AU FIL DES HOMELIES

Photos

PAUL ÉTAIT-IL SUICIDAIRE ?

Ph 1, 20-25 ; Mc 6, 45-56

(23 mai 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ma vie c'est le Christ !

F

rères et sœurs, "Ma vie c'est le Christ, mourir représente un gain, si la vie dans cette chair doit permettre encore un fructueux travail, j'hésite à faire un choix". Saint Paul était-il suicidaire ? La question mérite d'être posée parce qu'à l'époque le phénomène du suicide était plus fréquent qu'on ne pense, particulièrement dans les milieux cultivés. Le plus connu des suicides de l'époque est un exact contemporain de Paul, il s'agit de Sénèque qui s'est ouvert les veines dans sa baignoire !

La problématique, et un certain nombre d'interprètes ne se sont pas gênés pour le dire, Paul est influencé par une philosophie qui est une sorte de distance, voire de mépris pratiqué dans la satisfaction vis-à-vis du monde, et là il exprimerait son dédain, son dégoût de la vie ici-bas. Je crois que c'est aller un peu rapidement en besogne, mais cela nous met quand même sur la piste d'un réel problème.

Saint Paul est véritablement celui qui a systématisé le problème de l'intériorisation de la relation au Christ de la façon la plus radicale qui soit. Il est certain que lorsqu'on lit les évangiles, le Christ des évangiles est un Christ à suivre ou à imiter mais il y a toujours une sorte de différence, de distance entre le Maître et les disciples qui le suivent. Quand Paul se convertit, il n'a pas éprouvé cette distance qu'avait créé le fait que Jésus a vécu dans la chair, dans la condition spatio temporelle qui est attestée pour sa vie publique et sa mort. Paul n'a connu que le Christ ressuscité et cette connaissance a été tellement décisive qu'au moment même de son chemin de Damas, pour lui, le Christ est d'abord une sorte d'événement de transformation personnelle, fondamentalement intérieure. Paul n'a jamais eu l'idée de suivre le Christ sur les chemins de Galilée, jamais il n'a envisagé sa relation au Christ comme une relation de disciple qui suit un maître et qui applique ses enseignements. Il a tellement intériorisé la présence du Christ ressuscité en lui, qu'il a été le premier à dire : "Ma vie c'est le Christ". C'est une phrase qu'on ne peut pas citer à la légère. Cela veut dire que Paul dit à ses Philippiens dans une sorte d'éclair de lucidité sur sa vie, son apostolat, dès maintenant, je vis de la vie même du Christ ressuscité. Il y a une identité entre la puissance de résurrection du Christ et la manière dont Paul dès ici-bas vit du Christ.

C'est la base de toute la théologie sacramentelle, de tout ce qui a animé la grande tradition mystique en Occident, à partir du moment où le Christ est ressuscité. Le mode de sa présence à l'intérieur et à l'intime de chaque fidèle n'est pas un rapport d'extériorité, mais c'est un rapport plus que fusionnel puisque c'est la vie même du Christ qui devient le principe de la vie de l'apôtre. C'est ce qu'il explique à ses Philippiens dans une sorte d'épanchement confidentiel. On n'a pas beaucoup d'endroits où il rappelle cette réalité.

Du coup, pour lui, si le Christ est le dynamisme intime, personnel de sa propre vie, se pose alors la question : qu'est-ce que je fais ici ? Est-ce que je peux continuer ici-bas sur la terre, il est prisonnier, c'est une vie difficile, il y a des tensions entre les communautés qu'il a fondé. Est-ce que vraiment cela vaut la peine que je reste ? l'idéal ne serait-il pas préférable que je perde le vêtement de ma corporéité, de mon rapport au monde, pour que je sois totalement au Christ et que la puissance de vie qui pour l'instant est encore latente, pas pleinement épanouie, puisse vraiment s'épanouir ?

Il n'y a pas beaucoup de chrétiens qui aujourd'hui, disent des choses pareilles, mais dans ce monde-là, l'idée même est le pire défi par rapport à l'attitude de Sénèque qui veut quitter le monde parce qu'il en a assez ! Saint Paul ne veut pas quitter le monde par dégoût, mais il se rend compte que le principe fondamental de son existence vient d'ailleurs. Plus il se rapprochera de ce principe fondamental plus il aura des chances d'être lui-même. C'est l'inversion totale face à la mort. Quand Paul est confronté à ce dilemme, il dit que par amitié pour ses Philippiens, il va rester ! Il ne se prend pas pour indispensable, mais il dit au fond que s'il est là maintenant, même s'il a cet immense désir de rejoindre le Christ, en réalité, ce qui fait qu'il est là c'est le souci du service de l'Église et notamment de cette Église de Philippes qu'il veut réconforter dans la foi.

C'est quelque chose qui nous est un peu difficile à penser parce que c'est vraiment sur le fil du rasoir. Cela fait partie de cette mentalité qui animait Paul ainsi que les premières communautés, on pensait vraiment que l'entrée dans le royaume était là de façon imminente. C'était comme une sorte de voile très fin qui séparait ce monde-ci de l'autre monde.

Frères et sœurs, que cette analyse autobiographique de Paul nous aide non pas à mépriser la vie d'ici-bas, mais à réaliser ce que pouvait être le dynamisme des premières communautés chrétiennes et cette conception radicalement nouvelle que le christianisme établissait dans le rapport de tout homme à Dieu.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public