AU FIL DES HOMELIES

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 A QUOI CELA SERT-IL DE PASSER SA VIE A REGARDER UN PENDU ?

Lc 23, 33-34 + 39-43 ; 2 Co 3, 17-18

Célébration pénitentielle de réconciliation

(15 mai 1987???)

Homélie du Frère Michel MORIN

Rumilly : Rétable - Le bon larron

V

 

oici déjà plusieurs années, je regardais une émission à la télévision dans un petit hôtel du Rouergue. Et il y avait ce jour-là un événement d'Église très important, je crois même que c'était la parution de l'encyclique "humanae vitae". Une personne d'une quarantaine d'années, que je ne connaissais pas, engage le dialogue sur cet événement me demandant ce que j'en pensais, à l'époque pas grand-chose ! Tout d'un coup elle vient à me dire, même à me lancer à la figure cette phrase : "mais au fond, vous les chrétiens, à quoi ça vous sert de passer toute votre vie à regarder un pendu ?" Le pendu de cette croix, bien sûr. Cette phrase est restée longtemps pour moi très lancinante pour deux raisons. D'abord parce que je n avais jamais imaginé les choses comme ça. Ensuite parce que je n'ai pas su quoi répondre. Je suis resté muet, interloqué, suffoqué devant une telle déclaration que j'avais reçu telle une agression, sans pouvoir répondre.

       Ce n'est que plus tard, en relisant le passage de l'évangile que nous venons d'entendre qu'une lumière a commencé à se faire en moi sur ce fameux temps que nous perdons à regarder ce pendu, puis plus tard encore en méditant sur ces deux versets de la première épître de saint Paul aux Corinthiens que nous avons lu tout à l'heure.

       Je voudrais ce soir vous livrer, vous partager quelques réflexions à ce propos et de façon assez familière. Cet évangile, nous ne nous en rendons pas compte, contient une force tout à fait explosive. Ce n'était pas la première fois, qu'un homme demande pardon à Jésus. Il y en avait eu d'autres : la femme adultère, la pécheresse, Zachée, Marie-Madeleine, et probablement beaucoup d'autres, hommes et femmes de Palestine qui vivaient dans le péché, dans le vice, et tout ce que nous imaginons facilement. Mais ces personnages que nous connaissons bien ont rencontré Jésus dans une sorte de douceur, de douceur exigeante, puisque le Christ en pardonnant leurs péchés, en les réconciliant avec Lui, leur a demandé de vivre dans sa Paix, en leur disant : "va et ne pèche plus". Mais en définitive ils étaient dans des situations pas encore trop tragiques, ils n'étaient pas à la fin de leur vie, ni cloués sur une croix, ni condamnés à mort, ils profitaient plutôt autant que faire se peut de la vie. Ils faisaient la vie, comme on dit. Ils se trouvaient dans une situation moralement répréhensible, certes, mais après tout c'était leur vie.

       Et puis le Christ qu'ils ont rencontré, était un bel homme, il avait dû chatouiller le regard de Marie-Madeleine ou d'autres. Quelqu'un de belle allure et de bonne réputation, on montait même sur les arbres pour le voir. Ces rencontres entre Jésus et les pécheurs portaient l'empreinte d'une sorte de beauté, de beaucoup de douceur et de paix. Mais aussi, Zachée, Marie-Madeleine et tous les autres, ont eu encore quelques années à vivre pour manifester à Jésus l'authenticité de leur repentir, pour se convertir vraiment, ce qui ne veut pas dire que cela leur fut chose facile.

       Pour ce larron, ça se passe de façon tout à fait différente, lui n'a absolument rien à perdre, condamné à mort il a déjà tout perdu, même la vie. Et puis il est là pendu lui aussi sur une croix, en face de Quelqu'un qui n'a aucune beauté, ni aucune attirance, n'ayant plus "face humaine" comme l'avait annoncé le prophète Isaïe. Quelqu'un qui n'est même plus un homme, puisqu'Il est condamné à ne plus être un homme sur cette terre. Quelqu'un qui est complètement défiguré, la chevelure arrachée, le visage tuméfié, le sang voilant complètement ses traits. Lui non plus n'a rien à perdre puisqu'Il meurt.

       Or c'est là, je crois, l'extraordinaire du dialogue, cet homme, ce bandit qui n'a rien fait dans la vie de bien, il n'a même plus le temps de faire quelque chose puisqu'il meurt tout de suite, simplement il lève les yeux avec les forces qui lui restent et il voit en face de lui quelqu'un qui est pire que lui, apparemment, et il a cette phrase inouïe : "Souviens-toi de moi, Jésus, quand Tu entreras dans ton Royaume". Voilà ce qu'un condamné à mort dit à un autre condamné à mort dont il ignore apparemment tout, il lui parle comme à un Roi. La réponse est encore plus fulgurante, il n'y a pas de pénitence exigée, aucune comptabilité, Jésus ne lui demande même pas de se convertir. Il lui dit : "aujourd'hui même tu seras dans le Royaume", il ne fera même pas de purgatoire. Les autres avaient eu le temps sur la terre de purifier leur cœur par la conversion, lui n'a pas eu cette grâce. Cet épisode est absolument étonnant. Je crois que la réponse à la réflexion de la personne de tout à l'heure, est là.

