AU FIL DES HOMELIES

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POUVOIR SPIRITUEL ET POUVOIR TEMPOREL

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques - année B (29 avril 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Conducteur du troupeau
"Je suis le bon pasteur et je donne ma vie pour mes brebis".

Frères et sœurs, dans sa grande sagesse, l'administration centrale diocésaine a décidé que cette année, alors qu'habituellement c'est le dimanche du Bon Pasteur où l'on prie et où l'on fait la quête pour les vocations, le séminaire et pour tous ceux qui exercent le ministère, comme cela tombe pendant les vacances, on a décidé que l'on reporterait la quête ! Donc, aujourd'hui je ne suis pas sur une figure imposée, je ne suis pas obligé de vous parler du bonheur de la vocation sacerdotale, je laisse ce sujet pour une autre occasion, mais je veux lire avec vous la parabole du bon Pasteur sur un autre sujet. Ce sujet, c'est la politique !!! Je sais ce que vous pensez, on entend cela déjà toute la journée, vous n'allez pas encore nous faire un sermon sur la politique ? Je vous comprends, je comprends votre lassitude, j'ai passé une journée dans la voiture et j'écoutais la radio, c'était infernal.

Mais je veux quand même vous parler de la politique à un autre niveau et qui est très important pour nous chrétiens. En effet, quand Jésus dit : "Je suis le Bon Pasteur", il fait évidemment une référence politique. On peut tourner le problème dans tous les sens, c'est bien une référence politique, car depuis la nuit des temps, la conception de la cité, des royaumes, des empires, a toujours été accompagnée d'une sorte de lyrique du troupeau, du pasteur, de la gestion de ce troupeau, du soin du pasteur pour le troupeau. David a été choisi parce qu'il était berger, et on a retenu dans la tradition biblique que David avait été retiré du troupeau de brebis, pour s'occuper du peuple et être un pasteur de son peuple. Pour les juifs de l'époque, la métaphore, l'image, le symbole du pasteur est une symbolique éminemment politique. Si on lit ce texte, à première vue, on peut se dire que Jésus est le super chef, le roi des rois, il est celui qui gouverne toutes choses.

C'est un peu curieux, mais ce n'est pas tout à fait la réalité. Jésus a transformé cette métaphore politique en lui donnant une tout autre portée, une tout autre signification. Jamais on ne disait que le pasteur donnait sa vie pour son troupeau. Vous pouvez relire tout l'Ancien Testament, jamais on ne dit que le pasteur donne sa vie pour son troupeau. Le pasteur est courageux, il est capable d'affronter le loup, mais en tout cas, il n'expose pas sa vie, il ne prend pas le risque de l'exposer jusqu'à la mort. Or, c'est précisément ce que Jésus a introduit dans la parabole du Bon Pasteur, il a transformé une métaphore éminemment politique dans un tout autre registre. Il a dit : Je suis un pasteur, et quand il dit "Je suis", dans tout l'évangile de saint Jean cela veut dire : Je le suis d'une manière unique et incomparable à tout autre forme de vie pastorale, "Je suis le pasteur", dans le sens précis où je donne ma vie pour mes brebis. C'est cela le métier de pasteur tel que je l'exerce, moi, et que personne ne peut l'exercer à ma place.

Cette idée est très nouvelle dans le monde ancien, car on ne pensait pas que le pasteur devait donner sa vie pour ses brebis. Cette idée nouvelle a engendré dans le monde et la tradition occidentale au sens le plus large du terme, a engendré et bouleversé la conception habituelle de la vie politique. Pourquoi ? parce que ce que dit Jésus : je suis berger, c'est-à-dire, je m'occupe du troupeau, mais pourquoi est-ce que je m'occupe du troupeau ? pour donner ma vie, et ainsi sauver le troupeau. Ici, on a une conception de la responsabilité du pasteur qui est absolument nouvelle. C'est parce que le pasteur introduit les brebis dans une existence nouvelle, celle d'être sauvées par le pasteur, par le don de sa vie, que cette fonction pastorale est radicalement originale et nouvelle. Donc, elle doit être distinguée de l'autre fonction pastorale qui était évoquée à travers l'Ancien Testament à travers la figure de David, des rois, à certains moments même des grands prêtres, des pasteurs qui sont simplement chargés de gérer le troupeau dans la justice. La prérogative du roi c'est la justice, selon la vieille formule d'Aristote, de faire que "chacun aura son dû", et on ne demande pas au roi une perspicacité telle qu'il sache exactement qui doit payer l'impôt et dans quelles conditions.

Il y a là deux perspectives : la première c'est le pasteur pour sauver, et la deuxième c'est le pasteur pour gérer dans la justice. Mais ce n'est pas exactement la même chose. Dans le premier cas le pasteur qui sauve fait exister d'une façon nouvelle, il arraché à une situation pathétique et dramatique, le troupeau qui s'égare, qui n'a plus rien à manger, qui n'a plus rien à boire, et le pasteur sauve le troupeau. Tandis que dans le deuxième cas, le pasteur fait simplement trouver au troupeau les solutions les moins mal adaptées à sa vie. C'est comme le disait encore Aristote, "l'art du possible". L'attitude du Christ pasteur, c'est l'art de l'impossible, c'est ultimement faire que des hommes deviennent participants de la nature divine. On ne peut pas dire que les pasteurs dans l'Ancien Testament faisaient participer les membres du peuple à la nature divine, ce n'est pas vrai.

