AU FIL DES HOMELIES

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QUERELLE DE MISSELS !

Ep 4, 1-5 ; Jn 17, 11d-19

Mercredi de la sixième semaine de Pâque???- C

(30 avril 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, c'est un peu un hasard de la distribution des textes liturgiques, mais il se trouve qu'aujourd'hui où parmi les saints inscrits au calendrier il y a le personnage et la figure pontificale de saint Pie V, nous avons effectivement deux textes sur l'unité, tous les deux. D'abord celui de l'épître aux Éphésiens que nous avons entendu tout à l'heure, dans lequel Paul rappelle le fondement de l'unité à la communauté d'Éphèse dans des termes qui sont bien connus: "Appliquez-vous à conserver l'unité de l'esprit par le lien qu'est la paix" (il précise bien : unité de l'esprit et le lien réel de la paix), il n'y a qu'un seul corps, un seul esprit, comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous". D'autre part dans la prière sacerdotale que nous venons de lire, c'est le texte classique de la demande de l'unité au moment où Jésus va donner sa vie pour son peuple, Il demande à son Père une seule chose : l'unité.

Or, il faut bien reconnaître que dans les quarante dernières années, à l'intérieur même du monde catholique, l'unité a été quand même assez sérieusement mise en danger. La plupart du temps, on n'y comprend pas grand-chose. On dit qu'il y a les partisans du latin, et puis les partisans du français, puisque nous sommes toujours dans un point de vue hexagonal, autrement dit on dit qu'il y en a qui veulent la liturgie en latin et d'autres qui veulent la liturgie en langue vernaculaire, et on ne voit pas pourquoi cela ferait des questions et des difficultés à ce point-là. Toujours dans la tradition de l'Église on a utilisé une multitude de langues dès le début, il y avait la langue grecque et la langue araméenne qui étaient monnaie courante dans les différentes communautés, à commencer par Jérusalem. Quand on est un peu plus averti, on dit que ceux qui sont habituellement partisans du latin utilisent le missel de saint Pie V, tandis que les autres utilisent le missel de Paul VI !

Je trouve qu'il y a là quelque chose de très grave, parce qu'il est inconcevable, il faut le dire, qu'on pense l'unité d'une Église à partir d'un missel. C'est une des choses les plus étonnantes que le surgissement de cette division et de cette incompréhension se soient manifestées à partir d'un missel comme si Jésus-Christ était venu pour instituer un missel. Après sur la base de ce missel, on se bat sur des peccadilles de calendriers, sur des modifications de rites, sur la correction d'une oraison, etc … on n'en sort plus.

Or précisément, c'est un signe évident de faiblesse ecclésiologique, pas simplement du côté de ceux qu'on appelle "les lefèvristes", mais de notre propre côté aussi, que de n'avoir pas su réagir par rapport à une chose aussi monstrueuse que de laisser entendre que l'unité de l'Église catholique pouvait se faire autour d'un missel. D'autant plus étonnant que quand on y pense, il y a des grecs catholiques, des uniates qui n'ont pas le même missel que nous, qui n'ont même pas exactement le même calendrier que nous. Il y a des Églises particulières, il y a toujours eu des missels particuliers dans toute l'histoire de l'Église, il y a eu le rite dominicain, le rite Lyonnais, et qu'on en soit venu à se braquer sur une histoire de missel, c'est vraiment pitoyable. S'il y a un signe de mal-être ecclésiologique dans l'Église catholique aujourd'hui, c'est de se battre pour cela !

On peut l'expliquer par tous les moyens qu'on veut, au moment du Concile de Trente où l'on a hésité, parce qu'il faut quand même bien le dire, avant le missel de Pie V on avait hésité à passer à la langue vernaculaire, et finalement, par commodité, on a dit qu'il était plus simple de garder le latin. Ce n'était pas du tout une décision conciliaire, c'était une décision pratico-pratique, on a jugé que vu la configuration actuelle de l'Église catholique, garder une certaine unanimité de langue c'était normal.

Mais qu'y a-t-il derrière tout cela ? Et c'est cela que je trouve un peu fort de café comme on le dit couramment. On imagine d'une part que ce sont uniquement les signes qui font l'unité : signes liturgiques, rites, précisions du calendrier, comme si on disait dans une famille que ce sont uniquement les rites familiaux qui fondent l'unité de la famille. Or, quand on lit l'épître aux Éphésiens, c'est exactement l'inverse qui est dit : "appliquez-vous à garder l'unité de l'esprit par le lien qu'est la paix". L'unité ne vient pas des signes, l'unité vient de la réalité de la communion. L'idée même que des différences si minimes soient-elles de signes puissent compromettre l'unité de l'Église, c'est un raisonnement du point de vue de l'Église qui est aberrant. Dire que si l'on ne dit pas la messe de telle ou telle manière, et les doigts dans telle:ou telle position etc… qu'à ce moment-là l'eucharistie n'est pas valide, ce n'est pas pensable, c'et inadmissible et cela n'a aucun sens. Malheureusement à un moment donné, on utilise des signes pour donner du sens mais de façon insensée.