       A quoi ça nous sert de regarder toute la journée un pendu ? Cela ne nous sert à rien, si ce n'est à entrer avec Lui aujourd'hui dans son Royaume. Le regard que ce brigand a posé sur son Seigneur a été envahi, j'allais dire, par une correspondance entre sa propre situation de pécheur condamné à mort et la situation du Christ en face de lui, le juste sans péché condamné à mort. Je pense que le brigand en voyant le Christ mourant a compris que c'était dans la mort de cet autre que lui-même pouvait trouver son seul salut, parce que sa mort ressemblait à la sienne.

       Ceci est très important pour nous. Bon, nous ne sommes pas pendus sur une croix, et le Christ n'y est plus, non plus avec son corps physique, son corps de chair, à Jérusalem, mais la situation entre nous et Lui est toujours la même. Cette situation est la suivante le Christ nous sauve, le Christ nous pardonne parce qu'Il est, là même où nous avons péché. Nos péchés d'orgueil sont pardonnés quand le Christ manifeste dans sa chair l'humilité absolue la seule grandeur et la seule beauté, parce que notre orgueil c'est son humilité torturée. Nos péchés de violence sont pardonnés par le Christ doux, parce que notre violence, c'est sa douceur torturée. Le Christ nous pardonne nos mensonges parce qu'ils ont sa vérité torturée, et que Lui reste juste et vrai et qu'il n'y a pas l'ombre d'un mensonge en Lui. Le Christ nous pardonne nos vols parce qu'Il nous donne tout ce qu'Il est le vol est toujours son bien torturé, accaparé. Le Christ nous pardonne nos péchés de domination parce qu'Il est obéissant et que nos dominations sont toujours une obéissance renversée. Le Christ nous pardonne nos péchés de chair par sa chair, parce que nos péchés de chair sont toujours sa chair défigurée. Le Christ nous pardonne notre haine par son amour infini, car notre haine c'est toujours son amour renié. Et je pourrais continuer toute la litanie de nos péchés quotidiens.

       Voyez-vous, frères, cela le larron l'a compris, dans ce regard posé sur cet homme plus misérable que lui, il a compris que chaque blessure du corps du Christ venait guérir ses blessures à lui, accomplissant l'oracle d'Isaïe : "dans ses blessures nous avons la guérison".

       Mais pourquoi ces blessures nous guérissent ? Elles sont des cassures, des brisures, des fêlures dans une chair humaine parfaite, à travers lesquelles passe, resplendit, coule la gloire de Dieu, la présence de Dieu, l'amour de Dieu. Voilà ce que veut dire le texte des Corinthiens : nous allons de gloire en gloire en face du visage qui est celui de la gloire de Dieu, gloire de Dieu qui repose, qui est imprimée sur le visage du Christ, et nous pouvons le reconnaître parce que nous l'avons déformé et blessé et torturé par nos péchés. Chaque blessure du corps de chair du Christ laisse couler la gloire de Dieu, et cette gloire coule dans nos propres blessures pour en faire la chair parfaite du corps du Christ. C'est à cela que nous passons notre temps, nous autres chrétiens, en regardant le fameux pendu. C'est cela que nous voulons vivre chaque jour de notre vie, comme ce larron repentant.

       Cette gloire qui coule des plaies du Christ comme le sang et comme l'eau, elle vient en nous, elle s'imprègne en nous par les plaies de nos péchés. Les blessures du corps du Christ répondent aux blessures de notre humanité, ainsi à nos péchés répond sa gloire. C'est là qu'il y a correspondance, correspondance exacte, non pas au sens scientifique mais au sens de la vérité, de l'authenticité, de même que nos péchés sont vrais et réels, de même et plus encore les blessures du Christ sont vraies et réelles qui viennent prendre la forme de nos péchés pour les cicatriser, les purifier, les guérir. Ainsi s'impriment en nous les marques de la gloire de Dieu, à chaque fois que le Christ nous pardonne.

       Il nous donne sa gloire, et à chaque pardon nous allons de gloire en gloire, de ressemblance en ressemblance, de paradis en paradis. Car lorsque Jésus dit au larron : "aujourd'hui tu entres dans le paradis avec Moi", ça veut dire, "aujourd'hui, par Moi, ta chair et ta vie sont réconciliées avec toi-même et avec les autres parce qu'elles sont réconciliées avec Dieu". Et le paradis c'est cela, la réconciliation parfaite de l'humanité tout entière de façon intégrale, totale et définitive. Voilà la gloire que nous connaîtrons au ciel, nous serons entièrement, totalement, intégralement réconciliés parce que la gloire de Dieu, lentement, au rythme de chaque pardon terrestre, aura inondé, vivifie, purifié toutes les blessures de nos péchés.

