AU FIL DES HOMELIES

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AU RISQUE DE LA LIBERTÉ

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (7 mai 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, ce texte, cette parabole du Bon Pasteur est le lieu de pas mal de malentendus et je voudrais avec vous, ce matin, réfléchir sur un de ces malentendus, de ces mauvaises traductions qui ont fait que cette parabole de Jésus a perdu petit à petit de sa saveur et de sa force. Je vous invite pour cela, à prendre le point de vue du loup !

Le point de vue du loup, c’est que d’abord, il a une grande gueule, et que plus il en mange, plus il est content. Par conséquent, le point du vue du loup, c’est que s’il peut manger d’abord le pasteur, ensuite, il aura un véritable festin, une sorte de réserve Mac Donald de toutes les brebis qui sont ainsi à sa disposition. Or, sans nous en rendre compte, quand nous traduisons : "Je donne ma vie pour mes brebis", nous avons l’air de pense que le pasteur d’abord a été mangé, et qu’ensuite nous sommes exposés au risque d’être mangés à notre tour. Mais ce n’est pas du tout l’intention du Christ de se jeter dans la gueule du loup. Ce n’est pas du tout l’intention du Christ d’être mangé, d’être saisi. Et c’est pour cela d’ailleurs que le vrai texte (je ne vous fais pas un cours de grec), le vrai texte ne dit pas je donne ma vie pour mes brebis, ce n’est pas vrai. Il y a d’autres passages, certes dans lesquels Jésus le dit, mais dans ce texte-là, il ne dit pas "je donne", Il dit" j’expose". Ce n’est pas la même chose. Il dit : "J’expose ma vie pour mes brebis", ou "je risque", traduction plus moderne, "ma vie pour mes brebis". Je ne sais pas pourquoi on n’a jamais vraiment repris cette traduction-là, mais c’est la traduction la plus fidèle. Autrement dit, ici, Jésus ne parle pas de donner sa vie au sens du berger qui risquerait de se faire manger par le loup pour sauver les brebis. C’est ce qui se passe après, Il dit : le mercenaire, le berger à gages, lui, il se sauve mais il ne risque pas sa vie.

Donc, le Christ a risqué, a exposé sa vie pour ses brebis. Vous pouvez dire que cela fait la même chose, puisqu’il est mort après. Oui, mais ce n’est pas tout à fait pareil. Précisément, c’est dans la nuance que se révèle toute la portée de la parabole. Il y a effectivement une interprétation du christianisme qui consiste à croire que l’amour chrétien, le service des autres, c’est quelque chose "à fond de gueule de loup perdu "! c’est-à-dire, tout est fichu, tout est perdu, mais c’est sans importance, on a donné, peu importe.

Ce n’est pas cela du tout que le Christ dit. Il ne prêche pas cette espèce de version nihiliste du christianisme qui consiste à dire que plus cela s’effondre, plus cela s’écroule, plus il y a de chances de résurrection. C’est une interprétation très moderne qui n’est pas nécessairement évangélique. Peut-être que les gens qui le disent le vivent de cette manière, mais je ne crois pas que ce soit la vérité. En fait, quand le Christ dit : "Je risque, j’expose ma vie pour mes brebis", je ne veux pas dire que c’est comme les grandes compagnies d’assurances modernes avec le risque calculé, je ne pense pas que Jésus en soit arrivé là, mais c’est quand même un risque au moins mesuré. Jésus n’a pas engagé sa vie pour le monde en se disant : peut-être que cela ne marchera pas. Il a véritablement engagé sa vie, exposé sa vie pour détourner le loup. Il est sûr de vaincre le loup. C’est comme dans le Chaperon rouge, si le loup avait définitivement mangé et le petit chaperon rouge et la grand-mère, nous serions tous désespérés (ce n’est pas la même solution qu’a trouvé Jésus que le chaperon rouge dans le conte des frères Grimm), mais c’est quand même le problème. La manière dont Dieu établi la relation avec nous, ce n’est pas de s’auto détruire.

Là, il faut que nous nous interrogions, parce que la plupart du temps, nous avons un peu trop facilement livré Jésus au loup en pensant : ça y est, Il est mort, et c’est fini. Or, ce n’est pas du tout dans la parabole même, ce n’est pas cela l’intention de la parabole. C’est parce que le Christ sait quel est le risque et quel est l’enjeu, qu’il peut poser cette démarche. La démarche de Jésus en exposant ou en risquant sa vie n’est pas une sorte de vision romantico-nietzchéenne disant : je me lance au saut à l’élastique et l’on verra bien ce qui arrive, mais en réalité, c’est une compréhension de la relation entre Dieu et nous, qui est parfaitement maîtrisée. J’expose ou je risque ma vie pour mes brebis, c’est un vrai berger qui peut le faire, c’est-à-dire, ce n’est pas le berger un peu sot qui croit qu’il faut absolument courir au suicide, en espérant que cela sauvera les brebis. D’une part, cela ne les sauverait pas du tout, car une fois qu’il est mangé, comme je vous le disais tout à l’heure, le loup fait ce qu’il veut dans la bergerie. Mais précisément, le Christ a tout fait pour que le loup ne fasse pas ce qu’il veut.

