AU FIL DES HOMELIES

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LA FOI, UN MOUVEMENT QUI DERANGE

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (11 mai 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'image bucolique et rupestre du bon pasteur, du berger, de la houlette qui d'ailleurs a fleuri sur nos bréviaires d'antan où l'on voyait un côté efféminé du bon pasteur qui tenait son bâton, et toutes les brebis bien rassemblées et bien sages autour de lui, cette image ne nous a pas aidé à comprendre l'enjeu de ce terme de bon pasteur. On pourrait continuer sur ce thème bucolique, faire quelques portraits dans lesquels les personnes se reconnaîtront sans peine. Il y a les brebis bien serrées autour du bon pasteur, qui n'osent pas quitter l'enclos de peur d'être contaminées par ce qui se passe à l'extérieur. Ou encore de ces brebis trop contentes d'appartenir au troupeau et qui lancent un regard un peu méprisant à l'égard de celles qui n'ont pas encore l'autorisation de rentrer dans le troupeau. Il y a d'autres brebis bien indignées lorsqu'on n'est pas conforme à la marche uniforme et conforme du troupeau … Chacun de nous pourra juger allègrement son voisin en trouvant des traits de caractère de ces petites brebis sympathiques et bien frisées qui tournent autour du Maître.

Nous sommes les brebis. Le problème est de découvrir quel est l'enjeu du thème de cet évangile. L'enjeu est le suivant : si nous ne savons pas quel maître nous suivons, nous en construisons un dont nous ignorons tout. Il vaut mieux savoir quel maître nous suivons, c'est très clair. D'ailleurs, l'enjeu de cet évangile, c'est le bon berger et le mauvais berger, ce n'est pas tellement des brebis dont il est question. Il y a le berger à gages, et le berger qui donne sa vie. Le problème est là : quel est le maître auquel je suis soumis sans le savoir ? Quel est celui que je sers ? Je vais énoncer deux nouveaux dieux qui sont actuellement très actifs, qui sont de l'autre côté de l'enclos, qui ne sont pas dans le pâturage, et que d'autres suivent. J'affirme, sans aucun mépris de ma part, que de l'autre côté de l'enclos, il n'y a pas de chrétiens. Il y a de moins en moins de chrétiens, même ceux qui appartiennent occasionnellement à une idéologie religieuse, mais il y a de plus en plus de païens au bons sens du terme, et je pense que Monsieur Busch est un exemple (comme on est tous entre français, on peut le dire, j'espère qu'il n'y a pas d'américains dans l'assemblée !), mais je pense que ce monsieur a inauguré un nouveau paganisme dont il est le centre. C'est un peu dangereux pour le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui, mais ce n'est pas le sujet de mon sermon. Il s'agit d'une sorte de néo-protestantisme, une sorte de caricature dont le centre est l'examen de conscience, et sa propre autonomie. Cela m'intéresse beaucoup sur cette façon d'être autonome, parce que je pense qu'effectivement ceux de l'autre côté - nous verrons après la perméabilité de l'enclos - sont érigés par cette phrase qui est née en psychanalyse et qui a été caricaturée et récupérée à l'extérieur : "Le sujet ne s'autorise que de lui-même". C'est-à-dire qu'il n'a pas d'autre autorisation pour être que de trouver en lui un certain nombre d'éléments qu'il juge et qu'il évalue. C'est ce qu'a fait Monsieur Busch et ce que font bon nombre de gens effectivement qui considèrent que l'autorité divine, de l'Église, des curés, du magistère, etc … cette autorité qui de temps en temps est arbitraire, voire même totalement arbitraire, et face à cela ils ont décidé de s'ériger à leur insu, d'autres maîtres plus conciliants : la satisfaction et l'hygiène.

