AU FIL DES HOMELIES

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LÀ OÙ EST LE CHRIST, LÀ EST L'ÉGLISE

Ac 13, 14+43-52 ; Ap 7, 9+14 b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques - année C (25avril 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


La porte de l'enclos …

 

Frères et sœurs, c'est un retour de boomerang : le vingtième siècle occidental avait pensé enterrer Dieu, et Dieu nous revient en pleine figure. Il y a quelque temps, un auteur, Elie Barnavi, spécialiste de l'histoire moderne et particulièrement des guerres de religion au seizième siècle et notamment de la Ligue, Barnavi a écrit un petit opuscule avec un titre qui est extrêmement racoleur, qui fait plaisir presqu'à tout le monde, et qui nous met nous, mal à l'aise : "Les religions meurtrières". On retrouve ici ce thème de plus en plus rabattu : la source principale de la violence dans notre société c'est la religion. Dans son petit livre, il vise plus précisément une religion et une situation politique qui est la sienne puisqu'il est israélien, mais non seulement nous sommes confrontés à des problèmes actuels de religion, de monothéisme mais aussi, il faut en convenir, l'Occident s'est plu depuis un moment à mettre en scène ce qu'on appellerait une histoire procès. Nous sombrons dans une grande culpabilité et nous considérons que la plupart des maux ont pour origine bien sûr l'Occident, et plus particulièrement l'Église. Je salue quand même, et le Frère Daniel l'a fait dimanche dernier, le courage de Jean-Paul II qui a osé regarder en face notre histoire et demander pardon pour telle ou telle chose, mais il ne faut pas tomber dans cette espèce de culpabilité à outrance.

Plus intéressant et plus profond, la violence religieuse et plus particulièrement la violence chrétienne, a été beaucoup étudiée dès le dix-huitième siècle à travers des auteurs issus du siècle des lumières et là aussi, des auteurs qui se sont plu à réfléchir sur les raisons pour lesquelles le fameux empire romain s'était écroulé. Bien sûr, l'empire romain s'est écroulé à cause de deux affreux individus : le barbare et le chrétien. Cette société magnifique qui était celle de l'empire romain où les gens vivaient ensemble, avec des religions et des cultures différentes, cet ensemble a disparu à cause du zèle fanatique des chrétiens. Ce qui est visé en premier, c'est le monothéisme. Si vous ne croyez qu'en un seul Dieu, en fait, vous ne supportez pas que les autres aient un Dieu qui leur est particulier. C'est évident, puisque dans l'Antiquité chacun avait ses idoles, et on respectait plus ou moins la religion des autres. C'était le deuxième point, la violence des religions ayant ses racines dans le monothéisme. C'est vrai que c'est un discours qui plaît dans une société qui actuellement s'abreuve à nouveau à la source d'un certain paganisme. Benoît XVI parlerait d'un relativisme par rapport à la vérité.

Un certain philosophe l'a peut-être enterré trop vite, il s'agit de Michel Onfray, et un certain Sigmund Freud qui a dit des choses intéressantes par rapport à la religion, notamment dans un de ses livres qui s'appelle "Le malaise de la civilisation". Pour lui, la source d'une certaine violence dans la religion ne vient pas du monothéisme, du fait qu'il n'y a qu'un seul Dieu et que "mon Dieu" c'est le Dieu de partout et que si mon Dieu n'est pas votre Dieu, ça va chauffer pour vos oreilles, Sigmund Freud a eu une intuition beaucoup plus intéressante : le problème de la violence dans les religions n'est pas lié au monothéisme mais est lié à la constitution de la communauté des croyants.

Et on arrive pas à pas à la première lecture que nous avons entendu. Je vais couper à coups de hache : soit on peut parler d'inclusivisme, soit on peut parler d'exclusivisme. Je m'explique. Dans la première lecture, on peut dire qu'après saint Luc a réécrit l'histoire, on n'en sait rien, mais ce qui nous a été donné d'entendre c'est une opposition entre une communauté de croyants, les juifs, qui refusent que leur communauté puisse s'agrandir et accueillir des gens extérieurs, en l'occurrence les païens. Face à cet exclusivisme, c'est-à-dire, il y a "ma" religion qui s'épanouit dans "ma" culture, et ce sont les enfants issus de mon sang qui s'abreuvent à cette religion et les autres, ce n'est pas mon affaire, face à cet exclusivisme, nous assistons avec la première lecture à la naissance de l'inclusivisme ou plus exactement, l'universalisme. La religion, la venue du Christ parmi les hommes ce n'est pas pour un petit groupe, c'est pour tout le monde et tant mieux, ce n'est pas moi qui vais dire le contraire. La religion chrétienne, le christianisme, la Bonne Nouvelle, n'est pas réservée à telle ou telle personne, c'est un message universel. Mais vous le voyez tout de suite, on peut très facilement tomber de Charybde en Scylla. Qu'est-ce que je veux dire. Je veux dire qu'à force de parler d'universalisme, on peut effectivement vivre une tension dans sa religion et dans sa communauté et aboutir à ce constat : j'annonce la bonne nouvelle pour le bien de l'autre et l'autre ne veut pas se convertir, ce n'est pas bien, et puisqu'il ne veut pas devenir comme moi, je l'élimine ! C'est une critique qu'il faut entendre. Mais attention, les tenants du nouveau paganisme qui seraient plutôt les tenants de ce que j'appellerais l'exclusivisme, c'est-à-dire j'ai ma communauté et les autres ne m'intéressent pas, ceux-là n'ont pas fait mieux. Rester dans sa communauté et ne pas être intéressé par l'autre c'est d'abord montrer un grand mépris vis-à-vis des autres hommes, et on le sait là aussi, si on est capable de tuer son voisin parce qu'il refuse de devenir comme moi, les sociétés antiques et actuelles ont facilement tué l'autre parce qu'il était différent de moi.

