AU FIL DES HOMELIES

DES FLEUVES D’EAU VIVE COULERONT

 Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - Année A (4 juin 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Et ces hommes ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun d’entre nous les entende dans sa propre langue ? »

Frères et sœurs, une certaine image d’Épinal de la Pentecôte simplifie énormément les choses, et en fait finalement le prototype de l’école Berlitz ou de la méthode Assimil. En effet, la diversité des langues peut être dépassée par le fait qu’existent aujourd’hui des logiciels de traduction : on s’adresse à son interlocuteur dans sa propre langue, automatiquement traduite dans la langue du destinataire, puis le destinataire répond dans sa propre langue elle-même traduite dans celle de l’expéditeur. En général, il ne faut pas y chercher la prose de Proust ou de Chateaubriand, ce n’est pas très brillant, mais on arrive finalement à se comprendre s’il s’agit de se donner un bref message ou un point de rendez-vous.

Nous avons donc tendance à penser que les langues sont un grand obstacle dans la société humaine, mais que, grâce au Saint Esprit, ce jour-là les apôtres ont été doués d’une capacité spéciale de pouvoir parler de telle sorte que tout leur auditoire, extrêmement varié, les comprenne : vous avez entendu saint Luc au début de ce récit prendre soin d’énumérer une table des nations – un petit cours de géographie de l’époque – pour exprimer leur grande diversité pour cette occasion de la pentecôte juive, fête de pèlerinage. Ainsi les juifs pieux venaient de tous les coins du bassin méditerranéen et du Proche Orient. Il ne faut pas oublier que la religion juive s’était étendue dans le bassin méditerranéen vers l’ouest comme vers l’est. On prend donc plaisir à énumérer toute la variété des langues de ceux qui sont rassemblés là, en s’étonnant que chacun comprenne dans sa propre langue. Il n’y a pas vraiment d’explication, on a appelé cela plus tard la glossolalie (le fait de pouvoir parler des langues), et même si apparemment c’est incompréhensible, chacun comprend.

Je voudrais insister sur un point que suggère la réflexion des auditeurs des apôtres. Le plus étonnant n’est pas simplement que l’Esprit puisse vaincre la différence des langues, mais qu’Il puisse dépasser et unifier la diversité des esprits des hommes. C’est bien là qu’est le problème ! Frères et sœurs, voir qu’une religion est capable de se diffuser et de se répandre est un phénomène tout à fait étonnant. Comment se fait-il qu’une expérience religieuse, qui la plupart du temps est initiée par une seule grande figure religieuse – Bouddha, Jésus-Christ ou qui vous voudrez – puisse se diffuser à travers les sociétés, les différentes cultures et civilisations ? C’est un véritable mystère non seulement pour le christianisme mais aussi pour toute religion. Comment se fait-il qu’une religion, qui part d’un point précis, historique, généralement très conditionné par les circonstances, puisse réussir  – pour le christianisme, le point de départ est mince, c’est un homme crucifié dont les disciples disent ensuite qu’il est ressuscité ? Comment expliquer cette diffusion qui va dans la diversité des existences humaines, à la fois personnelles et collectives ?

C’est cela le mystère de la Pentecôte. Ce n’est pas simplement l’image d’Épinal de tout le monde qui entend dans sa propre langue. C’est que l’expérience religieuse des disciples face au Christ mort et ressuscité, puisse être communiquée, traduite en diverses langues, et surtout insérée, inscrite dans l’existence de chaque croyant. C’est bien de cela qu’il s’agit. Il est ainsi remarquable que les premières communautés chrétiennes se soient posé le problème. La genèse de la foi de l’Église n’est pas naïve ! Ce n’est pas de se rendre compte qu’en envoyant deux ou trois disciples prêcher par-ci par-là, ça marche subitement ! C’est beaucoup plus profond que cela : alors que les disciples étaient tous morts de peur au moment même où Jésus était ressuscité et qu’ils avaient complètement perdu leurs repères et leurs références, comment se fait-il qu’une expérience vécue personnellement et aussi radicalement ait pu se communiquer de personne à personne jusqu’à nos jours ?

Dans la foi, la question a une seule réponse : un principe, une force spirituelle unit les croyants, les suscite, les accompagne et les fait grandir chacun personnellement. Telle est la réponse chrétienne. Il y a eu d’autres réponses : la conquête à coups de sabre, ou encore l’influence et la prise de pouvoir par des autorités politiques… Mais dans la communauté chrétienne, au moins au départ – peut-être qu’elle n’a pas toujours été fidèle à cette intuition – l’unité de l’expérience croyante des chrétiens réside dans la conviction que chacun est suscité, accompagné et voit se développer sa propre foi par un accompagnement personnalisé et qui est notre propre existence.