Actuellement, il est de bon ton de dire : c'est bien pour toi, vas-y, fais-le ! On me rapportait récemment les propos d'un psychanalyste à une patiente qui lui disait qu'elle avait retrouvé la foi, ce psychanalyste de lui dire : si cela vous fait du bien ! Personnellement, je pense que ce psychanalyste n'est pas bien analysé. Peu importe qu'il ait la foi on non, par contre sa réponse manque de pertinence analytique parce que la foi n'est pas du côté de ce qui fait du bien, sinon, cela se verrait, ou cela se saurait et l'on serait bien plus nombreux. Donc je pense que l'hygiène, si c'est bon pour moi, pour mon corps, pour mes varices, pour ma santé, pour mon cœur, mon foie, mon nez, ma calvitie et tout le reste, cela devrait être bon pour l'éternité. Or, cela n'a rien à voir. On a inventé un certain nombre de nécessités corporelles de santé qui ont dévié et érigé en nous des nouveaux dieux : satisfaction et hygiène. Ne fumons plus, ne buvons plus, etc … et ainsi on arrivera au Paradis. Moi j'espère qu'il y aura de bons cigares au Paradis, parce que j'adore fumer ! Il y a une sorte d'idéal de la vie enfermée dans une cloison étanche, mais je ne pense pas que ce soit cela l'enclos des brebis dans lequel Dieu veut nous inviter. C'est certainement plus vivant et moins "contenu".

