AU FIL DES HOMELIES

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 LA LETTRE ET L'ESPRIT

2 Co 3, 3-18 ; Jn 14, 22-31

Mardi de la septième semaine de Pâques

(6 mai 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mystra : gravé dans la pierre

F

 

rères et sœurs dans le très beau texte de la deuxième épître aux Corinthiens que nous venons d'entendre il ne faut pas se méprendre sur la manière de Paul d'annoncer à ses Corinthiens ce que j'appellerais : le bon usage de la Parole biblique. En effet, c'est dans ce texte, vous l'avez entendu, qu'il y a ce morceau fameux : la lettre tue, l'Esprit vivifie. Or, que de crimes n'a-t-on pas commis au nom de cette parole ! Peut-être pas des crimes de sang, mais sûrement des crimes d'orgueil. Tous ces gens qui prétendent dépasser la lettre tout en se recommandant toujours de la lettre, et qui sous prétexte qu'ils vivent dans l'Esprit se croient tout permis. Si l'enseignement de Paul était cette espèce de libertinisme et de laxisme, évidemment, je pense que le message de Paul n'aurait pas été reçu dans la plupart des Églises parce qu'il y aurait certainement eu quelques personnes de bon sens pour dire que c'était un peu facile.

Ce qui est vrai, et c'est cela qu'il faut essayer de comprendre, Paul parle comme un vrai pharisien qu'il a été. Le rapport entre la lettre et l'Esprit c'est véritablement deux manières de vivre la Parole. Pour le pharisien la lettre est ce qui justifie son comportement. C'est bien cela le mal heur. Si la lettre tue, ce n'est pas parce qu'elle est mauvaise, d'ailleurs sans arrêt Paul dit : si la Loi est bonne, il est bien obligé de corriger le tir par rapport parfois à des expressions un peu vigoureuses et un peu au-delà de sa pensée, mais pour le pharisien, la lettre c'est ce qui justifie son comportement. Autrement dit, il a besoin de se servir de la lettre et à ce moment-là, la lettre n'est plus décalée par rapport à son statut de Parole de Dieu, mais elle devient simplement un moyen d'autojustification humaine. C'est ce qu'il y a de dramatique dans un certain pharisaïsme, c'est le moment où la lettre est comme le moyen que se donne l'homme de ce que Paul appelle dans d'autres passages : la glorification, moi, appuyé sur la lettre, je peux prendre telle ou telle décision, orientation, initier telle ou telle action. Mais à ce moment-là évidemment il y a une sorte de malaise qui s'installe, c'est au fond, est-ce que la lettre est faite pour cela ?

Paul va jusqu'au bout de l'ambiguïté de la lettre parce qu'il dit que la lettre était inscrite dans des tables de pierre pour signifier la durée. C'est un des motifs de glorification des pharisiens, ils pouvaient s'appuyer sur une lettre qui avait la garantie d'avoir orienté, cautionné toutes les actions des pères avant eux. La lettre devient alors une autojustification au second degré : non seulement j'ai raison à cause de la lettre, mais la lettre elle-même par sa pérennité, me pérennise et pérennise mon acte. Cela peut devenir une sorte d'enfer spirituel, cela cache une énorme fragilité, l'homme voyant la fragilité de l'action humaine se dit : mon action est juste, elle est bonne et valable parce que la lettre la cautionne. La racine du pharisaïsme c'est ce vis-à-vis là avec la lettre.

La logique de la lettre, c'est que normalement, il ne doit plus y avoir de nouveauté. Puisque tout est dit, puisque tout est écrit, puisque la Parole est immuable, on n'a plus qu'à vivre dans l'éternelle répétition dans l'éternelle identité. D'une certaine manière, les seules qu'on a à faire, c'est par la jurisprudence, les midrashim, réajuster les comportements en fonction des nouveautés qui de toute façon, ne viennent pas de la lettre, mais viennent des circonstances, des comportements, ou des impressions nouvelles dans le monde.

Paul, par rapport à cette compréhension de la lettre est pharisien, certes, mais il a été transformé. Il annonce une parole dont il ne faut pas oublier qu'elle n'est pas encore consignée. Paul, célébrant l'eucharistie, ne lisait pas les épîtres de Paul dans la liturgie de la Parole. Il lisait la Parole qui était celle de l'Ancien Testament, mais il ne lisait pas non plus l'évangile de saint Marc qui n'était pas encore rédigé ! par conséquent, il faut qu'il justifie son ministère par une nouveauté de parole, qui n'est pas seulement l'éternelle redite de l'Ancien Testament, même si Paul utilise l'Ancien Testament avec astuce et intelligence, pour faire l'exégèse allégorique, pour faire des applications entre les Hébreux au désert et l'eucharistie, le rocher c'était le Christ. Mais là, quel était le fondement même de la Parole que lui annonçait ? Où était la nouveauté dans la Parole ? Si la Parole pour le pharisien Paul c'était toujours donnée comme l'éternelle redite qui justifie le comportement humain, où était la nouveauté ? Et Paul répond : c'est l'Esprit. Il n'y va pas par quatre chemins, la Parole nouvelle qu'il annonce, c'est une Parole qui est non plus une lettre gravée dans la pierre, mais il le dit auparavant et il ne faut pas se méprendre sur le sens des deux mots : l'Esprit écrit cette lettre qui est les Corinthiens eux-mêmes et qui est l'Église.

C'est une autre vision des choses. Ce n'est plus la Parole qui se fige dans la pierre et qui sert à l'homme pour justifier son comportement, c'est la Parole qui se glisse, s'incarne dans la liberté de l'homme, c'est l'action de l'Esprit qui à chaque acte de l'homme fait surgir la puissance de la nouveauté du salut. C'est autre chose ! Quand il dit que la lettre tue, cela veut dire que la manière dont l'homme se sert de la Parole pour lui-même tue, quand il dit que l'Esprit vivifie, la manière dont l'Esprit se sert de l'homme pour faire rayonner la liberté de l'Esprit, vivifie. Dans les phrases, les deux membres ne sont pas symétriques. La lettre est un moyen, l'Esprit est un principe. C'est cela qu'il ne faut pas confondre.

Frères et sœurs, vous voyez, sur ce sujet-là, nous sommes un peu tous pécheurs. Combien de fois voit-on des gens se servir de la lettre pour justifier les choses les plus nouvelles ou les plus invraisemblables, et qui en réalité, tombent simplement dans la manipulation de la Parole. Aujourd'hui, on est largement servi dans ce comportement. Mais si en revanche, on laisse l'Esprit faire de nous des Paroles de Dieu, c'est peut-être autre chose. Ce n'est pas du même registre. A ce moment-là, on devient comme l'Église de Corinthe, la lettre qu'écrit l'Esprit et qui recommande la Parole de l'apôtre.

 

AMEN

 

 

 
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