C'est là dans cette image du pasteur qu'a commencé à surgir dans la réflexion de l'humanité, la distinction entre justice et salut. C'est cela la fameuse distinction entre les deux pouvoirs qui a tenu toute la théologie politique du Moyen Age. Il y a le pouvoir spirituel, et le pouvoir temporel. Je vous concède que de temps en temps certains papes qui ne sont pas tout à fait de mes amis ont exagéré la portée du pouvoir spirituel en disant que cela devait gérer toute la manière dont les princes devaient se comporter vis-à-vis de leur peuple. Ni Grégoire VII ni Boniface VIII n'avaient exactement raison sur ce sujet car ils avaient l'air de dire que le pouvoir spirituel était un super pouvoir politique. Ils les comparaient tous les deux ce qui est le commencement de la catastrophe car les deux pouvoirs ne sont pas les mêmes et ils ne sont pas comparables. Le pouvoir spirituel, c'est le salut, l'entrée de tout homme créé dans la puissance de l'amour et du salut de Dieu, le pouvoir temporel c'est la gérance de la création en espérant que cela va durer. Les deux réalités de pouvoir, pouvoir spirituel et pouvoir temporel resteront toujours en tension l'un vis-à-vis de l'autre. C'est cela l'originalité de la théologie chrétienne, c'est de n'avoir jamais accepté qu'un pouvoir disparaisse au profit de l'autre, ni que le pouvoir spirituel soit purement et simplement usurpé par les rois, ni que le pouvoir temporel soit usurpé par les papes si même ils en ont eu parfois la tentation, car on ne peut pas dire que le pouvoir spirituel absorbe, soutient, dirige et remplace le pouvoir temporel. C'est une erreur aussi grave d'un côté que de l'autre.

Cela nous oblige nous, chrétiens, à une véritable réflexion sur le sens de la vie politique. Pourquoi ? Parce que précisément nous sommes dans une période qu'on a appelé parfois de sécularisation, c'est-à-dire la mise hors-jeu du pouvoir spirituel et de la question du salut. Mais chasser un indésirable par la porte, il revient par la fenêtre. A force de vouloir occulter la question du salut comme spécificité du pasteur qui donne le salut, sans s'en rendre compte, on est en train de faire ré-entrer la nostalgie du salut par le biais de la politique. Et il peut y avoir là de très graves erreurs. De même qu'à certains moments on a exagéré sur le pouvoir du salut qui devait régler tous les problèmes et il suffisait que l'Église s'occupe de tout, ce qui a montré les limites du système, nous avons tendance aujourd'hui à vouloir créditer le pouvoir politique d'un certain pouvoir de salut. Je pense que c'est cela qui crée un tel malaise dans la société contemporaine, on est en train de surcharger et de vouloir donner au pouvoir politique qui n'est que le pouvoir politique, celui qui a la responsabilité de gérer la justice au sein d'une peuple, une certaine prétention à vouloir de lui un certain salut. Or, là on peut le dire, "hors de l'Église pas de salut", mais entendons-nous bien ! Ce n'est pas l'État qui est chargé de nous donner le salut. L'État est chargé simplement de la gestion honnête et régulière du problème de la justice dans la société, mais pas du salut.

C'est pour cela frères et sœurs, que je trouve que cette parabole du Bon Pasteur a eu une postérité extraordinaire dont nous sommes les dépositaires et les témoins. Nous avons la charge d'être ceux qui disent qu'il y a deux pouvoirs qui ne sont pas exercés de la même manière. Le pouvoir du salut ne peut pas s'exercer par la contrainte, c'est impossible et l'Église ne se l'est jamais attribué. Mais c'est le fait de reconnaître la singularité des deux registres de pouvoirs : le salut c'est le salut ! c'est la manière dont le Christ donne sa vie pour son troupeau, pour ses brebis, pour les faire entrer dans une vie nouvelle. Le pouvoir temporel c'est la justice, c'est-à-dire cela ne se substitue pas et cela ne peut pas prendre les valeurs et les prétentions du pouvoir spirituel. Quand on a réalisé cette différence, cela nous donne une très grande liberté, qui était la grande liberté des chrétiens dans l'empire romain, ils savaient que le pouvoir de César n'avait pas le dernier mot de la vie des sociétés. Le pouvoir de l'empereur était un pouvoir, mais ne pouvait pas être considéré comme un absolu. Et cela nous met aussi devant notre responsabilité, car ce que nous avons à dire, ce n'est pas que nous devrions mettre notre espoir ou nos attentes dans un pouvoir qui ne peut pas apporter le salut, nous devons mettre de légitimes espoirs et de légitimes attentes dans ceux et celles qui par élection, ou héritage dynastique, l'Église n'a jamais été aussi terrible qu'on le dit, ont la charge de la justice. C'est par là que nous-même nous sommes engagés comme citoyens, comme membres de cette société à travailler avec les personnes qui vivent pour la justice terrestre, pour l'équilibre et pour la vie des sociétés pour que cette destinée d'un peuple, d'une fédération de peuples, de tous les modèles politiques que vous voudrez, puissent durer et d'améliorer de la façon la plus correcte et la plus juste possible.

Frères et sœurs, que nous sachions nous aussi chrétiens, surtout dans un temps où la confusion des pouvoirs est assez étonnante, que nous vivons non pas avec cette confusion des pouvoirs, mais avec la claire vision de la légitimité de l'un et de l'autre et des exigences particulières propres à l'un et à l'autre.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 
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