Ce paganisme grandissant, on l'entend quand on reçoit des gens en préparation de mariage ou dans d'autres circonstances. On entend cette molle indifférence stéréotypée, les gens vous disent tous toujours la même chose par rapport à Dieu et à l'Église : oh non, moi je ne veux pas être chrétien, parce que quand on les regarde de près … ou encore : si Dieu était vraiment là, le mal … Il y a quatre ou cinq catégories dans lesquelles on retrouve toujours le même discours. C'est fatigant ! Par contre, il est intéressant de se poser la question de savoir pourquoi ces idées tiennent et résistent. Est-ce que nous qui sommes dans l'enclos ou qui croyons y être parce qu'on a l'étiquette, qu'avons-nous fait pour ne pas leur donner envie de venir nous rejoindre ? Que s'est-il passé en nous ? Est-ce que nous sommes bien frileusement regroupés autour du bon pasteur en ne montrant que son derrière à l'extérieur avec la tête branchée sur la parole du Maître, en ayant soin de vérifier que tout soit conforme à tout ? Est-ce que c'est cette image-là que nous avons donné ? Evidemment, quand on est tellement content d'appartenir à un groupe, il n'y a pas de place pour un autre. Qu'avons-nous fait pour décourager ceux qui n'y sont plus ? Avons-nous l'air un peu affolés, apeurés, de crainte que nos convictions s'ébranlent ? On considère que d'appartenir au Christ c'est une question de conviction, alors on est là comme sur des bâtons de ski et l'on ne descend pas la pente. Si la foi est une conviction, alors cela peut s'appeler un parti communiste, même s'il est mort, et il y aura des papiers à la fin pour signer. La foi n'est pas une conviction, c'est un acte qui comporte un certain nombre de mouvements dans le vide, un certain vertige et il faut s'élancer dans la pente. La foi n'est pas une somme de convictions, c'est un mouvement qui fait que je peux fréquenter tous les pâturages du monde, parce que ce mouvement me rend vivant et libre parce que ce mouvement est dans la vérité. Vérité, acte de foi et liberté, c'est cela le profil du chrétien. On devrait pouvoir lire en nous que l'acte qui nous fonde, parce qu'il est dans la vérité, nous rend libres, émancipés, capables d'entendre tous les discours, capables de tous les étreindre, capables d'être témoins même à notre insu du Vivant qui me rend vivant. Voilà le portrait exact de la brebis attachée au bon pasteur. Apparemment, il y a quelque chose qui n'est pas passé dans le message, il y a comme une sorte de peur qui suite à travers la clôture et qui fait que les gens disent : ils sont là parce qu'ils ont tellement peur, qu'ils se sont groupés. Peut-être ! Il y a quelque chose du projet même de Dieu qui s'est trouvé comme caricaturé, réduit. Il y a des domaines qu'on n'évoque même plus, mais ces brebis elles vont vivre éternellement avec le Christ, elles vont rentrer au Paradis. Mais qu'est-ce que c'est ce Paradis ? Là, les images bucoliques déferlent, c'est le livre d'images. Avec un groupe biblique hier, on lisait le livre de Tobie, et une réflexion a surgi en terminant la lecture de ce livre : à la fin, lorsque tout le monde se sent mieux, c'est le "happy end" du livre de Tobie, et l'on imaginait ensemble ce qu'était la vie paradisiaque. Je livrais mon envie personnelle, un peu comme un phantasme : entendre un jour ce qu'entendait Mozart, parce que je pense que cet homme avait une acuité auditive inouïe, géniale, transcendante, qui lui faisait entendre la musique différemment et que moi Jean-François, je n'ai jamais perçu. Il y a une chose que je voudrais vivre, c'est d'écouter la musique que lui entendait dans ses oreilles. Et je voudrais aussi voir les champs de blé comme Van Gogh les voyait, j'aimerais bien voir cela mais sans être fou ! Le Paradis c'est qu'on pourra aller au bout, sans tomber dans la folie. J'aimerais bien écrire aussi génialement que … (mettez vous-mêmes l'écrivain que vous préférez). Il y a dans notre vie le sentiment d'un inachèvement, qui personnellement me rend insatisfait et dont je sais pertinemment que le monde ne m'apportera aucune satisfaction à cet égard. Et j'attends, mon billet à la main, pour qu'au Paradis, nous puissions accéder à cet achèvement total. Non pas que ce soit cela qui nous aide à "tenir", mais je sens bien que cet achèvement humain (et vous ajoutez là la souffrance, la maladie, les épreuves, il y a ce qu'il faut), ne trouvera pas son compte en cette terre. On va se battre, on va se remuer, on va mouiller sa chemise, mais il y a des choses qui ne sont pas guérissables. Donc, notre humanité reste inachevée, même si nous avons à nous serrer les coudes brebis contre brebis, et par la solidarité (la communion des saints), tenir et marcher ensemble, car nous n'irons pas tout seuls, c'est assez clair. Mais en même temps, cette sorte d'inachèvement de l'humanité dont nous souffrons, ne trouvera qu'en Dieu son plein achèvement. D'autres avant moi, Mozart, Van Gogh, d'autres encore, ont franchi, est-ce par grâce, est-ce par génie, ou par conjugaison du talent et du génie et de la grâce, je pense qu'il y a un peu de tout cela, ont franchi et nous ont donné l'avant-goût sur cette terre, de ce que sera le Paradis. Peut-être avez-vous déjà ressenti cela aussi, mais quand je lis un poème, ou un roman dans lequel les choses sont tellement bien exprimées, d'abord, je suis jaloux comme une puce parce que c'est un autre qui l'a écrit, et ensuite, je trouve que c'est extraordinaire. C'est pour cela qu'on vit, pour rencontrer ces éclats de vérité qui nous disent à l'avance la lumière éternelle. C'est pour cela qu'on est là. C'est cela qui fait "vivant" en nous. Ce n'est pas d'être satisfait ou de réaliser des choses qui sont conformes à ma santé mentale ou psychique ou physique. Il faut faire des efforts, d'accord, mais il faut qu'il y ait le dessin d'un chemin au bout duquel j'entends l'achèvement et l'aboutissement plénier de cette humanité, sans que rien ne soit omis de mes sens, mes oreilles, mon nez, ma bouche, ma parole, mon intelligence, etc… et je serai à la suite de Mozart, de Van Gogh, de Claudel et des tous les autres. C'est pour cela qu'actuellement, nous n'avons qu'un pressentiment, comme cette musique de Ravel où l'on devine la mélodie de la valse qui se joue dans le château et en étant dans le parc, on n'entend que des bribes, le vent semble couvrir cette musique et en même temps l'effacer. La vie en Dieu, brebis, Christ, Paradis, Eden, tout cela nous vient par morceaux, comme des rumeurs de l'éternité. C'est cette rumeur qui met en moi à l'avance cette joie d'appartenir à Celui qui nous promet une vie totale que j'inaugure et que je travaille comme à l'avance. On va baigner Ulysse dans l'eau, c'est cela qu'on va inaugurer et inscrire en lui : cette possibilité de marcher avec nous vers cette vie qui est promise, et qui déjà, par morceaux et par éclats se fait pressentir.

