AU FIL DES HOMELIES

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 L'AMOUR SELON SAINT JEAN

1 Th 4, 13-18 ; Jn 15, 9-12
Samedi 23 avril 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

Frères et Sœurs, la civilisation occidentale contemporaine considère que l’amour est la réalité, le sentiment, le domaine affectif le plus simple, le plus spontané, ce qui va de soi et ne pose pas de problème. L’amour a toujours raison. Si je décide d’aimer, c’est comme je le veux etc. Je crois d’ailleurs qu’il y a un proverbe disant que l’amour n’a pas de loi. Ceci est une pensée moderne. 
 

 

Le monde ancien n’a jamais pensé cela. Les premières générations chrétiennes, lorsqu’elles ont parlé de l’amour, n’ont pas parlé d’un sentiment qui marche tout seul et spontanément, ni dit qu’à partir du moment où Jésus Christ était là, tout irait bien, aimons-nous les uns les autres, embrassons-nous Folleville et compagnie. En réalité, cette manière de voir les choses est un peu simplificatrice et le monde ancien savait que l’amour est une réalité extrêmement puissante dans l’équilibre du psychisme humain. L’amour est pratiquement indispensable ; quand on en est frustré, ça risque d’aller très mal. Mais ce n’est pas pour autant qu’à cause de cette puissance, de cette force interne de la dynamique de l’amour, que l’amour n’a pas de loi. Au contraire. 

 

Dans l’évangile de saint Jean, qui parle beaucoup de l’amour, on s’aperçoit que la structuration de l’amour n’est pas un sentiment, c’est pourquoi c’est si difficile pour nous aujourd'hui de lire ces textes de saint Jean. Jamais Jean n’a pensé à travers les paroles qu’il rapporte de Jésus que nous avions des sentiments d’amour pour Dieu. Ça peut vous paraître provoquant de dire ça, mais je crois que c’est la vérité.

 

On ne considérait pas l’amour dans sa configuration sentimentale ou spontanée. En fait, l’amour dans son être même, pour saint Jean est défini par deux choses : la première c’est ce que nous avons vu il n’y a pas très longtemps quand Jésus a donné une première fois au chapitre 13, le commandement de l’amour. Il l’a dit juste après le moment où il dit qu’il part vers le père. La conclusion, que nous voyions l’autre jour, c’est que si amour il y a, c’est un amour qui nous fait sortir de nous-mêmes pour aller vers un but que nous n’avons pas atteint puisque précisément Jésus dit « Là où je vais, vous ne pouvez pas venir, mais aimez-vous les uns les autres ». Jean rappelle que Jésus parfois, et notamment à ce moment qui est son testament, a décrit l’amour dans le mouvement même vers l’inaccessible. Pour Jean la première caractéristique de l’amour est ce qui fait mesurer que notre désir nous porte au-delà de nous-mêmes, vers un point que nous ne pouvons pas maîtriser, posséder ni gérer à notre manière. Ça veut dire que l’amour est une sorte de dépossession de soi-même à travers le mouvement vers l’autre. C’est un des aspects fondamentaux. C’est très différent du sentiment amoureux qui donne l’impression d’une sorte de plénitude en soi.

 

D’ailleurs un certain nombre de philosophes l’avaient senti eux-mêmes et disaient que l’amour était le fils de la pauvreté. C’est à réfléchir de façon très profonde. Pour Platon, si l’amour est fils de pauvreté, cela signifie qu’il est fils du manque, et que la dimension du manque, plus encore que celle du ressenti ou du sentiment, est la première dimension de l’amour. Sans toi, sans moi, vous ne pouvez rien faire. Ça, c’est la première dimension.

 

La deuxième dimension de l’amour est celle que nous voyons aujourd’hui, et d’une certaine manière c’est exactement l’inverse : « Demeurez dans mon amour comme moi je suis demeuré dans l’amour du père ». Ici, ce n’est plus l’amour comme cette espèce de traduction du manque ou du creux dans le désir, c’est au contraire le fait de reconnaître dans l’amour une force qui vient demeurer en nous. Mais vous le voyez, dans tous les cas, ce n’est pas nous qui avons l’initiative. Dans le cas où il faut aller vers le père, vers le Christ, « là où je vais, vous ne pouvez venir » c’est parce qu’on est attiré. Et dans « Demeurez dans mon amour », c’est parce que l’amour dans lequel on doit demeurer nous précède. Voilà là le paradoxe de l’évangile de Jean, et surtout dans ces passages-là.

 

Pour Jean, la réalité essentielle de l’amour, nous ne la possédons jamais, soit parce qu’elle nous met en dehors de nous-mêmes, dans le mouvement vers Dieu, soit parce qu’elle nous met en deçà de nous, dans le mouvement que Dieu nous imprime. C’est pour ça que c’est si mystérieux, et je pense que c’est le cœur même de l’existence chrétienne. Si nous croyons que nous maîtrisons ce sentiment, cette réalité ou cette économie du désir, nous commençons à nous tromper lourdement. Parce que précisément, la manière dont Jésus en parle et dont Jean s’en fait l’écho dans son évangile, c’est de nous dire l’inverse. Il n’y a pas de plénitude amoureuse dans l’être humain dans son état actuel. Il y a amour comme mouvement vers un but que l’on n’a pas encore atteint. Ou comme une source qui est transcendante à nous et qui nous pousse et nous inspire d’aimer.

 

Alors Frères et sœurs, il est très important que nous puissions relire ces passages-là, les chapitres 14, 15 et 16 de saint Jean, parce que quand on essaie de lire cet évangile à travers le fil conducteur de ce que Jésus dit de l’amour, soit l’amour qu’il a pour le père, soit l’amour que le père a pour lui, soit l’amour que Jésus a pour nous, soit la manière dont son amour à lui demeure en nous, chaque fois, c’est une sorte d’école de la pauvreté. Pauvreté parce que nous ne sommes pas arrivés au but. Pauvreté parce que l’initiative ne vient pas de nous. C’est pour ça d’ailleurs que dans la tradition chrétienne, un des noms de l’amour est la grâce, c’est-à-dire ce qui n’est pas de l’ordre du mérite, du gain ou du salaire qu’on a acquis, mais de l’ordre de la gratuité.

 

 
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