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LA VIE INTÉRIEURE 

Ph 3, 7-14 ; Jn 12, 44-50

(15 mai 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Lavandes en Lubéron

E

 

tonnant texte que celui de saint Paul dans cette lettre aux Philippiens ! Je n'ai pas la prétention d'en épuiser la richesse, mais je voudrais simplement attirer votre attention sur un point précis. Il me semble que, dans ce que dit saint Paul, nous trouvons toute une explication de la vie surnaturelle, c'est-à-dire de cette structure interne de notre vie, cette structure intérieure à notre vie. Nous en connaissons habituellement nous-même la face extérieure, c'est-à-dire le corps et tous les sentiments, toutes les réactions sensibles qu'il entretient avec le monde. Mais saint Paul nous ouvre aujourd'hui la porte sur un autre univers encore plus profond, encore plus mystérieux, qui est le mystère même de l'homme et qui est son univers intérieur. Là même d'ailleurs où le Christ se trouve présent, où le Christ est vivant.

En effet, la scolastique et particulièrement saint Thomas, nous ont appris à comprendre cette vie intérieure, cette vie surnaturelle, comme un organisme très bien structuré dans lequel se mélangent tout à la fois les dons venus de Dieu et en quelque sorte la réponse humaine à ces dons de Dieu. C'est ainsi que nous parlons généralement de vertus puisque ce sont ces puissances données par Dieu qu'il nous est demandé de faire agir dans notre vie, dans la limite même de notre raison, de notre mesure humaine, mais selon ce don de Dieu, selon cette immensité du don de Dieu, qui sont la foi, la charité et l'espérance.

Mais plus loin encore, nous avons à comprendre que cet organisme intérieur, cette structure intérieure fonctionne de façon invisible et que le sentiment que nous en avons ne correspond pas toujours à sa réalité. Je prends comme exemple le fait que nous éprouvons souvent un vide, un manque, une angoisse, une souffrance, et que dans ce cas-la, nous nous sentons comme éloigné, distant, indigne de la grâce de Dieu ou de sa vie divine. Alors que les spirituels nous apprennent que souvent ces moments-là sont les moments où justement l'Esprit sous lequel nous sommes, dans son mouvement propre, a procédé comme à un "balayage", a fait comme un trou, a fait un creux, afin d'y placer davantage une grâce plus importante ou plus surabondante de Dieu.

Donc notre première appréhension de la vie surnaturelle qui est souvent négative ne doit pas nous aveugler quant à la réalité même de ce que Dieu fait en nous. Et certainement que, dans ces moments où nous éprouvons le manque et le vide, c'est là que Dieu travaille le plus. C'est pour cela que lorsque saint Paul dit : "Non que je sois déjà au but ni que je sois devenu parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus." En fait, ce qui nous voile une véritable compréhension de cette vie intérieure, c'est une question de chronologie. C'est que le Christ nous a saisis avant même que nous ayons le désir de le saisir et avant même que nous commencions notre course en tendant tout notre être vers Lui pour, de nouveau, saisir, alors qu'Il nous a déjà saisis. Le Christ est déjà présent, oeuvrant en nous, par l'Esprit cette transformation de vie humaine en vie divine, avant même que nous nous éveillions à une prise de conscience de cette transformation et que nous-même voulions, par notre volonté humaine, nous saisir de cette vie divine.

Et ceci est très important car en ceci s'enracine toute notre vie intérieure. Nous ne pouvons pas mesurer notre vie intérieure à ce que nous sentons, car finalement ce serait un perpétuel va-et-vient entre des choses qui nous paraissent positives et beaucoup qui nous paraissent négatives. Mais il nous faut, dans la foi, par la charité que nous vivons, à cause de l'espérance qui nous est donnée, savoir que nous sommes déjà sauvés, que nous sommes déjà saisis et que ce qui ne marche pas, ce n'est pas que le Christ n'est pas encore venu, mais c'est que nous ne sommes pas encore éveillés au fait que le Christ nous a déjà saisis. Car le Christ a déjà fait en nous cette vie nouvelle. Elle est déjà là et il ne nous reste qu'à nous éveiller pour la prendre en compte et nous en saisir à notre tour.

C'est là que s'articulent ce qu'on appelle les vertus c'est-à-dire ce que nous recevons de Dieu pour transformer, modeler, fortifier notre vie intérieure, notre vie divine. Il nous faut prendre conscience qu'elle est déjà en place, que nous sommes déjà saisis. C'est pour cela que les mots de saint Paul sont très forts : "Je ne me flatte point d'avoir déjà saisi, je dis simplement ceci : oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant tendu de tout mon être et je cours vers le but en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus". Je n'ai pas encore saisi, mais je veux saisir et je le fais en courant vers Celui qui m'a déjà saisi, comme le Bien-Aimé qui m'a attrapé et m'a déjà saisi pour m'emmener vers Lui. Alors moi aussi, du point de vue de mon humanité, je me décide à aller vers Lui en courant pour le saisir moi aussi.

Puissions-nous, intérieurement, prendre conscience du Christ qui nous a déjà "attrapé", qui est déjà présente dans de nombreux évènements de notre vie. Il nous faut un jour prendre conscience de cette présence déjà opérante et déjà vivante. Puissions-nous la découvrir, non pas nous en tenir à ce que nous pouvons en sentir mais savoir, dans la foi, par la charité que nous vivons et par l'espérance qui nous est donnée, que vraiment, le Christ nous a saisis.

 

AMEN