voulu libres et capables de vivre en communion avec Lui par le Christ ?

 

 

AMEN

 

 
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