AU FIL DES HOMELIES

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SANS L'AVOIR VU, NOUS L'AIMONS

Ac 2,1-11 ; Rm 8, 8-17 ; Jn 14, 15-26
Dimanche de Pentecôte – année C (9 juin 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, vous vous êtes peut-être déjà posé la question : comment notre monde moderne se représente-t-il l’univers religieux ? Question difficile, car on sent bien qu’il y a une manière moderne de comprendre non pas la religion, mais le monde religieux dans son ensemble, et cette façon, la voici.

En fait, nous nous sommes tellement battus pendant des siècles pour les questions religieuses, qu’on a transformé le monde religieux en supermarché de la religion. Aujourd’hui, une des représentations cardinales, importantes de la religion est, qu’après tout, il en faut pour tous les goûts dans la nature et, ma foi, grâce à cette vertu magique qu’on appelle la tolérance, il est donné à chacun de pouvoir aller flirter, flâner dans les gondoles de ce supermarché religieux qui nous propose, tantôt un peu de bouddhisme, assaisonné d’un peu de charia, avec quelques onces de catholicisme, tantôt un petit peu de liturgie orthodoxe, bref, chacun peut faire son marché comme il l’entend et à son goût.

Évidemment, cela donne quand même une sorte de dilution globale de l’existence religieuse : chacun choisit son domaine, ses préférences, ses comportements et sa manière d’être. Il faut bien le dire, par certains côtés, dans le monde ancien, celui dans lequel l’Évangile est arrivé pour la première fois, beaucoup de gens pensaient la même chose. Au fond, quand on dit que le monde ancien, polythéiste, était plus libéral que le monde du Moyen Âge, on veut tout simplement dire ceci : dans l’Antiquité, lorsqu’on était un dévot d’Isis ou d’Osiris, il y avait des temples pour cela ; si on se sentait un fidèle de Zeus ou d’Apollon, on allait faire un petit pèlerinage à Delphes, etc. Chacun pouvait composer sa religion à son gré, et c’est ce que l’on a appelé le syncrétisme parce qu’à la différence d’aujourd’hui, avec le syncrétisme, on pouvait accumuler. D’ailleurs actuellement, il y a aussi parfois des tendances similaires.

Le christianisme est donc né dans ce contexte-là, il ne faut pas se faire d’illusions, le christianisme n’est pas né dans un contexte religieux unifié : ce n’est pas parce qu’il y avait une religion officielle impériale qui disait qu’il fallait faire des sacrifices à l’empereur que tout allait très bien. Non, en réalité, c’était un hypermarché religieux. Dans ce contexte-là, les premiers chrétiens se sont posé un certain nombre de questions, avec peut-être plus d’acuité que nous ne le pensons et que nous-mêmes le pensons pour notre propre existence. En effet, vous avez entendu tout à l’heure la question de l’apôtre Jude : « Seigneur, comment se fait-il que Tu doives te manifester à nous et non pas au monde ? », question apparemment de petit cénacle d’initiés ? Non, en réalité, c’est le fond du problème.

Les chrétiens, dès le début, ont été saisis par le fait que pour eux, cette foi, cet attachement au Christ, cette manière de vivre ensemble, de fonder des communautés, étaient radicalement nouveaux. Pour eux, c’était tellement évident que cela aurait dû se manifester et être clair pour tout le monde. Il y a encore des catholiques qui pensent la même chose aujourd’hui, cela nous paraît tellement bien le catholicisme que nous pensons que tout le monde devrait y adhérer spontanément. C’est plus compliqué que cela. Alors, que se demandaient-ils en fait ?

Ils se demandaient, et cette question-là est fondamentale : « Quelle est la vérité de ce que l’on croit et comment est-on sûr que c’est vrai ? » Voilà une question éternelle. Si on ne se l’est pas posée une fois ou l’autre quand on est chrétien, c’est qu’on a les yeux complètement bouchés. Comment se fait-il que je sois chrétien ? Nous pouvons reposer aujourd’hui à Dieu la même question que l’apôtre Jude : « Comment se fait-il que Tu Te manifestes à nous et non pas au monde ? » C’est un vrai problème. Les chrétiens ont donc eu à faire face à cette question. Comment l’ont-ils résolue ?

Ils auraient pu la résoudre par l’entêtement fanatique : « J’y crois parce que j’y crois », ou bien « j’ai la foi du charbonnier », ou encore « je crois ce que croit mon curé ». Cette dernière réponse n’est d’ailleurs plus du tout à la mode aujourd’hui. Cela veut dire qu’on a une vision du problème de la foi, de l’attitude croyante chrétienne comme une sorte de décision presque arbitraire : tout d’un coup, ça y est, j’y crois, je ne veux plus entendre parler d’autres questions, j’y crois, j’y crois ! Évidemment la question se pose, en tout cas c’est celle qui nous est transmise par l’Évangile de Jean, ce qui montre d’ailleurs l’extrême maturité des premières communautés chrétiennes : comment se fait-il que j’y croie, alors que je vois bien que les autres n’y croient pas ? Sans doute ce petit passage de l’Évangile est-il aussi l’écho d’un certain nombre de questions que se posaient les communautés, ou qu’on posait aux communautés. On leur disait : « D’accord, vous êtes croyants, mais c’est parce que vous êtes gonflés à bloc, et puis on voit bien, au moment de la Pentecôte, vous avez eu votre petit coup de pub, avec les douze apôtres qui ont parlé en toutes les langues, donc peut-être qu’un petit miracle vous a convaincu. Mais après tout, chez nous les païens, nous avons aussi la Pythie qui prenait des fumettes tous les matins pour rendre des oracles ; donc peut-être que vous êtes vous-mêmes aussi victimes d’une certaine manipulation religieuse, des transes ou je ne sais quoi ? »

