AU FIL DES HOMELIES

Photos

UNE PORTE OUVERTE ? MAIS VERS QUEL AU-DELÀ ?

Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (21 avril 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Je suis la porte des brebis. Qui entrera et sortira par moi sera sauvé".

Frères et sœurs, vous savez que Jésus dans ce passage, pratique une vieille coutume juive, qu'on retrouve à longueur de page de la Bible, à lon­gueur de page de la tradition juive, la coutume du "proverbe". Ne nous y trompons pas, les proverbes dans la tradition sémitique sont généralement plus compliqués, plus subtils, parfois même un peu plus tordus que ceux de notre tradition occidentale si claire, si cartésienne, apparemment si lumineuse. En réalité, les proverbes dans la tradition sémitique sont faits pour exciter l'intelligence, c'est pour cela que cela s'adresse à un public intelligent, donc à vous, et qu'il faut d'abord effectivement, essayer de discerner la difficulté de la compréhension. "Je suis la porte", vous allez me dire que cela paraît très simple, mais en y réfléchissant un instant, dire : "Je suis la porte", c'est extrêmement compliqué.

Donc, à travers un petit cours d'architecture je vais commencer par vous faire sentir la difficulté du problème. En architecture, la fonction de la porter paraît simple : c'est pour entrer et pour sortir. Mais en fait, c'est beaucoup plus compliqué, car la porte fait partie de la maison, donc elle fait partie de l'espace intérieur, mais la porte a pour but d'ouvrir à l'espace extérieur. Donc la porte, dès le démarrage, n'est pas une réalité simple. Elle se définit par rapport à l'inté­rieur de la maison, et c'est pour cela qu'on peut fermer la porte, être en sécurité et déguster le repas du soir, être à l'abri des voleurs et des brigands. Mais en même temps, la porte est le lieu symbolique de l'ou­verture sur l'espace. Donc, la porte est exactement à la frontière du dehors et du dedans. Quand on dit : "Je suis la porte", cela veut-il dire qu'on est du dehors ou qu'on est du dedans ? Cela se complique par le fait que Jésus lui-même dit qu'Il passe par la porte, Il en­tre et Il sort, et que les brebis passent par la porte, elles entrent et elles sortent.

Prenons un autre registre qui vous est peut-être plus familier, parce que vous êtes confrontés à ces problèmes-là tous les jours. Vous les parents, vous êtes la porte pour vos enfants. Vous êtes la porte, parce que vous délimitez pour l'enfant, l'espace familial à l'intérieur duquel vous jugez qu'il doit grandir et s'épanouir, et par conséquent, vous ne laissez pas entrer les voleurs et les brigands : vous contrôlez la télé ! Donc, vous êtes effectivement la porte au sens où vous délimitez pour vos enfants, cet espace à l'intérieur duquel vous jugez qu'ils doivent s'épanouir. Mais si vous ne faites que cela, vous êtes de mauvais parents, parce que si vous considérez que la porte doit être toujours fermée et que les enfants ne doivent jamais sortir, alors, pas d'école, pas d'équitation, pas de conservatoire, pas de catéchisme, rien ! Pas de jeux dans la rue ! C'est infernal pour les enfants. Donc, il faut que vous soyez aussi la porte pour sortir. C'est généralement assez compliqué pour vous parce que vous vous rendez bien compte d'une chose, c'est que la porte quand elle est fermée, en principe vous contrôlez à peu près la situation, (cela dépend d'ailleurs du tempérament des enfants et il y a des cas où l'on a l'impression que dans les familles on ne contrôle pas du tout la situation interne, mais c'est un autre problème). Normalement, donc, on est sensé contrôler la situation interne. Mais l'extérieur, vous ne contrôlez rien du tout. Que peut-il se passer sur le chemin de l'école ?( je ne veux pas vous angoisser) mais de fait, le problème est là, et vous serrez de bons parents dans la mesure où vous ouvrirez bien la porte. Si vous éduquez vos enfants dans la hantise de sortir, vous en faites des vers à soie qui ne sortent jamais de leur cocon. Si vous ouvrez les portes n'importe com­ment, vous allez en faire des petits chenapans ! Ce ne sera guère mieux. Alors, vers à soie, ou chenapans ? Il faut choisir. Non, il ne faut ni l'un ni l'autre. Il faut arriver à gérer la porte non pas en portail automatique non plus, il n'y a pas de "bip" pour faire fonctionner ce portail-là, il n'y a que l'intelligence et le cœur des parents. Il faut arriver à faire fonctionner la porte pour que l'intérieur soit assez riche, et que l'extérieur, c'est-à-dire l'avenir de vos enfants, soit vraiment accessi­ble. Si vous n'ouvrez pas la porte, l'enfant ne com­prendra pas qu'il a un avenir. D'où la difficulté d'être parents. En fait, le problème de la vie parentale c'est un problème d'architecture de porte et fenêtres. C'est tout simple, vous ne l'aviez jamais compris mais maintenant que vous l'avez découvert, vous pourrez enfin gérer l'éducation de vos enfants. Il faut que vous soyez de bonnes portes. Je clos ici ma digression pé­dagogique.

