AU FIL DES HOMELIES

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LE KALEIDOSCOPE DE L'UNITE

Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14.16-17.20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques – année C (2 juin 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je leur ai fait connaître ton nom pour qu’ils aient en Moi l’amour dont Tu M’as aimé ».

Frères et sœurs,

Qu’est-ce que l’Eglise ? La plupart du temps – nous le voyons bien dans les réactions de l’espace public surtout, les médias, les journaux, parfois même les manifestations –, ce qu’on veut essayer d’affirmer en premier est le côté "massif" de l’institution. Malgré la déchristianisation, malgré la sécularisation, l’Eglise existe encore : elle est capable de se manifester finalement avec beaucoup plus de succès que la CGT. Mais est-ce vraiment une preuve ? Ce n’est pas sûr parce que ce n’est pas la meilleure manière dont on manifeste l’être même de l’Eglise. Pourquoi ?

C’est à cause du texte que nous venons de lire. On devrait parfois prendre le temps de lire un évangile. Ce n’est pas très long, ça fait à peine vingt pages. En fait, quand vous lisez un évangile, vous lisez un dixième du roman habituel que vous lisez tous les soirs. L’évangile de Jean est un texte très intéressant. C’est le chapitre dix-sept. On l’a appelé la prière sacerdotale, bien que ça n’ait rien à voir avec les curés. Que va faire Jésus ? Il sait qu’Il va mourir. Il marche vers la mort, Il est au Mont des Oliviers et Il fait une prière qui résume son œuvre. Chose assez extraordinaire, l’évangile de saint Jean, à travers cette prière, veut nous faire comprendre que Jésus, dès le départ, a eu un projet lucide, organisé, cohérent et complet. En effet, cette prière se compose de trois morceaux. Je ne vais pas vous faire un sermon sur toute la prière.

Premier passage : « Père, Je veux que Tu me glorifies et que Je Te glorifie ». C’est une relation de Jésus avec son Père. Jésus veut glorifier son Père mais Il demande aussi au Père de Le glorifier. Dans ces dix premiers versets, Jésus décrit la relation qu’Il a avec son Père. Il veut transmettre, accueillir la gloire du Père et Il veut rendre gloire au Père ; rendre gloire au Père, ce n’est pas simplement réciter des gloria patris, c’est d’abord dire et apporter réellement au Père ce que le Père a voulu, c’est-à-dire « Je veux Te glorifier, Je veux T’apporter toute l’humanité ». Nous avons ici la racine de l’Eglise. Qu’est-ce que la racine de l’Eglise ? C’est le lien qui existe entre le Père, Celui qui est à l’origine de tout, et le Fils qui est là pour accomplir la volonté du Père. L’Eglise est donc la volonté du Père. Vous allez me dire que c’est bien abstrait ! Non, l’Eglise est le projet de Dieu. Quand vous avez des projets, il faut normalement que ça se réalise. Sinon ce sont des rêves et des châteaux en Espagne. Dieu, quand Il rêve pour l’Eglise, ne rêve pas de châteaux en Espagne, Il rêve vraiment que l’Eglise puisse se réaliser.

Deuxième temps : « Qu’ai-Je fait pour ça ? » dit Jésus à son Père. « Je veux qu’eux, mes douze disciples (c’est mal parti parce qu’il y en a déjà un qui est en train de Le vendre aux grands prêtres), à qui Je T’ai révélé, puissent garder la même unité que Nous avons tous les deux ». Vaste programme. Jésus dit alors : « Il y en douze, il faudra compléter après, Je veux que ces douze-là soient dans la même unité avec Moi que Moi Je suis avec Toi ». C’est très audacieux, mais c’est aussi ça, l’Eglise. C’est-à-dire que lorsqu’on fête les douze apôtres – mais c’est dommage que personne ne vienne fêter les douze apôtres –, on fête ceux qui ont été les premiers en lien avec Jésus, d’un lien non pas simplement de familiarité, écoutant son enseignement et trouvant cela très bien, mais écoutant son enseignement pour être un en Lui parce que le Christ veut qu’ils soient, les douze apôtres, un en Lui, comme Lui est un avec le Père. Tel est le programme. Ce n’est pas si simple ! L’unité qui va exister entre les douze apôtres est le même lien qui existe entre le Père et le Fils. Voilà l’Église, comme les douze apôtres. Quand on parle des apôtres, on ne parle pas simplement d’espèces de magnétophones qui vont répéter comme des perroquets l’enseignement de Jésus, on parle de personnes qui ont été dans le cœur même du Christ avec la même unité, la même profondeur, la même vie que le Christ est dans son Père. C’est un vrai défi. C’est pour ça qu’on les considère comme des saints même si leur vie n’a pas toujours été édifiante puisqu’une ou deux heures après que Jésus a prié pour que les apôtres restent en unité avec Lui comme Lui avec le Père, Pierre Le trahit. Ça nous donne une mesure de ce qu’est l’Eglise ! A la fois celui qui devrait être le plus proche et celui qui va Le trahir.

Mais la troisième étape, celle d’aujourd’hui, nous concerne tous. C’est d’ailleurs assez étonnant que nous ayons ce troisième plan. Jésus dit à son Père : « Nous sommes un, Toi en Moi, et Moi en Toi. Les douze sont en Moi comme Toi Tu es en Moi et Moi en Toi ». Il y a la même unité qui se diffuse parce que Jésus les a instruits. Ils savent de quoi il s’agit et ils savent qu’en réalité ils sont appelés d’une façon ou d’une autre, dans leur vie, à témoigner de ce que nous sommes un avec Lui. Mais ils posent la question. Et la suite ? Voilà le problème, aux versets 20 à 26. Comment cela va-t-il continuer ?