Les conséquences sont grandes : toute espèce de formalisme religieux est cassée. Les religions tendent souvent à penser – et là encore le christianisme n’a pas échappé à cette tentation – que pour être croyant – chrétien en l’occurrence – il faudrait obéir à telle et telle norme, admettre telle et telle institution, et ainsi on serait tranquille. On croit qu’avec un petit bagage universel, résumé par le Credo, le Notre Père et le denier du culte, on est bon chrétien, bon catholique. Ce n’est pas vrai. La vraie question est que chacun d’entre nous a un itinéraire personnel religieux, conduit, guidé, soutenu par l’Esprit Saint.

Qu’en est-il quand on baptise un enfant ?. Bien sûr, on pourrait penser que la famille étant chrétienne, elle a envie que le bébé soit chrétien. Certes, mais en attendant, que fait-on, que dit-on et que veut-on lorsqu’on fait baptiser un enfant ? On veut qu’il soit sous la conduite de l’Esprit Saint. On accepte que dès maintenant, les fonctionnements et les comportements humains pourtant nécessaires qu’on va lui inculquer ne soient pas exclusifs. Cela veut dire qu’il faut s’engager de la façon la plus nécessaire à éveiller la personnalité de cet enfant, en acceptant en même temps et inséparablement que son itinéraire spirituel, humain et religieux soit guidé par quelque chose qui n’est pas uniquement l’autorité parentale, ni l’autorité sociale, ni l’autorité éducative. On accepte que cet enfant soit guidé, saisi par la puissance même de l’Esprit, non pas pour nous en remettre totalement d’une façon un peu naïve entre les mains du bon Dieu – ce serait une manière lâche d’envisager l’avenir d’un enfant – mais pour que la destinée de cet enfant, le but de sa vie, l’accomplissement de son existence soit non seulement entre nos mains de serviteurs, mais aussi entre celles de l’Esprit Saint, qui va s’emparer de son cœur et lui donner au fur et à mesure de sa croissance, de sa maturité, de son approfondissement spirituel, sa véritable personnalité de fils de Dieu.

Frères et sœurs, c’est dire que le baptême, surtout célébré au milieu de la communauté chrétienne, signifie l’ouverture d’une existence qui n’est pas simplement la cérémonie, mais qui crée notre existence baptismale, qui fait que toute notre existence, à cause du baptême, sera sous la conduite et dans la mouvance de l’Esprit Saint. C’est cela qui est si grand pour nous les chrétiens. La grandeur de notre vie n’est pas seulement dans tout ce que nous pouvons entreprendre, réaliser, imaginer, concrétiser ; il nous faut de plus savoir respecter notre propre vie et la vie de ceux qui sont autour de nous et avec qui nous partageons ou non la même foi, respecter l’itinéraire que l’Esprit Saint est en train d’ébaucher en eux pour les conduire vers le Royaume de Dieu. La fête de la Pentecôte n’est pas seulement maintenant, elle est la permanence de notre vie baptismale au cœur et au long de notre existence.

Voilà la grandeur de la Pentecôte, de la puissance de l’Esprit Saint : « Aujourd'hui tu es fils de Dieu et je te garantis que dans le caractère le plus intime et le plus personnel de ce que tu vas être, tu rejoindras l’expérience profonde de tous ceux et celles que tu rencontreras », car le but de l’Esprit Saint est de faire que chacun d’entre nous réalise cette vocation personnelle qui nous a été donnée. La deuxième lecture affirme que nous formons un seul corps mais chacune des cellules du corps a un rôle particulier, unique et irremplaçable. Seul l’Esprit est capable de faire que cette particularité de l’existence de chacun d’entre nous soit un moyen de réaliser l’universalité sans jamais détruire la diversité et la variété de ce que nous sommes. Voilà pourquoi un certain nombre de Pères de l’Église, les plus anciens théologiens chrétiens, ont dit de l’Église qu’elle était comme la robe du Christ, une robe multicolore. Peut-être pensaient-ils à des pièces de grande qualité, des tissus de Damas, mais ils voulaient dire que ce qui fait le cœur de l’Église, c’est d’abord un tissage ; tous les liens existent donc entre tous les membres mais en même temps, ils sont bariolés, de multiples couleurs, selon la personne et la destinée de chacun.

Frères et sœurs, demandons à Dieu de renouveler en nous ce sens de la particularité de l’itinéraire de chacun d’entre nous, non par pour sauver notre quant à soi, ou nous distraire ou nous couper de la communauté de l’Église, mais sous la conduite de l’Esprit, pour réaliser cette unité qui n’est pas l’uniformité de tous ceux qui pensent et font la même chose, mais qui fait que nous sommes l’Église, enracinée dans l’expérience la plus authentique des apôtres et qui continue de génération en génération à travers toute la variété de nos existences et de nos destinées. Amen.

 
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