AU FIL DES HOMELIES

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UNE TOUR QUI PÉNÈTRE LES CIEUX

Jn 14, 14-21

Vigiles de la fête de Pentecôte – C

(7 juin 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

T

out le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots." Mais de quelle langue se servaient ces hommes qui s'en allaient, dans une espèce d'errance, vers l'Orient, dans la direction du soleil levant, dans la direction du Christ Ressus­cité, et qui décidèrent tout à coup de s'arrêter dans leur marche pour s'établir dans la plaine de Shinéar ? Ils parlaient tous la même langue, gage d'unité. Ils utilisaient les mêmes mots, gage de bonne entente pour vivre ensemble. Mais quel langage et quels mots : "Allons, faisons des briques, cuisons-les au feu, as­semblons-les avec du bitume qui servira de mortier !" Voilà le langage de ces hommes : des briques et du ciment. Les mots, c'étaient les briques et le bitume, cette espèce de produit qui s'extrait des profondeurs de la terre, c'était pour ainsi dire le langage qui as­semblait les mots. Des hommes qui s'entendent à fa­briquer une tour avec des briques et du bitume, des hommes dont le langage est de construire des murs et des fortifications. Voilà le premier projet de vie ur­baine que nous propose la Genèse. Des hommes qui parlent le langage de la pierre, des hommes qui par­lent les mots durs comme des briques, des mots qui sont soudés les uns aux autres par à ce produit qui jaillit des entrailles de la terre et qui est le bitume.

Ainsi lorsque ces hommes commencent à construire la ville de Babel ils se disent : "Allons, bâtissons une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux !" Aujourd'hui nous sommes plus modestes, nous parlons de gratte-ciels, ici, à propos de la tour de Babel il faudrait parler de perce-ciel comme on dit d'un perce-oreille, c'est-à-dire une tour qui traverse le ciel, une tour qui aille, pour ainsi dire, violer l'espace sacré du ciel, l'espace de Dieu. Et pourquoi ? "Ainsi, faisons-nous un nom, ne soyons pas dispersés sur toute la terre !" C'est le projet de ces hommes de res­ter unis. Ils ont bien l'idée de ce qu'est une ville, un seul cœur, une seule âme, comme diront les Actes des apôtres à propos de la Nouvelle Jérusalem fondée dans le Christ Ressuscité. Mais ici, précisément, ce qui garantit l'unité dans la ville, ce sont les briques, c'est le bitume, ce sont les murailles. Ce qui fait l'unité de la ville ce sont ces murs et ce dont elle est construite. Alors qu'en réalité, nous le savons bien, une ville ne vit pas d'abord parce qu'elle a des tours fortifiées, parce qu'elle a des murailles fortifiées. Ce n'est pas le véritable principe de son unité.

Et il y a même plus que cela. Lorsque cette ville devrait être construite, la tour devrait s'enfoncer dans les cieux, vivre dans une sorte d'étanchéité par­faite par rapport à l'espace céleste. Les hommes conquièrent l'espace, ils arrachent à Dieu l'espace vital pour s'enfermer. C'est une ville non seulement fermée par des murailles dans le sens horizontal, mais c'est une ville fermée dans les murailles aussi dans l'espace vertical. Car voilà que par le bitume qui est imperméable et par la brique qui est dure et impéné­trable, les hommes sont en train de se créer une unité qui est complètement étanche à Dieu. Voilà le projet de Babel. Voilà le projet de la ville de Shinéar : appa­remment lieu du mélange et de la confusion comme veut le dire le mot Babel, mais en réalité, dans le projet primitif lieu de l'étanchéité et de l'imperméabi­lité définitive de l'humanité à Dieu. Voilà ce qu'est Babel. Construire une ville étanche, une ville impé­nétrable à la présence de Dieu : le goudron, le bitume qui la rend glissante de telle sorte que la grâce et le dessein de Dieu passent sur la ville, littéralement comme l'eau sur les plumes d'un canard.

C'est précisément cela que nous avons lu en entrée du mystère de la Pentecôte pour que nous comprenions mieux d'où nous revenons. Nous reve­nons de Babel. Nous revenons penauds, pécheurs, "honteux et confus" comme le corbeau de la fable, parce que notre projet s'est, je ne dirais même pas effondré, Dieu n'a pas eu besoin de faire s'écrouler la tour de Babel, mais notre projet s'est pour ainsi dire cassé de l'intérieur. Il n'est pas possible de construire l'unité de l'humanité uniquement avec de la pierre et des briques. Il n'est pas possible, même dans notre monde d'aujourd'hui, de construite l'unité et la cohé­rence de notre société uniquement sur des murailles, sur de la fabrication, sur de la technologie. Quand les mots deviennent des briques, à tous les sens du terme d'ailleurs, ça ne veut plus dire grand-chose. En tout cas cela ne dit pas la destination profonde de l'homme qui était fait pour s'avancer vers l'Orient et qui, là, s'est arrêté définitivement dans ce qui lui restait d'élan vers son Dieu. Quand l'homme s'est, pour ainsi dire, bloqué dans ce langage de la construction, de la bri­que et du bitume, quand l'homme s'est arrêté avec ces mots qui allaient l'enfermer et enfermer l'humanité sur elle-même, alors l'échec est si patent qu'il suffit d'une simple visite de Dieu, un simple passage, je dirais presque "une pâque", pour que tout s'écroule et que ces briques, que ce soient celles de Babel, que ce soient celles que, plus tard, les enfants des hébreux seront obligés de fabriquer pour les villes de Ramsès le pharaon, toutes ces grandes cultures s'écroulent au milieu du désert.

 

 

AMEN

 

 
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