C’est extraordinaire : un homme qui va mourir et qui sait qu’Il a délivré le message absolument décisif pour l’histoire du monde, un vrai homme, dit humainement comment ça va se transmettre. Cela va-t-il continuer ? Comment cela va-t-il continuer ? Il dit alors une chose absolument incroyable, que jamais Bouddha ni Mahomet ni personne n’ont jamais dite : « Je veux que grâce à leur parole, l’amour dont ils sont aimés eux-mêmes par Nous, passe de personne en personne jusqu’à la fin des temps ». Autrement dit, c’est la plus grande prophétie de toute la Bible. Jésus commence en questionnant : « Comment peut-on être un ? Nous, Nous sommes un, Toi le Père, Tu es en Moi et Moi Je suis en Toi ». Ensuite : « Comment cela se transmet-il ? C’est ce que Je suis venu faire à travers ma vie. J’ai voulu que cette unité qui nous unit l’un à l’autre puisse aussi se transmettre à mes douze disciples ».

Mais après les disciples, il faut qu’entre les disciples et les générations suivantes, toutes les générations suivantes, toute l’humanité – « Je vous envoie au milieu des nations » –cette unité-là ne reste pas dans le petit groupe fermé des douze disciples, mais qu’elle soit manifestée, plantée, diffusée, agissant comme un catalyseur qui va provoquer une sorte de coalescence de tout ce qu’ils rencontrent pour faire une unité. Ça veut donc dire que pour Jésus, l’unité de l’Eglise n’est pas simplement l’ensemble de ceux qui se rallient par le baptême. L’unité de l’Eglise est l’unité qui existe à l’intérieur de la vie de la Trinité et qui petit à petit infuse, diffuse à travers l’humanité, et dont nous sommes les récepteurs. On n’y pense jamais, mais quand on est ici dans cette église – où on ne se connaît pas tous parfaitement bien, du point de vue humain chacun a sa réserve et son quant-à-soi, c’est bien légitime –, le lien qui nous unit tous les uns aux autres dans le fait même d’être ici, c’est le lien d’amour entre le Père et son Fils. C’est ça, l’Eglise.

Autrement dit, on ne peut pas trop se réfugier derrière l’aspect institutionnel, qui d’ailleurs n’est pas à certains moments vraiment séduisant, mais il faut au contraire essayer de découvrir comment ensemble nous sommes un, « qu’ils soient un comme Nous sommes un, Toi en Moi et Moi en Toi ». Non pas Moi aussi en Toi, mais Moi aussi en eux.

Il faut faire attention aux mots du Credo : « Je crois en l’Eglise ». On ne dit pas "l’église-institution-béton-qui-traverse-les-siècles", on dit : « Je crois en l’Eglise une », avant même la sainteté. Je pense que ceux qui ont fait le Credo étaient assez lucides pour croire que l’Eglise ne brillait pas toujours par sa sainteté. Mais s’il y a une chose fondamentale, c’est l’Eglise une ; or cette unité ne vient pas de nous, ne vient pas du clergé, ne vient pas des ministres, ne vient même pas de la structure ministérielle, cette unité vient d’abord du fait que le Christ a prié, a voulu que l’unité qu’Il a avec son Père, soit aussi ce qui nous lie chacun d’entre nous à Lui, et par Lui à son Père.

Frères et sœurs, ce n’est pas notre vision spontanée de l’Eglise. La plupart du temps pour nous, l’Eglise une, c’est "on pense tous pareil". Non ! Ce qui nous lie, c’est bien l’amour du Père et du Fils et cet amour de toute façon est infini ; l’Eglise est ou devrait être comme une sorte de kaléidoscope. A partir de trois ou quatre cristaux dans un tuyau avec un miroir, on obtient des images à l’infini, et c’est ça, l’Eglise. Chacun d’entre nous a sa personnalité, a sa manière d’être, a sa manière d’aimer, a sa manière de réaliser tous les talents qu’il a reçus dans sa vie, à la lumière, par le reflet et par l’échange entre toutes les particules de verre qui se reflètent sur le miroir du tuyau qui est le kaléidoscope.

Frères et sœurs, je crois que c’est la meilleure manière de nous préparer à la Pentecôte. A la Pentecôte, les disciples parlent dans une langue qu’on ne connaît pas, et chacun les entend dans sa propre langue. Jésus à la Pentecôte n’a pas donné à l’Eglise de parler uniquement latin ; l’Eglise n’est pas le peuple de ceux qui ont tous la même langue, c’est la diversité des langues parce que ce qui assure le lien de compréhension, c’est l’unité du Père et du Fils dans le cœur de chacun d’entre nous.

C’est une unité qui ne peut pas exister dans les nations, dans les cultures parce que les nations et les cultures sont obligées d’avoir un instrument, un outil, le langage, des coutumes, des traditions, des habitudes qui font qu’on s’entend, on se comprend, et généralement on ne se tape pas trop dessus. Ici est l’originalité de l’Eglise : chacun d’entre nous reçoit cet amour du Père, et comme il le reçoit selon une facette du kaléidoscope, il le reçoit chacun selon ce qu’il est, selon ce qu’il lui est donné de recevoir de l’amour du Père et du Fils. C’est le mystère de la Pentecôte. Retrouvons au plus intime de nous-mêmes la réalité de cet amour du Père et du Fils en nous, dans le cœur de nos frères, et nous serons vraiment l’Eglise, c’est tout ce qu’on peut se souhaiter les uns aux autres.

 
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