AU FIL DES HOMELIES

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PENTECÔTE, ANTI-BABEL

Gn 11, 1-9

Vigiles de la Pentecôte

(22 mai 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

Grimaud : Tour du château 

L

'histoire de Babel que nous avons entendu, au début de cet office, est la dernière grande mésaventure de l'humanité avant que ne lui soit donné le premier signe du Salut dans la vocation d'Abraham. La manière dont se présente cet événement est assez curieuse. L'auteur tient à nous préciser que "les hommes avaient tous le même langage", que ces hommes avaient le projet de manifester leur unité, leur cohésion, leur cohérence, en bâtissant une tour. Vous le remarquerez, cette tour n'a rien d'une habitation, ce n'est pas un gratte-ciel avec des étages, c'est un bâtiment gratuit pour la beauté du geste. C'est une œuvre de culture. Ainsi donc, les hommes, qui ont la même langue, s'entendent, sur une affaire culturelle, pour braver Dieu.

       Et le dernier élément c'est précisément que, au moment même où ils se mettent à l'ouvrage, ils disent : "Allons ! Bâtissons une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons plus dispersés sur la terre !" "Faisons-nous un nom !" Un nom, c'est plus que le langage, c'est, pour ainsi dire, la personne elle-même, le poids de la personnalité. En même temps qu'ils se bâtissent une tour, en même temps, ils se bâtissent un nom qui est à la fois leur gloire, leur réputation, le poids de leur personnalité corporative, l'unité même de leur société. Tout cela grâce à l'unité du langage. Et c'est précisément parce que Dieu vient bouleverser cette unité et cet ordre que le projet devient irréalisable et que la ville s'appelle "Babel", le lieu du bouleversement, le lieu du mélange, le lieu du sens dessus dessous. C'est cela que veut dire "Babel". Que signifie tout cela ?

       On touche là à une réalité extrêmement profonde de l'humanité : l'homme est un être qui parle, l'homme est un être qui a un langage, et à travers ce langage, à travers tous ces signes qu'il émet, il manifeste deux choses. La première c'est une aspiration d'unité. Le langage, c'est littéralement fait pour s'entendre, pas pour s'écouter, mais pour s'entendre, c'est-à-dire pour créer des liens. Et c'est précisément dans la dynamique même de cette langue commune que les hommes dans la plaine de Shinéar disent : "Bâtissons une ville et une tour", la tour représentant cette unité que nous voulons réaliser.

       Et en même temps, le langage a une deuxième valeur : le langage désigne au-delà de soi. Le langage est ce qui montre les choses qui sont même si loin qu'on ne peut plus les montrer avec le doigt, qu'on ne peut plus les voir avec les yeux, mais il suffit de dire leur nom pour évoquer leur présence. Le langage, c'est le signe que nous sommes capables de l'inaccessible, que nous sommes capables de ce qui est transcendant, de ce sur quoi nous n'avons pas prise avec la main, avec les yeux et cependant, on peut le nommer.

       Unité, pouvoir d'accès à la transcendance. Ce sont précisément ces deux choses-là qui sont perverties dans le projet de Babel. L'unité est pervertie parce que ce sont les hommes qui se construisent "un nom", qui se fabriquent une unité. Apparemment, c'est très beau. "Tous unis !" L'Humanité avec un grand H. Le projet de l'humanité qui se prend en main, qui bâtit son destin, ce sont là des thèmes exaltants que le dix-neuvième et le vingtième siècle reprendront avec allégresse. Pourtant c'est une perversion radicale. C'est une perversion radicale parce que, précisément, "au commencement" l'unité ne venait pas des hommes entre eux, elle venait de ce que chacun était bâti l'image et à la ressemblance de Dieu". L'unité venait d'ailleurs, et le couple qui sort des mains créatrices de Dieu, c'est Adam et Eve, c'est un couple qui a son unité non pas par lui-même mais parce que Dieu les a faits l'un pour l'autre. C'est Dieu qui leur donne l'unité. Babel est l'anti-paradis. Babel c'est le moment où l'homme se fabrique une unité. Nous en avons un aperçu particulièrement éclairant aujourd'hui dans les pouvoirs totalitaires. Le projet totalitaire c'est de réaliser une communion où des hommes imposent à d'autres le système d'une certaine unité, d'une certaine cohésion. Il faut voir ce que cela coûte à ceux qui la subissent. Le projet de Babel est donc cet anti-paradis où l'homme construit par lui-même son unité. Il la construit pour lui.