       Alors voyez-vous, nous allons vraiment de gloire en gloire. Et à chaque fois que nous recevons le sacrement de réconciliation, à chaque pardon que nous donnons, la gloire de Dieu vient en nous et elle ne s'en va jamais, même si nous recommençons à pécher autant, Dieu ne reprend jamais sa gloire, elle est toujours là, l'apôtre le dit : "vous allez de gloire en gloire", c'est-à-dire vous devenez "de plus en plus glorieux". Beaucoup de chrétiens disent : "mais à quoi ça sert de se confesser, je vais recommencer". Bon, au moins ils sont lucides, c'est déjà beaucoup. Mais il faut une autre lucidité beaucoup plus profonde : le plus important, pardonnez-moi, vous comprendrez, n'est pas de recommencer à pécher ou pas, mais bien plutôt d'aller de gloire en gloire, sachant qu'en chaque réconciliation le Christ nous glorifie par sa mort, par ses blessures, sachant aussi que chaque chute est un relèvement voilà le plus important. Ce soir il faut ensemble nous y éveiller. Pardonnés, nous sommes réconciliés, nous sommes donc glorieux de la gloire du Christ mourant qui pardonne. Et tout à l'heure ce que nous allons nous donner les uns aux autres dans le signe de la paix, c'est cette gloire du Christ présent en nous. Elle est le meilleur de ce que nous avons à nous donner. Le Christ n'est plus sur sa croix, mais le corps du Christ en son Église est toujours, Lui, sur la croix, toujours pendu.

       Église sainte, immaculée par la grâce divine, mais Église pécheresse, déformée, blessée, clouée par son propre péché et par le péché de l'humanité. Chacun d'entre nous vis-à-vis de l'Église, du corps du Christ, il nous faut lever les yeux avec le regard du larron, en voyant non pas d'abord les maux et les déformations du visage de l'Église, mais à travers ses blessures, la gloire du Christ qui coule en elle et qui en fait le signe de la réconciliation pour tous les hommes, comme pour nous-mêmes.

       Ce regard du larron, il doit être en chacun de nos yeux, en chacun de nos cœurs dirigé vers le visage du Christ que nous représentons maintenant par le bois des croix ou les peintures ou les sculptures, mais il doit se porter de façon plus vraie, plus authentique sur le visage de son corps qui est l'Église. Car être réconciliés, ce n'est pas avoir chacun un bout de la gloire de Dieu, c'est être ensemble marqués par la même gloire, par la même communion, par la même réconciliation, toujours donnée, célébrée et vécue dans l'Église.

       Alors : "à quoi ça vous sert de regarder un pendu ?" Mais, mon Dieu, si nous n'avions pas ce pendu devant les yeux, que serions-nous ? Nous serions morts désespérés, à chacun de nos péchés comme le larron qui n'a pas regardé vers le pendu.

       On dit souvent que l'amour de Dieu c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus beau. Eh bien, je crois qu'il y a quelque chose de plus grand que l'amour de Dieu son pardon. Car le pardon, ce n'est pas simplement un retour en arrière, c'est un amour plus grand que le premier parce que le premier a été blessé, parce que le premier a été torturé, parce que le premier a été mis à mort. Oui, l'amour de Dieu, a été répandu dans l'œuvre de la création, dans le cœur des hommes, mais jamais il n'avait été révélé comme ce soir-là, entre deux crucifiés défigurés, l'un qui pardonne d'une croix l'autre recevant ce pardon sur une croix. Il n'y a pas d'autre situation pour vivre l'amour de Dieu, pour vivre ce plus grand amour de Dieu qu'est son pardon.

       A cela aujourd'hui ensemble nous sommes invités, non seulement à nous aimer les uns les autres, mais à nous aimer les uns les autres comme Jésus nous a aimés en nous pardonnant tous nos péchés afin que nous puissions vivre dans sa gloire, c'est-à-dire réconciliés. Le reste, ça n'a aucune importance. Oui, vraiment, ce monde torturé par tant de péchés attend de nous que notre regard soit toujours fixé vers le Pendu de la croix.

       Dostoïevski écrivait dans un de ses romans : "le visage du Christ est le seul que nous puissions toujours regarder sans jamais cesser de voir celui des autres".

       Voilà la réconciliation que Dieu nous donne par la croix de Jésus voir tous les autres aimés et réconciliés dans la seule parole de Jésus appelant tous les hommes en son Royaume. Alors en regardant nos visages glorieux voici que nous y reconnaissons comme en filigrane le visage de Jésus : déjà maintenant nous entrons dans son Royaume.

       AMEN

 

 

 
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