AU FIL DES HOMELIES

LA GLOIRE ET LE BUZZ

Ac 1, 12-14 ;1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1-11
Septième dimanche de Pâques - année A (28 mai 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, il y a des jours où on rencontre des coïncidences entre nos pensées et celles des autres. Hier soir j'ai reçu un e-mail qui me demandait simplement de prêcher sur la gloire. Comme c'est le sujet auquel j'avais pensé, je vais essayer de vous dire ce qu'est la gloire dans l'Evangile.

Le premier repère à se donner pour savoir ce qu'est la gloire, selon la vieille expression, "ce n'est pas la gloire" parce qu’au moment où Jésus fait cette prière, sa situation n'est pas glorieuse. Il s'est brouillé avec toutes les autorités de Jérusalem, Il se sent de plus en plus seul, Il a emmené les disciples au Jardin des Oliviers, ils n'ont pas fait tellement attention à ce qui pouvait se passer et ils n'ont pas pu veiller une heure avec Lui. Jésus doit alors mesurer, même si ce n’est pas dit explicitement, l'abandon total qu'implique ce vis-à-vis avec la mort. Par conséquent, prier pour être glorifié quand on est face à la mort est une véritable gageure. Il faut bien comprendre que Jésus n'a pas demandé la gloire auparavant. S'Il l'avait demandée dès le début de son ministère public, cela aurait marché tout de suite, mais Il ne l'a pas voulu. La gloire ne sera pas immédiatement le résultat d'un certain succès. Voilà le premier repère.

Le deuxième repère nous est aisément fourni par internet. Sur internet, il y a le "buzz". Tout le monde sait ce qu'est le "buzz". Ce sont ces rumeurs vraies ou fausses, la plupart du temps à moitié vraies et à moitié fausses, que l'on fait circuler sur internet pour mettre en valeur une personne, dire ce qu'elle a fait etc. Comme les gens sont de plus en plus fous, il y a de plus en plus de "buzz". Il se passe tellement de choses étranges, qu'il est très facile d'entretenir le "buzz" sur n'importe qui et n'importe quoi. Cannes, avec la fente des robes ou les décolletés un peu plongeants, crée le "buzz" toutes les demi-heures. Est-ce cela qui donne la véritable carrure cinématographique ou esthétique aux personnes qui en bénéficient ? Ce n'est pas sûr ! Mais le "buzz", dans le vide médiatique, est la manière dont on plonge par le vide de nouvelles pratiquement sans intérêt, dont la seule fonction est de se répandre à toute vitesse. Or, vous connaissez l'expression révélatrice : "On crée le buzz". On fabrique artificiellement grâce à des moyens très sophistiqués et utiles par ailleurs, mais en l'occurrence utilisés de façon complètement tordue, on crée un bruit, assimilable à une certaine gloire, mais c'est exactement l'inverse. Le "buzz" consiste à faire du bruit autour de rien ; c'est cette manière d'occuper le terrain comme si l’opinion publique était toujours disponible, en essayant de se partager le gâteau de la façon la plus astucieuse et la plus affriolante possible pour que tout le monde s'y intéresse. Cela dure quelques heures, ça n'a aucun intérêt mais ça marche : on crée le "buzz". La personne en général ou son entourage propre, a tout intérêt à développer le bruit, le murmure, la nouvelle, y compris pour soi-même. En réalité, c'est artificiel, monté de toutes pièces, et c'est l'inverse de la gloire.

La gloire n'est pas créée, ni fabriquée. D’ailleurs dans l'Antiquité on n'avait pas les moyens de se fabriquer la gloire, surtout lorsque vous terminiez crucifié sur un gibet. Or, la gloire résulte vraiment de l'adhésion, de la reconnaissance et de l'appréciation des autres. C'est pour cela que chez les anciens elle avait tellement d'importance, non pas pour pavaner – ce n'était ni inclus, ni exclu –, mais pour rencontrer tout à coup la reconnaissance de son entourage. On ne peut pas créer, se fabriquer la gloire ou une réputation de gloire. C'est une reconnaissance.

Cela change tout, car si le "buzz" est une manière de nous revêtir avec les oripeaux d'une opinion publique qui ne sait plus quoi penser ni quoi chercher, la gloire est au contraire la manière d'accueillir la reconnaissance des autres. Nous devons nous efforcer de ne pas créer cette gloire, en y ajoutant éventuellement notre mensonge, mais au contraire de laisser transparaître la vérité de ce que nous sommes à travers le regard, l'attention et la reconnaissance des autres. Lorsque Jésus dit : « Glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de Toi », alors qu'Il est dans le vide absolu, qu'Il frôle le néant et la mort, Il veut dire au Père : « Ce que Je suis, Je ne le suis que par la gloire que Tu m'as donnée », c'est-à-dire « c'est ta reconnaissance, c'est ton regard sur Moi, c'est ta manière d'être avec Moi et pour Moi qui m'ont donné d'être qui Je suis. Maintenant, il ne me reste plus que ça ». Voilà la prière de Jésus. Cette prière de saint Jean dans l'Evangile, c'est le moment où Jésus constate qu'après tout ce qu'Il a fait dans sa vie publique, après tous les contacts qu'Il a eus, après toute la vie qu'Il a menée etc., tout n'est finalement que du vent, presque du 'buzz".

