AU FIL DES HOMELIES

LA CHANCE DE LA PAROLE

Ph 3, 17-21 ; Jn 12, 44-50

Mercredi de la quatrième semaine de Pâques – A

(16 avril 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, vous savez comment l'évangéliste saint Jean a l'art de traiter le texte de son évangile, le récit de la vie, des miracles, du ministère, de la mort et de la résurrection de Jésus en mettant toujours en contrepoint, pas simplement des notations historiques, des éléments de récits, des petits détails qui peuvent attirer notre attention, mais surtout, il nous présente cet évangile sans arrêt avec des réflexions de Jésus qui sont d'une théologie qui apparemment n'ont rien à voir avec les événements ou les circonstances dans lesquelles il prononce ces paroles. Jésus est assis au bord du puits avec une samaritaine, et il révèle qu'il est le Messie pour tous ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité. Il guérit un aveugle et il dit : "Je suis la lumière du monde".

Certes, les deux vérités, les deux éléments ne s'opposent pas mais, il y a quand même une distance en le petit miracle très circonstancié de guérir un aveugle, et le fait d'être la lumière "du monde". Quand on dit la lumière du monde ne veut pas dire : je suis la lumière à Jérusalem ces jours-ci parce que j'ai ouvert les yeux d'un aveugle. Je suis la lumière du monde cela veut dire, la lumière de tout homme venant en ce monde.

Ici aujourd'hui, c'est un peu la même chose. Le contexte, c'est l'incrédulité des juifs : Jésus prêche au temple et on ne le croit pas. Apparemment quand on entend cela, on peut se dire : comme ils n'ont pas compris, comme ils étaient bouchés, ils ont décidé de le tuer, de le limoger comme quelqu'un de gênant. L'incompréhension des juifs, à première lecture, c'est simplement le fait qu'on n'a pas compris, on l'a tué, c'était simplement parce que c'était trop compliqué, un peu comme on veut se débarrasser de quelqu'un qui vous dit des pensées un peu obscures, gênantes, trop profondes, ou inaccessibles.

En réalité, saint Jean profite de cette incrédulité qui est le substrat historique de l'évangile de la vie de Jésus, il s'est heurté sans arrêt à l'incompréhension de ceux qui voulaient qu'il observe le sabbat de telle façon, qu'il observe la Loi de telle autre, qu'il explique ceci plutôt que cela, qu'il prenne plutôt parti pour l'interprétation pharisienne et non pas sadducéenne, tout cela d'accord. Mais, Jean dépasse cela, c'est pour cela que saint Irénée dit que Jean écrit avec l'œil de l'aigle, c'est-à-dire celui qui voit infiniment mieux et infiniment plus loin que les autres oiseaux ou même que tous les autres animaux, car c'est celui qui a la vue la plus perçante. Là on a un cas de l'œil de l'aigle, au moment où il dit : l'incrédulité des juifs, il dit aussi pourquoi la parole n'est pas accessible. En résumé, il dit à peu près ceci, qui reste assez compliqué et subtil, mais on peut essayer de ressaisir l'affaire dans son fond : la Parole que je dis est difficile à saisir, parce que ce n'est pas exactement moi qui la dit. Je suis la Parole et donc, je suis celui qui est dit par un Autre et celui qui me dit, et qui me dit ce que je dois dire, c'est le Père, la source inaccessible du mystère.

Ce texte est presqu'ambigü parce qu'à la fois, il explique pourquoi les juifs ne comprennent pas pourquoi ils sont incrédules, et en même temps, c'est presque normal que cela leur passe par-dessus la tête puisque c'est le mystère même le plus obscur et le plus caché de la vie humaine et de la vie du monde qui se dit à travers lui, c'est-à-dire l'amour du Père : il est la Parole du Père. Ce qu'il dit, il ne le dit pas de lui-même, ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même, ce qu'il manifeste, il ne le manifeste pas de lui-même, il renvoie à un ailleurs. On comprend alors l'incrédulité des juifs, parce que juifs ou pas, nous, c'est la même chose, on a toujours tendance à vouloir ramener et à saisir le mystère du Christ à la mesure de notre capacité, et là, il dit : je vous file entre les doigts, la parole que je vous annonce, ce n'est pas exactement la mienne, elle vous renvoie à un ailleurs, à une source qui, par définition, vous échappe. Et en même temps qu'il explique pourquoi cette Parole est si difficile à saisir, il explique aussi pourquoi il ne faut pas rater cette chance. Si la Parole est difficile à saisir ce n'est pas une raison parce que nous avons du mal, de nous décourager et de baisser les bras. Si la Parole est difficile à saisir, elle reste néanmoins une chance d'entrer dans l'écoute du Père. C'est pour cela que toutes ces paroles sont toutes regroupées avant le récit de la Passion parce que Jésus essaie d'expliquer à la fois pourquoi il y a malentendu, et pourquoi ce malentendu reste une chance.

Je crois que cela a une grande importance par rapport à notre propre vie et notre manière d'aborder la Parole de Dieu. La plupart du temps, il faut bien reconnaître que nous avons un peu la tendance à l'incrédulité comme celle des juifs qui sont décrits dans l'évangile, c'est-à-dire, la Parole est trop dure à entendre, elle est trop compliquée, cela nous dépasse, c'est trop difficile et donc on laisse tomber. Il faudrait quand on ouvre la Parole de Dieu, quand on l'ouvre vraiment comme Parole de Dieu, qu'on la saisisse d'abord comme une chance qui nous est offerte et donnée et non pas comme un pensum qu'il faut subir, mais comme une chance, parce qu'effectivement à travers cette Parole de Dieu, à travers ces quelques bribes de tout le message que le Christ a apporté et qui sont les évangiles, cela atteste encore aujourd'hui l'unique chance que nous avons d'entrer dans ce mystère du Père, dans le lieu même où la Parole a pris l'origine, d'entrer dans le cœur de Dieu.

 

AMEN

 

 

 

 
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