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C'EST L'ESPRIT QUI DONNE LE SENS

1 Jn 5, 1-12 ; Jn 16, 24-33

Vendredi de la septième semaine de Pâques – A

(10 juin 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Fontenettes : le don de l'Esprit

 

F

rères et sœurs, dans la Bible il faut toujours se méfier des énumérations. Vous le savez, quand on énumère des choses on aligne des éléments qui sont du même type et qui relèvent de la même nature. On peut toujours faire comme Jacques Prévert, des énumérations complètement absurdes qui se terminent toujours par une pirouette, un raton laveur par exemple, mais en réalité, ce genre d'énumération est extrêmement dangereux parce qu'il fait croire que les choses que l'on aligne sont homogènes, ou encore qu'elles sont de même nature ou de même genre.

Il faut se méfier car dans la Bible, quand il y a des énumérations, souvent, elles ne sont pas du même genre. L'énumération que nous avons entendu tout à l'heure, précisément est sans doute la plus trompeuse qui soit : "Ils sont trois à témoigner, l'eau, l'Esprit et le sang". Ce qui est important dans ce témoignage, c'est que les trois témoins ne sont pas égaux, ils ne sont pas homogènes. C'est évident entre l'Esprit et l'eau, un peu moins entre l'Esprit et le sang, et un peu plus difficile entre l'eau et le sang, ce sont deux réalités matérielles qu'on peut aligner l'une à côté de l'autre.

Or, pour Jean ces trois éléments sont absolument différents l'un de l'autre. Les deux premiers : l'eau et le sang. Tout le début de l'évangile de saint Jean est construit sur le fait que Jésus vient par l'eau : il vient se faire baptiser par Jean. Ce qui a témoigné là c'est le signe que Jean a donné, le signe de l'eau purificatrice, l'eau qui doit accorder le pardon des péchés, mais c'est le signe, un symbole. C'est un symbole enraciné dans une pratique, et il est matériel, c'est de l'eau. Pour Jean l'évangéliste, le fait que Jésus soit venu par l'eau c'est qu'il est venu par un signe. Ensuite, il est venu par le sang, et là peut-être que nous sommes encore au niveau du signe. Mais ce que Jean veut nous montrer à ce moment-là c'est que ce n'est plus simplement un signe rituel, religieux, un symbole ; le sang, c'est la réalité de Jésus venu dans l'histoire. Ici on n'est plus dans le geste symbolique indéfiniment répétable, on est dans le sang qui est une vie unique et qui lorsqu'il est versé, est une vie donnée.

Il y a un abîme entre les deux. Les gestes rituels peuvent se répéter indéfiniment, cela plane au-dessus des générations, cela plane au-dessus de l'histoire, l'eau, le pain sont des symboles. Ce n'est pas enraciné dans l'histoire directement. Cela peut s'enraciner mais pas directement et la preuve, c'est que de nombreuses religions vivent avec un univers symbolique qui, non seulement plane au-dessus de leur histoire, mais ne leur donne même pas le sens de l'histoire. Il semble bien que dans les religions primitives, l'univers des symboles, l'eau, les danses, sont là pour échapper à l'histoire. Or ici, Jean est très clair, c'est le sang et le sang à ce moment-là c'est le sang de la mort, le sang versé sur la croix. Les deux réalités sont assez étrangères l'une à l'autre. L'eau est un symbole qu'utilisait Jean le Baptiste, et le sang, c'est l'acte même par lequel le Christ a donné sa vie pour nous.