Ce qu'Il veut maintenant, ce n'est pas qu'on crée un faux bruit autour de Lui, mais simplement reconnaître que la seule chose qui Le constitue comme tel, c'est la gloire que le Père Lui a donnée. Au moment où Il s'avance vers la mort, Il sait ce qui L'attend. Il s’interroge : « Que me reste-t-il après tout ce que J'ai vécu. Une petite poignée d'apôtres qui se volatilisera dès qu'on viendra M'arrêter ? Une certaine renommée, un souvenir ? Mais tous ceux à qui J'ai apporté de l'aide, du secours, des guérisons, se sont tous enfuis ! Que Me reste-t-il ? Ni la reconnaissance de mon peuple, ni celle des autorités de Jérusalem. Il ne Me reste que la gloire ». Et c'est une gloire dont chaque homme, s'il avait été présent au moment où le Christ priait son Père, aurait pensé que ce n’était vraiment pas cela la gloire. C'est à ce moment-là que Jésus dit : « Il ne me reste que Toi. Si Tu ne me tiens pas dans les épreuves que Je vais affronter, comment pourrais-Je tenir ? Je ne suis ce que Je suis que par l'amour que Tu M'as donné de toute éternité ». "Glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de Toi avant la création du monde".

Mais, voici le troisième repère, « cette gloire que Tu M'as donnée, Je veux la partager avec mes disciples ». Autrement dit, « Je ne veux pas que mes disciples Me construisent eux-mêmes une réputation autour de ce que J'ai vécu, de ce que Je vais vivre et de ce que Je vais mourir, mais Je veux que ce soit la gloire que Tu M'as donnée qui fasse maintenant le lien entre la situation où Je suis, et le moment où les disciples commenceront à annoncer le salut pour l'humanité ». La prière que le Christ fait à ce moment-là est l’affirmation que tout ce qu'Il a vécu jusqu'à maintenant ne pouvait reposer que sur l'amour du Père qu'Il Lui avait donné d'être ce qu'Il est. « Et maintenant, il faut que ce que tu M'as fait être au milieu de l'humanité, en vérité, cela ne se communique pas par les moyens artificiels de la publicité mais par le fait que la gloire va passer de personne en personne à travers toute la vie de l'Eglise et de tous les disciples que mes propres premiers disciples rencontreront ».

La gloire devient la condition de vie des disciples. Nous-mêmes lorsque nous parlons de la gloire, ne cherchons pas notre propre gloire. En fait la gloire est le moment où chacun d'entre nous reconnaît la véritable personnalité de l'autre, comme Celui qui a été aimé par Dieu et qui a accepté de donner sa vie pour Lui. La gloire est le système de reconnaissance qui lie tous les membres de l'Eglise entre eux, car chacun d'entre nous reconnaît que ce qu'il est par le baptême, par l'amour des autres, il ne l'est pas par lui-même, il l'est par l'amour de Dieu, du Christ qui a donné sa vie et par l'amour des autres qui nous entourent et qui vivent avec nous la même aventure spirituelle.

La gloire est plus une manière d'être ensemble, et c'est pour cela que c'est si difficile pour nous d’essayer de saisir cette réalité de la gloire car la plupart du temps, nous en faisons une qualité de celui qui va s'imposer par un pouvoir politique, spirituel ou autre... Or ce par quoi le Christ veut rayonner, c'est par la reconnaissance que son Père Lui a toujours accordée. Et nous, c'est d'une certaine manière très souvent la même chose. Par exemple, qu'est-ce que la fête des mères, la gloire d'une mère ? Ce n'est pas toutes ces photos publiées sur internet, c'est la reconnaissance qu'elle a accordée à son enfant pour lui dire : « Tu es mon enfant ». C'est cela la maternité ; c'est un peu pareil pour la paternité mais ils ont plus de mal à le reconnaître. Par la maternité, la mère fait la gloire de son enfant ; la vraie gloire d'une mère, c'est son enfant, non pas pour se vanter mais pour dire ce qu’elle a été pour son enfant, cet enfant-là avec cette destinée, avec ce chemin et avec cette découverte de la manière d'aimer, d'être aimé et de marcher sur le chemin de Dieu.

Frères et sœurs, ne prenons pas la gloire comme un "gros mot", comme si Dieu voulait nous impressionner, faire sa publicité. Bien au contraire, la gloire est la simplicité absolue, elle consiste à être réduit uniquement à ce que nous sommes, et ce que nous sommes à travers la reconnaissance du regard des autres. C'est pour cela qu'il est très important de pouvoir regarder les autres avec un regard de gloire, de la manière dont Dieu les regarde Lui aussi.

Frères et sœurs, profitons de cette semaine qui nous prépare à la Pentecôte, non pas pour essayer d'augmenter notre potentiel spirituel et montrer que nous sommes plus pieux que le reste du monde – c'est notre "buzz" à nous, et chacun essaie de s’en débarrasser plus ou moins –, mais pour essayer de comprendre ce qu'est la gloire ; notre gloire, c'est notre regard sur les autres et c'est le regard de Dieu sur nous. Amen.

 
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