C'est déjà la première chose, on privilégie les signes. Ensuite, de ce problème de signes, on en vient à faire une sorte de tir de barrage. Mais le pire, encore à la limite, les signes dans ce qu'ils ont de traditionnel, je comprendrais qu'on le défende, mais qu'on se réfère au registre des signes qui est le plus mondain qui soit, c'est-à-dire la langue, car qu'est-ce qu'une langue ? c'est le signe par lequel une société dans aucune grâce spéciale, sans aucune mécanique spéciale du saint Esprit arrive à faire l'unité d'une société, c'est une chose éminemment mondaine. Et dire que finalement l'unité d'une Église dépend de la langue, c'est ahurissant, car c'est essayer de promouvoir ou de croire et se persuader que ce qui fait l'unité de la communion, l'unité de l'esprit, l'unité de l'espérance, de l'appel qu'on a reçu, se réduit et a comme seul critère, l'unité de langue qui est précisément le lien le plus lâche, le plus génial par certains côtés pour la vie humaine naturelle de la société, mais qui n'a rien à voir avec le problème de l'Esprit, comme si le Saint Esprit parlait uniquement latin !

Nous sommes là dans une déperdition complète du sens sacramentel de l'Église. Qu'on ait pu se bagarrer et avoir de telles tensions autour de question finalement aussi dérivées et aussi lointaines par rapport au cœur même de la communion de la foi et de la réalité même de l'unité, d'essayer de récupérer l'unité sur une sorte de pseudo unité de langue, ou ce qui est à peu près la même chose, sur une pseudo unification du langage liturgique qui est le missel, ce n'est pas possible.

Si je dis tout cela, ce n'est pas pour jeter la pierre d'un côté ou de l'autre, ne croyez pas cela. Le problème est trop grave, mais c'est le fait que nos communautés chrétiennes et notre Église catholique est d'une certaine manière, malade de la compréhension même de ce qu'est sa nature de signe sacramentel. Si nous avions véritablement la conscience que le signe sacramentel par excellence c'est l'Église, et pas d'abord un rituel, il n'y aurait pas ce problème. C'est cela qui est dramatique. Quand on s'excite uniquement sur les signes, c'est le fameux proverbe chinois : quand le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Si on ne regarde que le doigt, on ne voit pas la lune et cependant, le doigt est fait pour montrer la lune. Plus on s'excite sur l'économie des signes comme seul garant d'unité, plus on risque à tout moment de perdre ce qui fait le fondement même de l'unité, qui est la réalité du lien de paix, de la présence de l'Esprit, de l'appel qu'on a reçu et de la charité.

Frères et sœurs, je crois que cette crise qui a été cristallisée autour de saint Pie V, le pauvre saint Pie V, ce qu'il doit porter dans cette affaire, au Paradis, il ne doit même plus oser se montrer, il doit se retirer dans son palais pontifical et être malheureux comme un caillou, et tous les matins, il doit dire comme saint Philippe Néri : Seigneur, protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge ! Ce qui fait le drame de cette querelle, c'est véritablement un examen de conscience ecclésiologique : où en sommes-nous par rapport à ce qui constitue vraiment la communauté ecclésiale. Et même si à certains moments, on a tendance à se dire que Benoît XVI facilite un tout petit peu trop le missel de Pie V, moi je ne suis pas dans les petits papiers de Benoît XVI, je ne sais pas ce qu'il veut dire, mais s'il veut dire (ce que j'espère) qu'on ne peut plus se fixer uniquement sur cette ritualité mono-maniaque latinophile, si c'est cela qu'il veut dire, il y a possibilité d'une certaine variation rituelle à l'intérieur même de la vie d'une même Église et d'une même tradition catholique, à ce moment-là, on comprend. Normalement, cette déclaration est faite pour détendre l'atmosphère. Cela veut dire : essayons de retrouver ce qui est la véritable économie des signes sacramentels dans nos communautés chrétiennes.

C'est vrai que pour l'instant, on n'est pas toujours prêts à l'entendre, et à le gérer de façon conforme. Il n'y a aucune raison de dresser le missel de Paul VI contre le missel de Pie V, tous les deux, indépendamment des décrets ordinaires qui en règlent l'application, car il faut un minimum de discipline, mais au-delà des décrets disciplinaires si l'on admet que la tradition elle-même porte une économie de signes finalement plus riche et plus variée qu'on ne le pense, c'est plus juste, et cela dégage un peu le regard de l'esprit pour ne plus se buter uniquement sur le doigt, mais regarder véritablement ce que montre le doigt, c'est-à-dire l'unité que le Christ a voulu pour son Église.

 

AMEN

 

 
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