Frères et sœurs, je continue à avancer pas à pas et nous en arrivons à ce fameux évangile. Je dois vous avouer que cet évangile est un peu difficile puisqu'à la fois il traite du thème du Bon Berger, et il faut reconnaître que cette année liturgique a privilégié un tout petit passage, trois ou quatre versets. Je préfère élargir l'évangile et reprendre le chapitre dixième de saint Jean dans son ensemble. Cela me paraît plus intéressant. Donc, dans ce passage il est question du berger, il est question d'un troupeau, il est question d'un enclos. Là, on se sent tout de suite familier, il y a Dieu, il y a le troupeau, et le troupeau, c'est-à-dire la communauté, est protégé par un enclos. Il y a donc ceux qui sont à l'intérieur, et il y a tous ceux qui sont à l'extérieur. De fait, une certaine violence religieuse pourrait consister à dire : élargissons les frontières et obligeons même ceux qui ne veulent pas à être dans l'enclos parce qu'il est question du salut de leur âme et tant pis s'ils y perdent la vie. Inversement, on pourrait aussi être tenté de cultiver son petit jardin, son petit enclos, et de dire : ça, c'est un domaine réservé, il n'est que pour un groupe élu, particulier, et les autres, cela ne nous regarde pas.

Il y a deux indicateurs importants dans cet évangile, c'est la porte et la voix. Je le redis, nous sommes toujours aspirés parce que c'est un peu le thème rebattu de la liturgie du temps de Pâques, nous sommes aspirés par l'image du berger mais nous oublions que dans ce passage, Jésus propose deux autres images l'image de la porte, et l'image de la voix. Qu'est-ce qu'une porte, si ce n'est un lieu par lequel on entre et on sort ? Le Christ ne se montre pas à nous sous la forme d'un rempart indestructible, sous la forme d'un glacis tel qu'on peut en voir à la porte de certains châteaux forts, mais le Christ se présente à nous comme une porte, comme un lieu de rencontre entre l'intérieur et l'extérieur, un lieu de communication et de communion entre l'intérieur et l'extérieur. Plus fort encore, nous pourrions être tentés d'obliger tout le monde à rentrer dans l'enclos, c'est Jésus qui le dit : "Mes brebis, je me les prends et je me les mets à l'extérieur pour paître à l'extérieur". Nous aurons beau vouloir faire entrer de force dans l'enclos, le Christ qui est le berger, la porte et la voix est celui qui prend plaisir à conduire son troupeau et à la faire rentrer et à le faire sortir, car à l'extérieur de l'enclos, il y a aussi de la bonne herbe verte à manger ! C'est la porte.

La deuxième image, c'est la voix. Peut-être que certains matins vous vous réveillez de mauvaise humeur, votre voisin à fait la fête toute la nuit. Vous le savez, ce qui passe à travers les murs, c'est la voix. On peut faire ce que l'on veut, la voix passe à travers l'enclos, elle passe à travers les murs. Là aussi, quand le Christ dit : "Je suis la voix", cela veut dire que sa voix, son message, la Bonne Nouvelle, transcendent tous les murs que nous serions tentés d'édifier entre nous et ceux que nous considérons comme n'étant pas de chez nous. La voix, c'est l'universel.

Je finirai par cela : l'Église, on ne sait pas où elle est. Le Christ c'est l'Église, là où est le Christ, là est l'Église. Nous aurions tendance à vouloir présenter d'une manière géographique ou topographique cette Église justement à l'aide d'un mur, et en fait, le Christ ne se montre pas devant nous par l'image d'un mur ou d'un enclos, il se montre à nous à travers l'image de la voix et de la porte. Là où est le Christ là est l'Église, c'est-à-dire là où est la porte, là où est la voix, là est l'Église. Je termine là-dessus plus précisément pour les parents qui ont leur enfant en catéchèse, mais aussi pour les plus grands, parce que je reçois régulièrement des personnes plus âgées qui portent douloureusement le fait que tel ou tel de leurs enfants ont quitté l'Église ou ne croient plus. Bien sûr, nous aurions là encore tendance à penser que l'Église, que l'évangile propose un lieu clos à nos enfants, à nos amis et aux autres. Mais en fait, ce que le Christ nous demande ce n'est pas de faire rentrer les gens dans un lieu. Le Christ est le bon berger, et notre mission principale c'est de faire en sorte que ceux que nous rencontrons, qu'ils soient à l'intérieur ou à l'extérieur, notre mission consiste à les aider à entendre la voix du Christ. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Nous n'avons pas à faire le berger à la place du Christ, car il prendra un malin plaisir à faire ressortir ceux que nous aurons fait entrer de force. Notre mission en tant que frères et sœurs, c'est d'aiguiser l'oreille et l'attention de ceux que nous rencontrons pour les amener à écouter la voix du Christ. C'est le Christ qui lui-même les prendra en charge et leur fera découvrir que la vie chrétienne c'est effectivement cette vie de mouvement entre un intérieur et un extérieur.

Frères et sœurs, que cet évangile soit pour nous l'occasion d'éviter les deux extrêmes, le premier qui serait de dire que autant abattre tous les murs, tout se vaut, etc … et le deuxième serait de vouloir monter des murs pour nous protéger et ne plus être capables de suivre le Christ là où il est. Là où est le Christ, là est l'Église.

 

 

AMEN

 

 
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