AU FIL DES HOMELIES

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 LA LETTRE TUE, L'ESPRIT VIVIFIE

2 Co 3, 3-18 ; Jn 14, 22-31b
Mardi 10 Mai 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

 

La lettre tue, l’esprit vivifie. Frères et sœurs, nous venons d’entendre cette parole de saint Paul dans la deuxième lettre qu’il a envoyée aux Corinthiens. Ce texte n’est pas facile pour une raison assez évidente : Paul veut expliquer à des Corinthiens qui sont des païens, c’est-à-dire qui n’ont jamais connu la révélation juive, l’originalité du don qu’ils ont reçu, la révélation, qui est plus grande et plus profonde que la révélation qu’avait reçu le peuple qui depuis Abraham vivait de la manifestation de la présence de Dieu à travers les prophètes, les patriarches, les rois et toutes les institutions d’Israël. 

 

Paul, lui-même pharisien, sait exactement ce que représente le poids de la tradition, de la révélation juive, et se trouve dans l’embarras. C’est une véritable énigme : comment les Corinthiens, eux qui n’avaient jamais rien reçu de la révélation de Dieu, qui menaient une vie de patachon et ne passaient pas leur temps à faire de la théologie, pourraient-ils être les bénéficiaires d’une révélation plus grande que celle qu’avait reçu le peuple juif ? Cette énigme est presque insoluble. Il y aurait eu une solution très simple : dire que Dieu avait changé son fusil d’épaule : aux Juifs il aurait révélé la loi, et aux Corinthiens je ne sais pas quoi d’autre. 

 

Or précisément, c’est ce que Paul ne veut pas. Il refuse qu’il y ait deux révélations, deux peuples et une coupure entre ce qui était avant Jésus et ce qui est après. Il faut au contraire essayer de manifester une réelle continuité, même si les coreligionnaires de Paul, le peuple juif, semblent ne pas accepter très volontiers la manière dont le christianisme de l’époque et l’annonce de l’évangile prennent tournure. 

 

Paul dit que dans les deux cas, il y a eu révélation. Pour le peuple Juif, c’était Moïse et c’était déjà une révélation de gloire. Cette révélation dévoilait le vrai Dieu car Dieu lui-même se révélait à travers les merveilles et les prodiges qu’il avait fait pour son peuple, notamment en se révélant à Moïse par la loi. Cette loi inscrite à la lettre sur les tables de pierre, signe de stabilité, de durée, d’invariance était d’une certaine manière garante de la vie du peuple à travers le flot mouvant de l’histoire. Vous le voyez, Paul ne renie rien de ce que Dieu a fait dans l’Ancien Testament. Les juifs ont véritablement reçu une révélation divine. 

 

Mais alors pourquoi la nouvelle que Paul annonce à des païens qui ne connaissent rien ajoute-t-elle quelque chose ? Paul propose une solution originale et il est difficile de ne pas être d’accord avec lui parce qu’il fait autorité. Paul dit Dans les deux cas, Dieu s’est révélé. Il n’explique pas comment il s’est révélé en Jésus, ça il l’a expliqué par ailleurs aux Corinthiens. Il y a vraiment eu révélation avant, et il y a vraiment révélation après. Et ce qui a changé est le mode de révélation. Il l’explique à travers une image toute simple : dans la tradition juive, on a reçu la révélation de la présence de Dieu avec un voile parce qu’on ne pouvait pas porter la vision de Dieu. Cela fait allusion à ces passages bien connus de l’exode où Moïse dit qu’il voudrait voir Dieu mais Dieu lui dit On ne peut pas me voir sans mourir et donc, tu es obligé de te mettre un voile sur la tête. Et Paul se permet d’ajouter un petit commentaire midrashique qu’il avait dû apprendre à l’école de Gamaliel : Non seulement Moïse avec le voile sur la tête ne pouvait pas voir la gloire de Dieu, mais la présence de Dieu s’était tellement imprégnée à travers sa manifestation en donnant la loi que quand Moïse redescendait, son visage même dévoilé était insupportable de lumière. Pour saint Paul, c’est une authentification de la révélation de l’Ancien Testament. Cette révélation était si lumineuse qu’il dit C’était une gloire et il ajoute pourtant passagère puisque c’était l’Ancien Testament et que ça devait arriver au Nouveau. Mais c’était quand même une véritable révélation de Dieu. 

 

Alors, s’interroge-t-il, cela voudrait-il dire que vous, les Corinthiens, les païens qui ne comprenez rien à rien, auriez une meilleure vision du mystère de Dieu qui se révèle ? Ce n’est pas aussi simple que ça. Il leur dit : Quand les Juifs ont reçu la révélation, ils ont reçu cette révélation par Moïse. Et finalement, il a fallu la graver par des lettres sur les tables de la Loi. C’est la lettre. Mais il y a loin de la lettre à la lumière qui en est l’origine. Il y a loin des tables de pierre gravées au mystère de la présence de Dieu. Paul sait de quoi il parle, ayant lui-même vécu comme ça avant. J’ai toujours vécu dans l’obéissance de la lettre, c’est-à-dire j’ai essayé d’appliquer et de mettre en œuvre la loi de la façon la plus parfaite, mais à partir de la lettre, c’est-à-dire à partir de la limite la plus éloignée de la lumière qui fait surgir tout ça.

 

La lettre est là comme le livre. La lettre n’est pas de la lumière et c’est pour ça qu’il dit que la lettre tue. Plus on s’acharne sur la lettre, plus d’une certaine manière on s’éloigne du principe qui révèle. C’est bien connu, la lettre, les écrits, les livres d’histoire etc, c’est ce qui essaie de faire encore frémir un tout petit reflet de l’événement tel qu’il s’est produit. La lettre tue au sens où elle nous éloigne sans arrêt, où elle nous montre au moins l’éloignement qu’il y a entre le présent et l’événement d’origine. Saint Paul demande : Que s’est il passé depuis ? Par le Christ, vous avez reçu l’Esprit. Et ce n’est pas vous qui pouvez voir mieux que ne voyait Moïse, c’est Dieu lui-même qui, vous donnant son esprit, vous donne de voir comme en un miroir précisera-t-il ailleurs, mais quand même plus qu’avec un voile sur la tête

 

On est passé du voile au miroir. Dans les deux cas, c’est la même source lumineuse, la même intention de révélation. Mais dans un cas la lumière qui se manifeste est vue à travers un voile et dans le second cas, par la puissance de l’esprit. Ce n’est plus par le voile, à travers le voile ou sous la protection du voile que l’on voit, mais c’est par le miroir c’est-à-dire le miroir de la présence de Dieu dans notre propre vie et dans notre cœur.

 

 
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