AU FIL DES HOMELIES

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CETTE PAROLE EST TROP FORTE

2 Co 4, 8-14 ; Jn 6, 51+60-69

Jeudi de la quatrième semaine du temps pascal – A

(10 mai 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

J

ésus est venu d'auprès du Père "pour rassem­bler" en un seul troupeau, en une seule famille, en une seule humanité "les enfants de Dieu dis­persés par le péché." Or, dans ce bref passage de l'évangile, à cause de la parole même du Christ, Il provoque un des premiers grands dispersements des disciples.

On peut deviner, sans s'y attarder d'ailleurs, quels ont pu être les sentiments humains de Jésus alors qu'au moment où Il révèle à ceux qui l'entendent le motif définitif de sa venue, "sa chair livrée pour le monde et donnée comme un pain", on peut deviner ses sentiments au moment où Il donne le sacrement de l'Unité et voit que ses paroles entraînent la dispersion, entraînent la fuite d'un certain nombre de ses disciples dont il est dit clairement que "à partir de ce moment-là, ils cessèrent de le suivre et se retirèrent." Ce n'est donc pas d'aujourd'hui que les hommes, voire les disciples, trouvent la Parole du Christ ou celle qu'au nom du Christ, l'Église transmet, trop forte et scandaleuse et qu'ils cessent de le suivre et se retirent du chemin. Probablement qu'il y a là, dans le cœur du Christ, une douleur humaine et probablement aussi une douleur théologale, une douleur spirituelle, au sens où l'Esprit saint souffre de voir que ce pour quoi le Christ vient ne se réalisera pas, ni de son vivant pour les hommes qu'Il veut rassembler, ni même du vivant de l'Église tout au long de l'humanité.

Et nous aussi souvent, nous trouvons que les paroles du Christ sont trop dures, nous trouvons que les paroles de l'Église sont scandaleuses. Et nous avons bien envie, si ce n'est de nous écarter visible­ment de la communion ecclésiale, en tout cas de nous en écarter spirituellement en disant : "Ces paroles sont trop fortes". Je ne peux pas le suivre, donc je me retire en moi-même et je ne fais que ce que j'estime me convenir. Cette attitude qui est fréquente aujour­d'hui, surtout lorsque le Magistère rappelle un certain nombre des "chemins de vie" et non pas de règles à observer platement, cette attitude qui est courante passe aussi dans notre propre cœur et dans notre pro­pre esprit. Il ne faut pas s'en scandaliser de nous-même à nous-même car Jésus nous l'a déjà dit : "Je serai au milieu des hommes comme un signe de contradiction," comme un signe d'opposition, comme une parole qui sera en vous aussi tranchante qu'un glaive à double tranchant, c'est-à-dire que d'un côté ou de l'autre, nous n'en sortirons pas.

Cette attitude un petit peu de fuite, de crainte, de scandale sur l'exigence de la Parole de Dieu, soit celle du Christ, soit celle de l'Église, il nous faut y réfléchir dans la lumière de ce que dit Jésus. "Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abon­dance. Mes paroles sont Esprit et elles sont vie ! La lettre tue, l'esprit vivifie !" Peut-être avons-nous l'im­pression que la lettre de la parole du Christ, la lettre de la parole de l'Église tue notre liberté parce que, justement, nous la lisons de façon trop charnelle c'est-à-dire trop humaine. Or Jésus nous le dit : "La chair ne sert de rien !" La raison humaine ne sert pas à grand-chose. Pourquoi ? Parce que vous avez en vous l'Esprit de Dieu comme un don du Père. Et c'est dans cette vie spirituelle de l'Esprit saint qu'il faut com­prendre toute la portée, toute l'exigence et toute la raison de ces paroles du Christ ou de l'Église qui, à certains moments, nous mettent dans des dispositions identiques, visiblement ou invisiblement, à celles des disciples qui l'ont quitté.

Les paroles de Dieu ne nous sont pas données comme des obstacles à notre marche. Les paroles de Dieu ne nous sont pas données comme des exigences de contrainte. Elles nous sont données comme des "chemins ouverts" mais pour la vie éternelle, et non pas pour je ne sais quelle perfection humaine, pas pour je ne sais quelle "morale de la lettre", pas pour je ne sais quelle application uniquement charnelle ou humaine d'un certain nombre de commandements, les pharisiens en faisaient autant et Jésus s'est permis, un jour, de leur dire : "Les prostituées seront avant vous au Royaume de Dieu !"

Cette nécessité de comprendre l'exigence de la Parole de Dieu doit se faire dans l'Esprit Saint. Au­trement nous ne comprenons pas, même avec notre intelligence si brillante soit-elle, les motifs et les rai­sons de ces exigences qui toujours seront scandaleu­ses, qui toujours seront là pour nous heurter, qui tou­jours seront en nous, dans notre propre vie, dans notre propre chair, un signe de contradiction. Et il ne faut pas vouloir enlever ce signe de contradiction parce qu'il nous rappelle, même et surtout si nous n'arrivons pas à vivre parfaitement la parole et les exigences de Dieu et de l'Église, il nous rappelle que nous sommes toujours en dette vis-à-vis de l'amour de Dieu et que, quoi que nous fassions, si parfaits sommes-nous à nos yeux, toujours la Parole de Dieu sera là pour contre­dire notre propre vision trop humaine, trop charnelle, trop égoïste, trop orgueilleuse de notre vie. Et par cette sorte de blessure, d'inconfort fondamental, elle nous amènera à toujours chercher non pas à réaliser ce que nous voulons, ce que nous pensons, mais ce que le Christ nous donne et nous propose : la vie dans l'Esprit, pour la vie éternelle et non pas pour une vie purement terrestre.

Acceptons, à l'intérieur même de nos blessu­res, à l'intérieur même de nos incapacités spirituelles de vivre les exigences de la Parole de Dieu, acceptons avec paix, avec bienveillance, avec humilité que la Parole de Dieu soit en nous toujours aussi exigeante, toujours aussi tranchante, toujours aussi blessante, pour que cette blessure nous rappelle toujours que nous avons besoin d'être guéris, que nous avons be­soin d'être sauvés et que c'est toujours l'Esprit saint qui est en nous consolateur et force pour nous conduire, cahin-caha, tant bien que mal, plus souvent mal que bien, qu'importe vers le Royaume et vers la vie.

Alors faisons, comme saint Pierre, cette pro­fession de foi : "Tu as les paroles de la vie ! Tu as les paroles de la vie pour toujours !" Et ce sont ces pa­roles de la vie éternelle qui doivent nous aider à vivre les exigences du Christ et de l'Église. Que cette eu­charistie soit pour nous cette Parole de Dieu à double tranchant qui vient toujours nous blesser, qui vient toujours nous rappeler notre incompétence fonda­mentale à vivre la Parole et les exigences du Christ. Que cette eucharistie soit en nous ce signe qui vient nous contredire pour nous laisser toujours disposer à vivre non pas de la lettre, non pas de façon charnelle ou trop humaine, mais dans nos réalités pauvres et misérables, par l'Esprit saint qui vient nous vivifier, à purifier tout ce que nous vivons trop comme une "let­tre" à adopter ou à exécuter trop matériellement.

 

AMEN

 

 

 
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