       Le projet de Babel fausse aussi le sens de la transcendance car le langage sert à nommer ce sur quoi l'on n'a pas prise. Mais "bâtir une tour pour pénétrer les cieux", pour prendre Dieu d'assaut, comme si l'homme, parce qu'il est un être de langage capable de transcendance, allait mettre la main sur Dieu, ici, nous frisons le blasphème. C'est l'inversion totale des rapports. C'est Dieu "qui fonde la terre sur ses bases", ce n'est pas la tour qui devrait servir de pilier ou de colonne pour le ciel. Ici encore, tout est radicalement perverti et renversé.

       Quand l'humanité présente à ce point un tel état clinique de mal et de désorganisation de sa relation avec Dieu, il est évident qu'il faudra une énorme convalescence. Et la Pentecôte est précisément le signe de ce que ces deux perversions, de la fausse unité et du faux accès à la transcendance de Dieu, sont enfin guéries, et que l'homme peut désormais, dans la grâce, retrouver cette vérité de sa relation avec Dieu et de sa relation avec les autres.

       "L'Esprit de vérité" c'est un Esprit qui se manifeste d'abord par les langues de feu, car c'est le langage qu'il faut guérir. Non pas le langage au sens des signes pour s'exprimer, mais le langage au sens de véhicule de communion, signe de communion, désir de transcendance. Or remarquez comment Dieu agit. Dieu n'opère pas de l'extérieur Dieu ne construit pas une tour qui descendrait du ciel face à la tour de Babel qui montait. Dieu ne "bricole" pas un moyen de l'extérieur. Dieu envoie son Esprit au cœur même de l'Humanité. La véritable guérison ne peut pas venir de l'extérieur. Il faut qu'elle habite le cœur de l'homme. Et l'Esprit est précisément Celui-là seul qui est capable d'habiter le cœur des hommes et de faire de la fausse communion par la contrainte une communion dans la liberté, c'est-à-dire de faire que chaque homme retrouve ses racines dans l'amour même de Dieu, dans l'amour qui est Dieu, l'Esprit Saint. Et d'autre part, l'Esprit est le seul qui est capable de changer le cœur de l'homme, pour que l'homme ne voie plus la transcendance de Dieu comme une conquête à s'approprier, l'Esprit est le seul qui peut, désormais, habiter au cœur de l'homme pour lui montrer que le Dieu inaccessible s'est rendu infiniment proche de lui.

       Voilà ce que nous fêtons aujourd'hui. Nous fêtons notre guérison. Nous fêtons la guérison de notre pouvoir de communion, de notre pouvoir d'accès à Dieu. En nous donnant l'Esprit Saint, le Christ nous donne ce qui, radicalement, restaure en nous le pouvoir d'être une humanité nouvelle, une communion nouvelle, comme au premier jour. Et en même temps, Il restaure en nous la vérité même de notre rapport au Dieu transcendant, non pas en nous donnant des forces pour Le saisir et nous en emparer, mais pour réaliser cette présence intime de Dieu qui veut être infiniment proche de l'homme.

       Alors, qu'en ce soir, au moment où nous entrons dans cette fête, au moment où chacun d'entre nous reçoit, en vérité, le don des langues pour parler à Dieu et parler à son frère le langage de l'amour. Qu'en ce soir monte de notre cœur une immense action de grâces parce que ce que nous avions abîmé, dénature, ce qui était le signe même de notre création pour Dieu, notre capacité de lui parler, voici que Dieu le restaure pleinement. Voici que Dieu, qui nous a parlé par son Verbe, nous rend maintenant capables de répondre dans ce chant de louange qui s'appelle l'Église.

       AMEN


 

 
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