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PÈRE JE VIENS À TOI !

Dn 7, 9-10+13-14 ; Jn 17, 1-11 c

Vigiles de l'Ascension – C

(15 mai 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

éjà je ne suis plus dans le monde, eux sont dans le monde, mais moi, je viens à toi." En cette veille de l'Ascension, tandis que nous nous préparons à célébrer cette merveilleuse fête de joie et de gloire, la lecture de cette dernière prière du Christ avant sa Pâque nous invite à regarder le mystère de l'Ascension, à l'intérieur du cœur du Christ. Nous avons l'habitude, et c'est bien légitime et normal, de méditer, de ruminer en notre cœur ces mystères de la Passion, de la Pâque, de la Résurrection, de l'Ascension du Christ, tels qu'ils s'adressent à nous dans les fruits de miséricorde, de tendresse, de gloire qu'ils nous apportent ou qui nous sont promis à travers eux, mais nous pourrions peut-être aujourd'hui penser à la signification de l'Ascension, pour le Christ, pour Jésus.

"Père, je viens à Toi". Ce cri d'amour, de joie éperdue de Jésus au moment où il va entrer dans sa Passion, dans ce grand passage qui va l'élever sur la croix, l'ensevelir dans le tombeau, le faire descendre jusqu'aux enfers, mais dont il sait qu'il va déboucher sur le face à face retrouvé avec le Père. Certes, Jésus, deuxième personne de la Trinité, n'a jamais quitté le sein du Père. Et pourtant, par un mystère inexprimable parce qu'inexplicable, il s'est, comme dit saint Paul, anéanti pour se faire semblable à nous, Il n'a pas gardé jalousement ce rang qui l'égalait à Dieu.

Il a accepté de vivre ce mystère d'amour qui de toute éternité et pour toujours, et dans un seul instant fulgurant l'unit infiniment au Père, il a accepté de vivre ce mystère d'amour dans le déroulement progressif, humble et en quelque sorte tellement dérisoire d'une vie humaine. Cet éclair du bonheur divin, Jésus l'a connu pas à pas comme un petit enfant, puis comme un jeune grandissant, puis sur les routes de Palestine, puis dans l'amitié de ses disciples et aussi leur incompréhension, puis dans la jalousie des Pharisiens, puis dans la haine, puis dans la souffrance, puis dans la mort. Pendant toute cette période de son Incarnation, que saint Paul appelle la kénose du Christ, son écrasement, Dieu le Fils a non point quitté le Père, mais il est sorti du Père, comme il l'a dit lui-même pour venir jusqu'à nous.

Et voilà que, maintenant il retourne dans le sein du Père. Voilà que maintenant, ayant connu tout de l'existence de sa créature, en ayant connu les humbles joies et aussi les limites, et les humiliations, et les douleurs, et la mort, ayant tout parcouru du périple de ses créatures, Jésus maintenant retourne dans le sein du Père. Il réintègre sa patrie. Il revient dans cet acte unique d'amour infini, infiniment nourrissant, éblouissant, qui est tout son être, toute sa vie, toute sa joie, toute sa réalité.

Mystère de cet abaissement de Jésus, de cet anéantissement du Fils de Dieu qui a pu sur la croix crier : "Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?" La phrase sans doute la plus mystérieuse de l'évangile, car rien ne nous permet d'approcher davantage de cette mystérieuse déréliction de celui qui est pourtant Dieu le Fils, le créateur du monde et qui meurt jusqu'à mourir dans ce cri qui pourrait presque passer pour du désespoir. Déréliction du Fils de Dieu, anéantissement. Et voici que, maintenant, ayant porté la flamme de l'amour jusqu'au plus profond de ces ténèbres, étant descendu dans la mort tout brûlant de la tendresse du Père, le cœur débordant de cette joie sans fin, ayant tout connu de cette humiliation, de cette souffrance, de cette passion, ayant tout connu par amour, voici que les portes de la mort ont explosé, voici que les limites du monde ont craqué, voici que l'univers est maintenant trop petit pour contenir le Fils et il remonte près du Père. Il retourne plonger son regard dans le regard du Père.

Il n'y retourne pas exactement tout à fait comme il en était sorti, car Fils de Dieu, Dieu le Fils, il l'est de toute éternité, il le demeure éternellement, mais voici que, maintenant le Fils de Dieu quand il ressuscite et retourne dans le sein du Père, il y retourne non seulement comme Dieu mais aussi comme homme. Et c'est avec tout ce poids de chair, de matière, de limites, de souffrance, d'humiliations, c'est avec toute la souffrance du monde, c'est avec toute l'histoire du monde, tout le péché du monde qu'il a porté sur sa croix, c'est avec tout cela que le Christ remonte dans le cœur du Père. Désormais, il attire avec lui tout l'univers.

"Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi". Et pas à moi seulement, mais j'attirerai tout au Père, car tout ce qui est à moi est à toi, Père, et tout ce qui est à toi est à moi. Et voici que ce monde que tu m'as donné, dans la descente, l'abaissement et la souffrance et la mort, ce monde que tu m'as donné, je te l'apporte dans la gloire, dans l'amour, dans la joie. Car c'est avec ton amour que j'ai traversé le monde et je l'ai rempli de ton amour. Et désormais, l'amour est partout présent. Et quoi qu'il se passe dans cet univers, quelles que soient les guerres, les haines, les souffrances, les morts, ton amour y est. Je l'ai semé, je l'ai posé et il est là, il germe, il fructifie, il est en train de gonfler de sève cet univers pour une naissance nouvelle, pour une vie nouvelle, pour une éternité. Oui, tout ce monde, je te l'offre Père, je te le rapporte avec moi, dans ma chair ressuscitée, dans cette pauvre chair, cette pauvre chair meurtrie, percée de clous, cette chair dont le sang s'est répandu goutte-à-goutte, qui a été flagellée, broyée, dans cette pauvre chair donnée en nourriture, cette pauvre chair qui, sous forme de pain va pendant des siècles et des siècles encore être là, à la merci, à la disposition de mes hommes, de mes frères, pour qu'ils en fassent peut-être leur joie, ou peut-être l'objet de leur mépris. Avec cette pauvre chair que tu m'as donnée, je te rapporte l'univers, je l'élève, à travers moi jusqu'à toi.

Oui, frères dans cette fête de l'Ascension, ce retour du Christ dans la tendresse du Père, c'est déjà mystérieusement, notre entrée à nous tous. Et pas seulement à nous, mais à tout l'univers car avec nous, autour de nous, à travers nous, ce sont tous les hommes, tous nos frères, et au-delà des hommes c'est le cosmos tout entier, la lune et les étoiles et les plantes et les animaux et les pierres et les montagnes, le soleil, l'univers tout entier qui est transfiguré dans la chair du Christ et qui va tout entier entrer dans le cœur du Dieu pour y connaître la joie indescriptible et infinie de cette tendresse que le Père avec le Fils, de toute éternité ont échangée, dans cet unique regard qui les comble et qui nous comblera.

Préparons-nous à cette fête de l'Ascension comme au retour dans notre patrie véritable. Préparons nos cœurs à ce jour merveilleux où nous aussi, nous serons pris par la main par le Christ Jésus pour qu'il nous attire à Lui et nous conduise au Père, afin que sa joie soit en nous et que notre joie soit parfaite.

 

AMEN