AU FIL DES HOMELIES

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UNE CITÉ DE COMMUNION 

Ph 3, 7-14 ; Jn 10, 1-10

(12 mai 2003)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Delphes : temple d'Apollon

F

rères et sœurs, vous n'y avez probablement fait attention, mais durant la première lecture qui a d'ailleurs failli nous échapper, nous avons entendu une affirmation qui, aux oreilles des contemporains de saint Paul et probablement des Philippiens à qui il s'adressait, pouvait passer pour la plus grande stupidité qu'on ait jamais écrit. Aujourd'hui cela nous paraît normal, mais à l'époque, il y avait littéralement de quoi être plié en deux : "Pour nous, notre cité se trouve dans les cieux". Pour un grec, dire que la cité se trouve dans les cieux, c'est d'une sottise insondable, parce que ce qui faisait précisément la fierté des grecs, c'était que les cités étaient sur la terre, et que les cités étaient là pour y vivre, et elles étaient faites pour que les hommes vivent sur la terre. La cité représentait très exactement le moyen dont l'homme avait réussi à acclimater son existence à la terre et la terre et le cosmos à son existence. De telle sorte que pour un grec, le monde est divisé en deux, il y a le territoire citadin où l'on vit, Aix en Provence, Marseille, Ventabren, et puis, ce qui est dehors de la cité et qui est littéralement, le monde invivable : ce sont les forêts, c'est la mer, ce sont les rivières, c'est cette zone intermédiaire, les champs cultivés, la campagne autour de la ville, mais qui ne définit que par rapport à la ville.

Cela ne viendrait à aucun esprit de l'antiquité de dire qu'il y a une cité dans l'au-delà, parce que précisément dans l'au-delà, on va dans les enfers qui ressemblent à une sorte d'immense congélateur, dans lequel soufflent les esprits des morts qui sont littéralement congelés et réduits à une existence de larve. C'est une existence sans intérêt, au mieux, ce sont les Champs Elysées, c'est-à-dire une sorte de vague jardin dans lequel tout le monde se baguenaude en liberté et sans savoir quoi faire. Il n'y est pas question de contemplation de Dieu, il n'y est question de rien, c'est une sorte de jardin public à moitié à l'abandon, dans lequel les gens essaient de prendre le meilleur temps possible, parce que l'éternité est très ennuyeuse. Le seul qui ait imaginé un au-delà un tout petit peu construit, c'est Platon qui pensait qu'il y avait un monde des idées, mais là encore il ne faudrait pas croire que dans ce monde des idées, on y est comme chez soi. C'est en réalité, une sorte de galerie de statues de musée dans lequel Platon nous explique qu'on va faire une course de chars, parce qu'on est monté sur un char avec des chevaux blancs et des chevaux noirs, et l'on fait une course de chars au milieu du musée du Louvre, pour voir les beautés idéales et les entités idéales. Jamais on a eu l'idée que le monde céleste puisse être une cité. Que les dieux entre eux, à la limite, aient quelque velléité de vivre, je ne dis pas en communion parce que ce serait beaucoup dire, dans l'Iliade ils ne font que s'embêter et se chamailler les uns les autres, vous imaginez, que c'est quand même relativement modeste comme communion, disons seulement, comme une sorte de minimum de convivialité, c'était éventuellement admis, mais les humains, n'avaient sûrement pas la chance d'être admis à ce banquet où l'on se saoulait toute la journée à l'ambroisie ou au nectar.

Donc, quand saint Paul dit "notre cité est dans les cieux", il dit la chose la plus nouvelle qui soit. Je trouve cela extraordinaire, parce que même dans les textes de l'Ancien Testament, quand on parle de la cité, on pense à la Jérusalem de la terre. "Dieu va rebâtir Jérusalem", on dit cela quand on est en exil, mais on ne dit pas que Dieu va faire une Jérusalem dans le ciel, on ne dit cela nulle part. On n'a pas idée que les morts puissent vivre en cité.

Vous mesurez ici la nouveauté de la Résurrection. La nouveauté de la Résurrection, ce n'est pas simplement qu'on se retrouve avec un corps, mais c'est qu'on se retrouve dans ce type de convivialité maximale dans l'antiquité, qui est la vie de la cité, c'est-à-dire la communion les uns avec les autres. Ce que saint Paul essaie d'expliquer à ces Philippiens, qui sont tout fiers, eux, car la cité de Philippes n'est pas très ancienne et elle a quand même un certain prestige à l'époque, il essaie de leur expliquer que notre cité est dans les cieux, de là nous attendons le salut, cela veut dire quoi ? Cela veut dire que si vous êtes ressuscités uniquement pour vous, c'est très insuffisant, nous sommes ressuscités pour vivre en communion avec Dieu. Il va y avoir une cité dont le principe même d'unité est Dieu. C'est cela la Résurrection.

Je crois que toute l'idée de l'Église est née de là. L'idée de l'Église c'est le fait que Dieu a toujours voulu une cité, mais les hommes n'en ont pris conscience qu'aux derniers temps, à partir de la Résurrection du Christ, pas avant. Dieu a toujours voulu une cité, non pas une cité sur la terre, mais une cité céleste. Quand vous regardez le Nouveau Testament, si vous regardez le développement du thème de la cité céleste, vous verrez que c'est très insistant, c'était une des grandes nouveautés qu'on avait à dire. Nous, nous avons un peu effacé tout cela au profit d'un salut individuel, quand on sera ressuscité, on retrouvera son corps, etc … et finalement une résurrection dans une perspective de bonheur individuel, mais ce n'était pas précisément ce qui intéressait le plus les gens de l'antiquité, mais c'était de savoir si oui ou non, quand on serait ressuscité on vivrait vraiment en communion avec les autres. C'est justement ce qui fait partie de la bonne nouvelle du salut, c'est que la Résurrection inclut d'emblée cette dimension qu'on appellerait aujourd'hui conviviale ou collective qui et en fait la cité de Dieu, c'est-à-dire la cité même du Dieu vivant, ou la cité des hommes ressuscités, c'est la même chose.

 

AMEN

 

 

 
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