Je termine par ce fait vécu dans la semaine. L'autre jour, on enterrait une vieille paroissienne, Kathy Motemps, que beaucoup d'entre vous ont connu dans cette paroisse, qui n'était pas un exemple de sainteté, pas plus que moi d'ailleurs, mais elle est entrée au Paradis. Moi, je pense qu'actuellement Dieu la fait rire, car elle aimait beaucoup rire. Il y avait là ses enfants et ses petits enfants. Personnellement, j'ai souffert (c'est facile à dire), mais j'ai souffert que ses petits enfants ne soit pas baptisés. Je les sentais démunis. Ils accompagnaient leur grand-mère, et ils étaient là face à la mort, un événement quasi central de la vie, avec l'incapacité de bouger, de se positionner, de comprendre, d'ouvrir les yeux sur ce qui se passait. Au moment de la communion, ils ne sont pas venus communier, puisqu'ils ne sont pas baptisés, et je souffrais qu'ils ne puissent pas atteindre et accueillir cette communion. Et je pense, face à cela, que le déclin du religieux a ouvert à de nouvelles souffrances, des nouvelles souffrances psychiques, cela j'en suis convaincu. Ces gamins-là, au niveau de la mort par exemple, n'ont pas les éléments pour se positionner face à ce passage. Or, le rite, la célébration, c'est l'endroit où quelque chose de mon humanité s'ouvre, s'épanouit, frémit au contact de Dieu. C'est ici que cela se passe. On n'en sent pas les effets immédiatement, ce n'est pas "évangile-story", quelque chose qui serait saisi dans l'émotion, mais c'est souvent après coup que la lumière se fait jour. Dieu ne se saisit pas, Il se célèbre. Les gens de l'extérieur de l'enclos pensent que nous devrions mieux parler de Dieu pour leur faire mieux comprendre. Mais le problème c'est qu'on ne peut pas leur faire mieux comprendre, on ne peut qu'inviter à participer avec nous à approcher ce qu'est Dieu, et pour l'approcher, on ne peut que le célébrer. On ne peut pas en donner des morceaux, on ne peut qu'inviter à une célébration qui est la meilleure façon d'approcher Dieu et c'est comme cela que Dieu se donne le plus.

C'est pourquoi il y a un travail de mission et de moisson qui n'est pas négligeable, qui nous convoque à développer notre intelligence, non pas nos raideurs, mais notre façon de parler de Dieu, d'en témoigner dans une immense souplesse comme jamais. Il faut à la fois que nous nous fassions pardonner d'être dans l'enclos, parce que les gens pensent inconsciemment que nous jouissons de quelques privilèges que nous voulons garder pour nous, et que nous avons bien de la chance. Tout en nous faisant pardonner, il nous faut laisser la place pour l'autre, même si au début leur présence n'a pas l'air de nous plaire. Il y a du dérangement dans l'évangile, et si l'évangile nous laisse tranquille, c'est que nous ne sommes plus dans l'évangile. Il y a une sorte "d'intranquillité" qui est le signe que nous sommes en marche vers et avec le Pasteur.

 

 

AMEN

 

 
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