AU FIL DES HOMELIES

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 LE DEVOIR, LA LOI ET LA GRÂCE

2 Co 4, 8-14 ; Jn 6, 51 + 60-69

Lundi de la quatrième semaine de Pâques

(30 avril 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Corinthe : Béma

F

rères et sœurs, le petit texte de la deuxième épître aux Corinthiens que nous avons lu est un des textes les plus révélateurs de la transformation radicale introduite par le Nouveau Testament en matière de comportement religieux.

Dans le monde antique, la religion est essentiellement un conformisme. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ça n'a pas de valeur, mais c'est un conformisme au sens où toutes les valeurs religieuses sont déterminées à l'avance : tel sacrifice doit être accompli dans tel temple, avec tel prêtre avec telle victime ou offrande; tel pèlerinage, telle démarche auprès d'un dieu soit être scandée par des étapes extrêmement précises. La tradition mosaïque, surtout lorsqu'elle a été réinterprétée à partir du retour d'Exil, n'échappait pas à cette perspective. La Loi, dans le monde juif contemporain de Jésus et de Paul, était devenue un ensemble de marques à la fois identitaires, spirituelles, mais il fallait sûrement commencer par l'identitaire. C'était l'appartenance à un peuple, par des rites précis : la circoncision; par des observances tout aussi précises qu'il était difficile d'observer et d'exécuter dans le monde païen environnant, la Loi était fondamentalement vue comme une sorte de puissance qui venait de Dieu et qui, de l'extérieur, avait pour charge de conformer et de réguler le comportement de ceux qui s'y soumettaient. C'est d'ailleurs pourquoi nous avons gardé encore aujourd'hui ce sentiment, surtout en France peut-être plus qu'ailleurs, que la loi n'a jamais besoin d'être intériorisée, elle n'arrivera jamais à rendre compte de ce que nous vivons intérieurement. Nous en prenons, nous en laissons, avec la loi, cela fait un peu partie de notre manière d'être et de vivre dans la modernité.

Ici, saint Paul dit une chose assez radicalement différente, il explique sa situation. Sa situation, quelle est-elle ? C'est celle d'un apôtre, d'un homme qui est soumis à tous les aléas, les difficultés, les vicissitudes, d'un apostolat est contrecarré et contrarié de toutes les façons, à la fois par le contexte antique qui ne comprend pas sa parole ou qui l'interprète faussement, à la fois même à l'intérieur des communautés parce que la parole est interprétée de diverses manières et que cela sème plus la zizanie et la division, au lieu de provoquer l'unité, à la fois parce qu'il sait qu'il a derrière lui des missionnaires ou des gens qui viennent et qui démolissent ce qu'il a construit. A quoi s'ajoutent les difficultés normales et habituelles de tous ceux qui à l'époque pouvaient accomplir un ministère itinérant. Paul insiste en disant "qu'il est pressé de toute part, mais non pas écrasé, ne sachant qu'espérer mais non désespéré, persécuté mais non abandonné, terrassé mais non annihilé". C'est une description dramatique, et un certain nombre de philosophes modernes (à commencer par Kierkegaard), essaieront de tirer parti de cette tension dramatique à l'intérieur de la vie humaine de la vie spirituelle, de la vie évangélique plus particulièrement.

Ce qui m'intéresse, c'est ceci : c'est la première fois qu'à partir de la situation dans laquelle on se trouve, l'oppression, le fait d'être terrassé, le fait d'être menacé, qu'à ce moment-là on découvre non plus un principe extérieur, mais qui surgit de l'intérieur pour vous garantir que vous pourrez traverser ces épreuves. C'est ce qu'il dit après. En fait, les épreuves qui pèsent sur Paul, il les interprète de cette manière : nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de la mort de Jésus-Christ pour que la vie de Jésus soit manifestée dans notre corps. Rien à voir avec du masochisme de l'autodestruction. Ce que Paul dit : quand moi je passe par des épreuves et des tribulations et des souffrances, je suis configuré de l'intérieur au Salut du Christ. Le Salut du Christ passe partout. Ce n'est pas un modèle extérieur auquel je devrais me configurer, mais c'est le modèle ou la réalité plénière du Salut dans le Christ qui se configure à toutes les situations dans lesquelles je me trouve. Il s'agit là d'une véritable révolution : la religion n'est plus conçue comme un idéal religieux, la religion est conçue comme la manière dont Dieu vient se couler dans la réalité même de notre existence et de notre vie.

On pourrait dire en utilisant deux formules un peu caricaturales, que la conception antique de la religion c'est : suivez le modèle. C'est un peu la religion qui vous propose des actions. C'est pour cela qu'elle se termine toujours dans des considérations idéalistes, héroïques, il faut essayer de réaliser telle chose, il faut être "top" du point de vue religieux, donc connaître toutes les prescriptions, etc … On peut bien dire qu'avec les pharisiens, avec la meilleure volonté du monde, c'est un peu le principe même de leur sens de la religion. Avec le Christ, le problème est inversé, et si vous me permettez cette référence publicitaire, c'est plutôt : "mettez un tigre dans votre moteur". Il faut que le principe même de l'existence religieuse soit totalement intégré à vous pour que vous reconnaissiez dans les moments d'épreuves, de difficultés, de troubles que vous traversez, la présence même du Christ comme principe de Salut. Ici évidemment, la figure de Jésus est tout autre chose qu'une figure idéalisée, c'est la réalité même du Salut qui se fait mienne dans la situation où je suis.

Ceci a complètement transformé la conscience religieuse de l'humanité. A ce moment-là, ce n'est plus simplement une religion du devoir qui est en cause, c'est une religion de la grâce. Là où je suis, abandonné, opprimé, c'est le mystère par lequel je suis configuré à la souffrance même du Christ; Ce sens d'une réception intérieure, ce qui ne veut pas dire que ce soit du domaine des rêves ou des pensées mystiques, mais une vraie réception intérieure, dans la situation ou je suis, du principe du Salut, est à mon avis, un des facteurs puissants qui a aidé la première communauté à prendre conscience du mystère de l'eucharistie.

Chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, en fait, que faisons-nous ? Nous célébrons un geste dans lequel le but du geste c'est l'intériorisation du don qui nous est fait, c'est l'intériorisation du corps et du sang du Christ dans notre propre chair et notre propre existence. Il est vrai que les anciens, lorsqu'ils accomplissaient un sacrifice, n'avaient aucune idée qu'en mangeant la chair du taureau ou du bœuf ou de l'agneau, ils incorporaient la puissance divine, on ne trouve pas trace de cela dans la tradition grecque. Mais chez les chrétiens, ils ont osé dire qu'à partir du moment où l'on partageait le corps et le sang du Christ par la fraction du pain, c'était la puissance même du Salut qui nous était totalement donnée pour qu'elle soit intériorisée, assimilée et que nous en vivions de l'intérieur.

C'est cela je crois, un des grands messages qui peut-être a besoin de passer dans la postmodernité (c'est comme cela qu'on s'exprime maintenant), on a besoin de redécouvrir que la force de la foi chrétienne n'est pas d'abord dans la configuration à des comportements préétablis, c'est d'abord la reconnaissance et la manifestation de la puissance même du Christ ressuscité dans les choses les plus réalistes et les plus humbles de notre vie.

 

AMEN

 

 

 

 
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