Le troisième témoin c'est l'Esprit et on passe à un tout autre degré non seulement parce qu'il s'agit de l'Esprit Saint, la troisième personne de la Trinité, ce n'est pas d'abord exactement ce que Jean veut dire dans ce récit, mais il veut parler de l'Esprit comme celui qui nous fait comprendre ce qu'a été l'eau et ce qu'a été le sang. C'est tout autre chose. L'Esprit n'est pas un signe. L'Esprit donne du sens et de la signification mais il n'est pas un signe. Quand Jean décrit le témoignage des trois, que décrit-il ? il décrit notre condition chrétienne telle qu'il l'explique à sa première communauté. Pour être chrétien, il faut le triple témoignage. Cela ne veut pas dire que tout le monde témoigne à égalité. L'eau ne témoigne pas toute seule, le sang ne pourrait témoigner tout seul, et l'Esprit d'une certaine manière ne pourrait pas témoigner tout seul, c'est ce que nous croyons.

Pour que l'Église vive dans le témoignage authentique, il faut l'articulation des trois. Il faut l'Esprit qui renvoie à l'eau, et qui nous fait comprendre la nouveauté de ce que va être l'eau, l'eau qui va être celle du baptême, et il faut que l'Esprit nous renvoie à la signification de ce qu'a été l'histoire concrète de Jésus, le fait de verser son sang et de donner sa vie pour nous.

Dans ce tout petit passage de la lettre de Jean, ce triple témoignage c'est toute la pensée de saint Jean sur l'Église. L'Église est le lieu dans lequel s'articulent les trois. Non pas que les trois témoignent à égalité, en réalité, le seul témoin, c'est l'Esprit. Les autres sont plutôt des témoins au sens des témoins que l'on se passe dans la course de relais. Ce n'est pas du même ordre. L'Esprit nous fait comprendre comment l'eau a été signe et comment le sang a été signe, et c'est cela la foi chrétienne. La foi chrétienne ce n'est pas de vivre dans une sorte d'univers symbolique que l'on se construit et dans lequel on vit dans sa bulle. Ce serait réduire le christianisme à une religion primitive. Ce n'est même pas la religion de l'histoire, car on retomberait dans l'idéologie du progrès, l'avancée de l'histoire, Hegel et compagnie ! Non, c'est l'articulation des trois, c'est l'Esprit qui dit à l'Église ce qu'est l'eau et ce qu'est le sang. L'eau comme le signe par lequel nous entrons dans l'appartenance au Christ par le baptême comme lui-même s'est lié à nous par le signe de l'eau, et le sang, c'est-à-dire la manière dont le Christ par son sang a posé un acte qui signifie aujourd'hui notre salut.

C'est pour cette raison qu'il est si important de fêter la Pentecôte. On fête la Pentecôte non pas pour fêter la mise en scène ou l'apparition de la troisième personne de la Trinité. Si ce n'était que cela, ce serait une fête supplémentaire, il manquerait celle du Père, je vous le signale entre parenthèses ! La Pentecôte c'est le moment où l'Église reçoit de l'Esprit le sens et la signification de ce qu'ont été l'eau et le sang, de ce qu'a été l'insertion du Christ dans la tradition d'Israël par le baptême de Jean, et l'insertion du Christ dans l'histoire à travers le don de sa vie.

Pour nous aujourd'hui, c'est exactement la même chose. Quand nous disons que nous sommes témoins, nous sommes témoins parce que c'est l'Esprit qui est témoin en nous et qui nous fait relire non seulement l'histoire du Christ, notre propre histoire notre propre baptême et notre vie à la lumière de ce que l'Esprit lui donne comme sens. Le problème est tout simple Le sens n'est pas construit, ce n'est pas nous qui élaborons du sens, nous ne le fabriquons pas, le sens nous est donné. C'est la grande illusion de l'actualité moderne, on croit tous les jours qu'on va fabriquer du sens à partir de ce qui se passe. Ce que nous dit Jean à cet endroit-là, c'est que ce qui passe dans l'histoire, ce qui se passe en matière religieuse et dans les symboles, ce n'est pas nous qui en donnons la signification. La signification elle est donnée d'en haut.

Que la fête de la Pentecôte nous réintroduise dans ce sens qui nous est donné d'en haut.

 

AMEN