Maintenant, venons-en au cœur du sujet qui n'est pas beaucoup plus simple. Quand Jésus dit : "Je suis la porte", Il est le seul à pouvoir dire qu'il est vraiment la porte, parce qu'il est le seul à être venu. Il fait partie du bâtiment, Il fait partie des meubles, c'est l'Incarnation. C'est pour cela que quand Jésus dit : "Je suis la porte", il faut le comprendre au sens le plus littéral du terme, c'est-à-dire : je viens délimiter un espace à l'intérieur du monde, ce qu'on appellera plus tard l'Église, un espace à l'intérieur duquel vous pou­vez aller et venir, vous trouvez le pâturage, vous trou­vez mon amour, et vous trouvez de quoi vivre. Donc, l'Église est bien délimitée par la porte, par le portail qui est Jésus-Christ. C'est d'ailleurs assez commode, parce qu'à mon avis, il vaut mieux avoir Dieu comme portail, c'est une meilleure garantie de liberté. Mais de fait, il faut bien le comprendre : pour que Jésus de­vienne la porte, il faut qu'Il s'incarne, il faut qu'Il fasse partie de ce monde. Mais en même temps, si c'était pour simplement circonscrire un petit espace de petits copains, et de petites copines, ce serait terrible, et cela deviendrait une secte. Je ne sais pas si vous avez vu dimanche dernier à la télé, une émission sur les sec­tes, notamment, les "raéliens", c'est fantastique comme ce gourou a fermé la porte, c'est vraiment la porte bloquée. On comprend très bien à partir de l'image de la porte ce que peut être une secte, c'est une église toutes portes fermées, c'est terrifiant. Il n'y a pas d'air, on ne peut pas ouvrir les fenêtres, il n'y a rien pour respirer, c'est absolument étouffant.

Le Christ veut être la porte et Il veut délimiter cet espace, et c'est pour cela qu'Il dit être la porte. S'il disait simplement : je suis la clôture de la bergerie, à ce moment-là on serait en plein enfermement. Mais à partir du moment où Il dit : "Je suis la porte", il faut que les brebis passent, sortent et rentrent, et là, il dé­finit une autre fonction : l'Église n'est pas un lieu fermé. L'Église est un lieu avec une porte, non pas pour en sortir comme on dit aujourd'hui, "je me casse", ce n'est pas cela. Mais à partir du moment où l'on vit avec le berger, c'est une porte pour trouver un autre espace d'avenir. Dans la tradition de l'évangile, c'est le Royaume. Et là encore, Il est le seul habilité à dire qu'Il est vraiment la porte dans ce sens-là, car s'il vient de Dieu, Il est le seul qui connaît l'espace vers lequel il faut aller. C'est pour cela que les brebis quand elles sortent, il faut qu'elles suivent le berger. Jésus-Christ est le seul qui soit à l'aise aussi bien de­dans que dehors. L'Église est le peuple qui, avec Jé­sus-Christ, doit être normalement aussi bien à l'aise dedans que dehors.

Encore faut-il qu'il y ait un "dehors" ! Car, c'est le dernier élément de notre réflexion de ce matin : où est le dehors pour les chrétiens ? On dit habituel­lement : "l'au-delà". C'est vrai, mais reconnaissons qu'actuellement toutes les figures de l'au-delà dans notre monde actuel ont sérieusement pris du plomb dans l'aile. De nos jours, il y a l'au-delà de ceux qui précipitent les avions sur les tours, c'est une sorte de paradis récompense dans lequel la fascination de la mort a un rôle très important, c'est un moyen radical dans nos sociétés de discréditer tout discours sur l'au-delà. Reconnaissons honnêtement que cela ne nous facilite guère le travail, parce que si l'au-delà est le résultat d'une conception violente et fanatique, alors c'est le dehors contre le dedans, c'est le dehors pour détruire le dedans, d'ailleurs, généralement, ils ne passent pas par la porte, ils préfèrent les fenêtres en haut. On voit très bien qu'il y a une conception de l'avenir de l'homme qui est complètement discréditée. Il nous est donc très difficile aujourd'hui de défendre une conception de l'au-delà parce que c'est horrible­ment chargé d'ambiguïté. "Dis-moi quel est ton au-delà ?"

Il y a un autre au-delà, mais on est tellement vaccinés contre l'au-delà du fanatisme qu'on en vient à se poser la question : pourquoi ne nous ferions-nous pas des petits "au-delà" de chaque jour! C'est-à-dire, des petits au-delà bien proportionnés : "Ma chérie, demain, tu réussiras mieux le kouglof", à ce moment-là, on a la nette impression que l'au-delà c'est simple­ment une sorte d'amélioration sans trop de risque, des conditions présentes. Mais cet au-delà n'est plus du tout au-delà : il devient la projection de l'humanité vers un bonheur ou une situation améliorée, et à cer­tains moments c'est pour cela que l'Église donne par­fois l'impression de rouler au secours de cet au-delà en disant : nous sommes avec toutes les forces de bonne volonté et de générosité qui veulent améliorer la condition du tiers-monde et du quart-monde. Mais si ce n'est pas tout à fait un au-delà, c'est quand même beaucoup moins dangereux que le premier.

J'arrête là ma méditation, parce que je crois que c'est une des questions les plus fondamentales qui se pose à l'Église d'aujourd'hui. On a pu pendant des siècles faire rêver sur un au-delà symbolisé en gros, par la peinture de Fra Angelico, le paradis, les hiérar­chies célestes. Aujourd'hui, cela ne marche plus. Le problème de la porte, c'est le problème de l'avenir de l'homme et de l'Eglise : quel au-delà proposons-nous à nos contemporains aujourd'hui ? Est-ce un au-delà fait de violence, de fanatisme ? En général heureuse­ment, ce n'est pas trop répandu dans nos milieux. Est-ce que c'est simplement un au-delà "raplapla", un au-delà sans relief, du style : essayons de faire mieux pour améliorer notre score ? Ou bien est-ce autre chose ?

Je crois que c'est à chacun de nous de répon­dre !

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public