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LA GLOIRE, L'ABSENCE, L'AMOUR 

Ph 3, 17-21

Quatrième mercredi de Pâques

(28 avril 1999)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Sorbier des oiseaux

F

 

rères et sœurs, les quelques versets que nous venons d'entendre sont l'ouverture de ce très beau texte qui est spécifiquement lié à l'évangile de saint Jean et qu'on appelle le discours après la Cène, ou encore le discours des adieux de Jésus. Il n'a pas son parallèle dans les autres évangiles, et vous vous souvenez sans doute c'est ce texte que nous lisons le Jeudi Saint au soir, devant le reposoir. Ce texte est sans doute un condensé de toute la théologie de l'apôtre Jean, et le petit prologue que nous venons de lire a pour mission de nous rappeler la manière dont Jésus présente à ses disciples le mystère de sa mort.

Or, dans le texte que nous venons d'entendre, il y a trois thèmes et c'est plus rigoureux que cela ne peut paraître à la première écoute. Le premier thème, c'est la GLOIRE, glorifié. Le deuxième thème, c'est : "vous me chercherez, mais là où je vais, vous ne pouvez venir", c'est l'ABSENCE. Le troisième thème, c'est : "je vous donne un commandement, c'est l'AMOUR."

Ces trois thèmes vont s'enchevêtrer ensuite comme une sorte de trame et de chaîne d'un tissu, pendant tout le discours, pour réapparaître à la fin, lorsque Jé sus lève les yeux vers son Père : "Père, glorifie-moi". Autrement dit, cela part de la gloire, et arrive à la gloire. Pour saint Jean, ce qui va se passer, à travers la Passion, c'est la gloire. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je vous signale que lorsque les soldats et la cohorte essaient d'arrêter Jésus, la première manifestation qu'ils ont, c'est la gloire du Christ : "Je le suis, à cette parole, ils tombent à terre". Il dit la parole du buisson ardent : "Je suis qui je suis", je suis le Seigneur, et les gens tombent à terre foudroyés par la gloire. Et à la fin, c'est : "Quand je serai élevé de terre," c'est la glorification du Fils.

Il faut bien comprendre. Qu'est-ce que Jésus veut dire quand il parle de gloire ? En réalité, nous, nous pensons la gloire, comme une sorte de statut privilégié, extraordinaire, par rapport au commun des mortels. Cela, c'est la notion grecque et romaine de la gloire. Quand on dit : c'est la gloire, on parle des stars, de ceux qui ont eu du succès, etc ... c'est la renommée, et une renommée liée à la notoriété. Quand c'est la gloire, cela veut dire qu'on vous déroule le tapis rouge, qu'on se met à quatre pattes devant vous, qu'on vous fait des tas de cadeaux et qu'on implore des tas de faveurs. Ça, c'est la gloire !

Mais, le Christ, serait ridicule s'il revendiquait pour lui une telle gloire, même grotesque, mais en réalité, le problème de la gloire aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, fait appel à une notion tout à fait différente. La notion de gloire, c'est la notion de communicabilité. C'est pour cela que le mot qui revient tout le mot, c'est "glorifié". C'est-à-dire, transmets la gloire. C'est aussi pour cette raison qu'il y a la formulation si compliquée : "que de même qu'Il a été glorifié en lui, Il le glorifiera en lui ..." Mais, c'est pour dire que le Père transmet la gloire à partir de lui-même, et qu'Il glorifie le Fils en lui, qui est Père, mais ensuite, Il va glorifier le Fils en lui-même, le Fils, pour qu'Il puisse transmettre. Tout le discours va être sur la gloire, c'est-à-dire la communicabilité, ou la transmissibilité de Dieu.

Au fond, c'est ça la gloire ? C'est pour cela qu'il n'y a que Dieu qui a la gloire, car il a lui, Dieu la capacité de transmettre Dieu. Voilà pourquoi l'évangile de saint Jean est si fascinant, c'est que pour lui, le seul problème théologique qui soit, c'est comment Dieu transmet Dieu. C'est la question la plus fondamentale. On dépasse les perspectives de toutes les religions et de tout ce qu'on peut imaginer, à ce moment-là, cela n'a plus rien à voir avec un code cultuel, avec un code comportemental, ce n'est plus simplement faire telle chose et gagner le bon point à la fin, cela n'a rien à voir, le problème, c'est "comment Dieu communique Dieu" ? Ce qui est le cœur même de la question de la révélation.

Et c'est là que saint Jean, dans une sorte de vision, qui est absolument extraordinaire, dit deux choses : Dieu se communique, c'est le principe, Je suis absent. Dieu se communique dans l'absence. Dans l'absence, Dieu se communique comment ? Par l'amour des frères. C'est tout le résumé de l'évangile johannique.

La gloire, c'est "glorifie-moi", c'est-à-dire, il faut que Dieu passe dans le cœur de l'humanité, ensuite, "là où je vais, vous ne pouvez pas venir," vous ne pouvez pas rejoindre la source tout de suite, mais la source va vous donner son eau fraîche, Dieu va se communiquer, je vais me communiquer même à travers la mort et l'absence, et vous, comment serez-vous les témoins de cette communication de Dieu ? Par l'amour des frères. Je crois qu'on a là, quatre versets, c'est cela qui est toujours fascinant chez Saint Jean, le nœud même de sa théologie. C'est la communicabilité, et c'est le grand problème aujourd'hui : est-ce que Dieu se communique vraiment ? Dieu ne se communique pas par les moyens habituels de gloire, qui seraient la notoriété, le statut supérieur, il se communique au contraire dans l'humiliation et dans l'absence. La loi de la communication de Dieu, c'est le fait qu'il se fait l'esclave de tous, il s'abaisse, il s'humilie dans la croix. C'est pour cela que tout le dis­cours, sur la croix, est un discours sur la gloire, car il est sur le fait que Dieu paradoxalement communique Dieu par ce qui, apparemment, n'est plus Dieu du tout, la mort, la haine, la violence, la croix, le supplice, la torture, la dérision, etc ... cela communique Dieu. Là où habituellement, nous prendrions les meilleurs conducteurs, le cuivre et l'argent, Lui, il se communique à travers le bois, le bois de la croix.

Et ensuite, la manière même dont s'atteste, se manifestera la communication de Dieu, c'est l'amour des frères. Donc, on ne peut pas réduire chez saint Jean, surtout, l'amour des frères à un pur comportement moral (il faut faire cela parce que c'est moral), bien sûr que saint Jean le pense aussi, il n'est pas contre la morale, mais, il ne le pense pas seulement dans la perspective morale du, "il faut aimer", et en fait, c'est pour cela que le commandement est nouveau, il est nouveau, parce que l'amour des frères transmet la gloire, il est l'attestation de la transmission de la gloire de Dieu.

Pour nous, aujourd'hui, quand c'est la gloire, c'est l'amour des frères. Alors, que maintenant, pendant quelque dizaine de jours, nous allons relire petit morceau par petit morceau ce texte de saint Jean, que nous ayons dans la tête cette catégorie fondamentale : le grand problème de l'évangile de Jean, c'est la transmissibilité de Dieu, c'est comment Dieu peut-il se communiquer ? c'est la gloire, c'est là son mystère.

 

AMEN