AU FIL DES HOMELIES

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 QUI PEUT NOUS SÉPARER DE L'AMOUR DU CHRIST ?

Rm 8, 31-39 ; Jn 12, 44-50

(7 mai 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : Christ en croix

Q

 

ui nous séparera de l'amour de Dieu ?" Rien. Personne."Père, pourquoi m'as-tu abandonné?" Il y a dans l'affirmation de Paul et le cri du Seigneur sur la croix une contradiction, en tout cas un paradoxe. saint Paul affirme qu'avec Dieu nous ne sommes jamais séparés de Lui. Or le Fils de Dieu a connu l'angoisse, la tragédie de l'abandon de Dieu, de son Père. On peut toujours donner des explications psycho-exégétiques de ce cri du Christ sur la croix. On peut toujours dire que, comme Il était le Fils de Dieu, Il savait que Dieu ne l'abandonnait pas mais qu'au fond Il s'est senti abandonné comme tout homme. C'est grandement insuffisant même si cela peut être très bien argumenté.

Ce cri du Fils sur la croix, c'est le cri de l'homme, c'est le cri de tout homme lorsque la croix traverse sa vie, quelle que soit la forme de la croix. Elle n'est pas toujours élevée en public, elle est parfois profondément cachée dans la terre intérieure de l'homme. Et il est vrai que le cri de Jésus : "Père ! Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" reste, en vérité, un des cris majeurs si ce n'est au fond le seul vrai de toute existence d'homme, toute existence d'homme, des autres comme de la mienne, comme de celle de chacun. Tout homme, dans sa vie, rencontre, par ses frères ou par lui-même s'il est un petit peu ouvert à ce qu'il vit, s'il n'est pas trop distrait par l'extérieur, tout homme sait par expérience immédiate ce qu'est la détresse, ce que peut être l'angoisse, ce que peuvent être les faims essentielles jamais rassasiées, ce que peut être le danger du glaive qui non seulement blesse mais sépare et atteint définitivement ce qui fait l'unité fondamentale de l'être humain.

Et ceci est vrai de notre vie chrétienne, de notre vie humaine. Si nous passions à côté de ces persécutions, c'est-à-dire de cette œuvre du mal qui nous atteint, nous passerions à la fois à côté de cette vérité de l'homme et plus encore à côté de la vérité de Dieu ce qui serait encore plus grave. Et dans la fréquentation la plus saine possible c'est-à-dire sans s'emberlificoter l'esprit dans des explications psychologiques, sociologiques ou politiques des drames que nous vivons, en les prenant tels qu'ils sont dans leur crudité, dans leur cruauté, nous pouvons très bien, et ceci n'est pas faux, vivre avec ce cri du Christ: "Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Il n'est pas honteux qu'un homme se retrouve dans ce cri et que parfois il ne se retrouve que dans ce cri. Cela n'est pas honteux, ce n'est pas non plus faire injure à Dieu. Croire que nous sommes vainqueurs, ce n'est pas évident. Croire que nous sommes vainqueurs par Celui qui nous a aimés n'est évident non plus. Pouvoir affirmer d'emblée, comme saint Paul, sans hésitation aucune, sans doute, que rien réellement ne nous sépare de l'amour de Dieu, cela suppose d'être habité d'une audace telle qu'elle est peu souvent la nôtre. Qui ici se reconnaît totalement et paisiblement, paisiblement, dans cette affirmation de la foi ? Au milieu de son propre mal et au milieu du mal qu'il fréquente et qu'il approche, qu'il connaît, qu'il écoute, qu'il reçoit ? Non pas de façon informative ou touristique mais dans l'ordre de l'accueil c'est-à-dire d'être touché soi-même par le mal de l'autre, en plus du sien. Et il est vrai qu'au cœur même de ce chemin de croix qu'est le chemin de vie de tout homme cette double question et affirmation ne joue pas en nous de façon logique.

"Père ! Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" - "Je suis vainqueur par Celui qui m'a aimé" Nous ne savons pas prononcer en même temps, devant le même visage d'un Dieu unique, ces deux paramètres de notre foi. Et cependant la spécificité chrétienne doit nous permettre de le faire. Si nous sommes chrétiens c'est-à-dire "du Christ", nous pouvons à la fois, sans contradiction, ce qui ne veut pas dire sans souffrance, crier : "Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?" et affirmer : "Je suis vainqueur par Celui qui m'a aimé." Nous avons célébré cette Pâque du Christ. La séparation entre Dieu et moi n'existe plus, le Christ l'a parcourue. La séparation de moi à Dieu n'existe plus, le Christ l'a parcourue. S'Il a crié : "Père ! pourquoi m'as-Tu abandonné ?" c'est parce qu'Il a mesuré la séparation. S'Il est ressuscité et s'Il a donné sa vie à Dieu et aux hommes, c'est parce que nous pouvons désormais parcourir son propre chemin c'est-à-dire savoir qu'il n'y a plus de séparation. Aux yeux de Dieu la séparation est annulée. Dieu s'est fait chair de péché. A nos yeux d'hommes, vue de notre côté, cette séparation n'est pas encore totalement achevée. Nous le savons, elle l'est dans le Christ. A nous, dans la communion à l'abandon et à la victoire du Christ, de faire en sorte que là où nous sommes, criant notre abandon, en notre nom ou au nom des hommes, nous puissions aussi proclamer l'hymne de la victoire. Le chrétien est cet homme qui proclame ce paradoxe que, dans l'abandon total, dans la défaite apparente, se manifeste la victoire. Le seul problème c'est que la défaite est réelle, visible, pesante et que la victoire, si elle est réelle, est beaucoup moins sensible, beaucoup moins visible et beaucoup moins gratifiante. Et cependant c'est elle et elle seule qui nous permet de ne pas en rester justement dans cette ténèbre et dans ces nuits de détresse, de faim, de péché ou de mal.

Alors ce texte de saint Paul est un hymne à l'amour de Dieu et non pas un hymne à la déchéance, à la détresse ou au péché. Voilà un texte que tout chrétien devrait, je crois, lire chaque jour, devrait, je crois faire sien chaque jour. Non seulement les jours où la détresse se fait plus lourde, mais les jours ou il sent, où il pressent, où il se réjouit aussi de la victoire. Cet amour du Christ nous est maintenant manifesté dans l'eucharistie de sa mort, "Pourquoi m'as-Tu abandonné ?" son corps livré, son sang versé qui est en même temps l'eucharistie de sa Pâque. En y communiant, nous affirmons, nous proclamons à nous-mêmes, entre nous, les uns pour les autres et au monde, que rien, malgré tout ou avec tout, ne peut nous séparer de cet amour de Celui qui nous a aimés.

 

AMEN

 

 

 
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