Non, les premiers chrétiens répondaient en disant : « Il y a deux choses : la première, c’est que cette parole que nous avons reçue est signe de la présence du Christ et de son salut, dont les premiers disciples ont été les témoins et en qui nous avons cru ; cette parole-là nous a créés comme communauté ». « Si quelqu’un M’aime ». C’était même une sorte d’étonnement que la foi des premiers apôtres au Christ puisse engendrer la foi des générations suivantes. C’est d’ailleurs ce que dit une fois  saint Pierre à ces jeunes chrétiens qui n’avaient jamais connu le Christ : « Sans L’avoir vu, vous L’aimez ». C’était l’étonnement maximal ; et Pierre semble leur dire : « Que nous y croyions, nous les vieux briscards de la première génération, cela peut se comprendre, mais que vous, qui n’avez jamais connu le Christ, vous L’aimiez ! » Nous, sans avoir vu le Christ, nous L’aimons, et c’est là que la réponse de Jésus à Jude prend tout son sens. C’est parce que vous êtes dans l’attachement au Christ – « Si quelqu’un M’aime, il garde ma parole » – qu’à ce moment-là se crée un lien, perçu non pas d’abord comme un lien individuel, mais par le fait que c’est toute la communauté qui adhère. Voilà pourquoi encore aujourd’hui, quand on commence la deuxième partie de l’Eucharistie, on commence par le Credo. C’est pour dire que si nous sommes rassemblés ici, c’est à cause de ce que nous croyons. Nous ne sommes pas ici pour défendre des intérêts catégoriels, sociaux, l’amélioration ou la baisse de telle ou telle taxe, nous sommes ici simplement parce que sans L’avoir vu, nous L’aimons, et que nous croyons aujourd’hui, si on baptise Arthur, que sans L’avoir vu, nous aiderons Arthur à aimer le Christ.

C’est quand même quelque chose d’assez extraordinaire que dès la première génération chrétienne, les chrétiens aient précisément eu cette perception : « Sans l’avoir vu, vous L’aimez ». Mais alors pourrait revenir l’accusation de fanatisme. C’est possible, mais il y a un deuxième niveau de réponse : « Quand Il viendra, l’Esprit de vérité, Il vous enseignera toutes choses ». Cela, c’est la Pentecôte. Cela veut dire qu’au moment où vous recevez la Parole, ce n’est pas vous qui arrivez par votre seul choix, par votre seule adhésion à y croire, mais c’est l’Esprit de vérité. Ce qui authentifie en vous cette Parole, cet attachement au Christ, ce n’est pas vous-mêmes qui êtes la source de votre propre conviction, elle vous est donnée, et cela c’est l’Esprit, et c’est pour cela que dans ce passage-là, saint Jean dit « l’Esprit de vérité ». Cela veut dire une chose qui est peut-être difficile à accepter aujourd’hui par certains : pour nous, chrétiens, nous croyons que si nous avons une attitude de foi, de confiance, d’accueil de la Parole de Dieu, l’adhésion à sa racine ne vient pas de nous, la foi n’est pas une attitude d’auto-affirmation. Être croyant, ce n’est pas dire : « C’est moi qui suis la source de ma confiance dans le Christ » ; être croyant, chrétien, c’est reconnaître qu’on est là parce que le Christ Lui-même nous a envoyé l’Esprit pour nous conforter et nous établir dans cette foi et cette confiance.

Frères et sœurs, c’est cela la Pentecôte. La Pentecôte n’est pas simplement cet événement un peu illuminé avec des apôtres qui se font entendre en toutes langues. Non, mais même le miracle des langues est très intéressant, car au fond, les apôtres ont parlé leur langue ; mais ce que veut dire l’évangéliste Luc, c’est que quand on a entendu la Parole des apôtres, « chacun l’entendait dans sa propre langue », c'est-à-dire que chacun était motivé au plus intime de lui-même par une adhésion de foi, qui ne venait pas uniquement d’une langue qu’il ne comprenait pas, mais qui venait de l’Esprit qui lui faisait comprendre les enjeux mêmes de sa foi et de sa confiance.

Frères et sœurs, je pense que nous, chrétiens, nous avons vraiment dans le monde actuel à apporter une compréhension du problème religieux qui ne doit pas être celle que je décrivais tout à l’heure, du supermarché. La religion n’est pas d’abord une question de choix parmi plusieurs possibilités. La religion, être en lien avec le Christ, avec Dieu, c’est un don de Dieu. La Pentecôte est là pour nous dire que, quand nous accueillons ce don de Dieu, ce n’est pas nous-mêmes qui nous créons croyants – ce serait le pire de tout, c’est le début de la secte –, mais c’est nous-mêmes qui accueillons la plénitude de la foi, une connaissance qui ne vient pas de nous – « sans l’avoir vu, vous L’aimez » –, et une manière d’être ensemble, l’Esprit de vérité qui nous enseigne toute chose et qui fait l’unité et la communion entre nous.

C’est pour cela que la Pentecôte est une si grande fête et qu’elle a été considérée comme le début de la vie de l’Église. Non pas la vie de l’Église, simplement comme institution, mais la vie de l’Église comme lieu d’accueil du témoignage de l’Esprit et de la vérité qui nous est donnée et qui nous est partagée depuis ce jour, car depuis ce jour-là, même si on le fête plus spécialement un dimanche pour faire mémoire de cela, en réalité, c’est Pentecôte tous les jours et à tous les instants. Amen.

 
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