Je crois que cette réflexion, même si c’est un peu humoristique, nous aide à comprendre exactement le visage du Dieu pasteur. Si nous imaginons que le Dieu pasteur est un Dieu qui prend tous les risques y compris celui de se détruire, de s’auto détruire, je crains fort que nous n’ayons une vision caricaturale de Dieu, que cela nous donne cette fausse vision romantique dans laquelle Jésus, sentant que la situation est perdue, se lance à corps perdu, c’est le cas de le dire, dans l’aventure de sa Passion et de sa mort, comme s’il n’y avait plus d’autre issue.

Quand on regarde attentivement l’évangile de saint Jean, c’est tout autre chose. Le Dieu pasteur, c’est le Dieu qui risque sa liberté et qui la risque non pas de façon absurde, mais parc que le prix de l’homme, le prix de la liberté de l’homme vaut la peine que Dieu mette en jeu sa propre liberté. Ce n’est pas une manière dont Dieu essaierait de s’anéantir pour nous attendrir, mais c’est la manière dont Dieu, consciemment, de façon totalement maîtrisée, met en jeu sa propre liberté humaine et divine pour nous. Il y a dans cet acte même du berger qui va au-devant du loup, une sorte de force et de certitude que nous avons peine à imaginer, et que même une certaine représentation un peu caricaturale a finalement terni.

Mais c’est précisément cela le vrai pasteur. C’est Dieu qui risque sa liberté pour nous rendre libres. Et c’est à partir de ce moment-là que nous pouvons vraiment connaître Dieu. Si on connaissait Dieu simplement comme cette espèce de victime d’auto-immolation, comme le faisaient par exemple les bonzes pendant la guerre du Vietnam, si c’était cela la mort du Christ, je crois qu’il faudrait bien reconnaître que cela n’a aucun sens. Dieu n’est pas quelqu’un qui accepte de se détruire au risque de laisser ensuite sa création dans le chaos total. Dieu expose, risque sa liberté pour que nous le découvrions dans cette relation de liberté que nous avons avec lui. C’est pour cela qu’après Il dit : "Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent". Au fond, la connaissance mutuelle que nous avons de Dieu ce sont les risques que nous prenons mutuellement l’un pour l’autre.

C’est cela le vrai visage du Bon Pasteur. Ce n’est donc pas une espèce de relation dans laquelle on admet que la mort frapperait d’abord le berger, et ensuite le troupeau, et puis, vaille que vaille, on verra comment se terminera l’aventure. C’est au contraire une relation dans laquelle Dieu expose d’abord, risque sa propre liberté divine et humaine pour nous, et à partir de là, nous le connaissons, et c’est dans cette connaissance que nous pouvons à notre tour, petit à petit, les uns pour les autres et tous ensemble pour Dieu, risquer notre propre vie et notre propre liberté pour lui. C’est l’inverse d’une religion fataliste qui croit que finalement le pouvoir de la mort emportera tout, y compris même sur Dieu, et de l’autre côté, une religion totalement maîtrisée et totalement assurée dans laquelle tout baigne et où l’on n’a aucun souci à se faire. Le mode propre de la relation que nous avons entre Dieu et nous, c’est l’exposition même de notre liberté, celle de Dieu pour nous, et nous, notre propre liberté pour Dieu. C’est donc une relation de risque, avec tout ce que cela comporte car de notre part, rien n’est jamais joué, il faut sans cesse reprendre le risque, et c’est cela la dimension proprement pastorale de la vie et de la mission de Jésus sur la terre, et c’est aussi la dimension proprement pastorale de la vie de l’Église. Pourquoi y a-t-il des pasteurs dans l’Église ? pourquoi prions-nous aujourd’hui pour les vocations ? Ce n’est pas simplement pour avoir un encadrement stable pour que les chrétiens ne fassent pas n’importe quoi. Si c’était cela le but, l’Église serait à mettre au rencard de toutes les institutions fonctionnarisées, et peut-être en première place. Le problème du ministère pastoral est la manière dont le Christ a voulu qu’il y ait au milieu du peuple des gens appelés pour rappeler à leurs frères le risque même de leur liberté. Donc, si nous sommes au milieu de vous comme pasteurs, s’il y a un évêque, s’il y a des prêtres dans les paroisses, ce n’est pas simplement pour garantir le service public de la religion. C’est un des aspects pour ceux qui en veulent, mais ce n’est pas la véritable raison, c’est parce que nous sommes invités sans cesse à nous remettre en présence de ce risque de notre liberté en face de Dieu, et que Dieu considère que c’est tellement important et tellement central, que nous devons avoir au milieu de nous, quelques témoins qui nous le rappellent sans cesse.

Frères et sœurs, que ce dimanche du Bon Pasteur ne soit pas simplement l’occasion de cette démission annuelle de la prière pour les vocations, en espérant que cela n’arrive pas chez nous, mais que ce soit l’occasion de retrouver le risque de notre liberté à cause du risque de la liberté que Dieu a pris pour nous sauver et pour nous arracher au pouvoir de la mort.

 

AMEN

 

 

 

 
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