AU FIL DES HOMELIES

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LA LONGUE ROUTE VERS LE PÈRE

Jn 17, 1-11 b

Vigiles de l'Ascension – B

(20 mai 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Une si longue route …

N

 

ous avons l'habitude de considérer ce mystère de l'Ascension, comme d'ailleurs tous les mystères de notre foi, par rapport à l'histoire du salut, par rapport à notre salut, par rapport à notre amour, par rapport à nous. Et peut-être serait-il bon pendant quelques instants que nous pensions à ce mystère de l'Ascension, à sa signification par rapport au Christ Lui-même. Nous venons de l'entendre dans cette page de l'évangile, qui est peut-être la plus belle, la plus profonde, celle où le cœur du Christ s'exprime, librement, face à face avec son Père : "Je ne suis plus dans le monde. J'ai manifesté ta Parole à ceux que Tu m'as donnés. Eux sont dans le monde, mais moi, je viens à Toi."

Depuis toujours j'étais auprès de Toi, Père. Depuis toujours, jaillissant de ton cœur, né de ton amour, je reposais dans ton sein, lumière née de la Lumière, comme ton Verbe, ton Image, ta Parole. Et puis, pris d'une immense pitié pour ces hommes que Tu avais créés et qui s'étaient égarés loin de Toi, Tu m'as envoyé, moi, Ton Fils, pour que je devienne l'un d'eux. Et j'ai accepté dans l'exultation de notre amour de m'anéantir moi-même pour prendre la forme d'esclave, pour devenir semblable aux hommes. Je n'ai pas voulu garder, comme une prérogative, cette condition divine, cette gloire que j'avais près de Toi, avant que fût le monde. J'ai laissé cette gloire. J'ai quitté ton sein, Père éternel, pour marcher parmi les hommes, pour devenir l'un d'eux, pour partager leurs joies, leurs peines, leurs jours et leurs nuits, leur faim, leur soif, leur marche, leur solitude, pour partager leur amitié, leurs besoins, leurs quête d'absolu, pour partager aussi leurs souffrances.

Et je me suis abaissé plus encore, obéissant jusqu'à la mort. Je suis descendu jusqu'aux profondeurs du tombeau, crucifié, les mains et le côté percés pour que sans cesse se répande cet amour qui jaillissait de ton cœur dans le mien, pour que se répande cet amour sur toute la terre pécheresse malheureuse et misérable. Mes mains percées, mon côté percé, mon sang répandu, versé, mon sang pour qu'ils le boivent ma chair pour qu'ils la mangent, car "ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson", afin qu'en mangeant ma chair et en buvant mon sang, je demeure en eux et eux demeurent en moi. Et je suis descendu dans le tombeau, et mon corps est resté inerte, parmi les morts. Et mon âme est descendue jusqu'aux enfers pour y chercher tous ceux qui, depuis toujours, dans l'ombre de la mort, attendaient la lumière du salut.

Quel long voyage, loin de Toi, Père, et sur la croix, défiguré, n'ayant plus aucune apparence humaine, lacéré par les coups des bourreaux, les épines ayant pénétré dans la chair de mon crâne, sur la croix, quand je n'étais plus qu'une loque humaine, mon cœur était déchiré, lui aussi, parce que tout le péché du monde, je le portais sur mes épaules, parce que tout le péché des hommes, je l'avais pris sur moi. Ce péché que Tu ne connais pas et que je ne connais pas, ce péché incompréhensible, je l'ai pris sur moi, comme un abîme de douleur, comme un abîme d'effroi, d'horreur. Et tout à coup, la terre a vacillé, je me suis effondré intérieurement et j'ai crié : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Et je suis descendu dans la mort jusqu'au plus profond de l'horreur de l'existence humaine, pécheresse, pauvre, misérable, ignoble.

Et voilà que Tu as posé Ta main sur moi. Tu m'as éveillé des profondeurs de la mort, des profondeurs de l'enfer. Tu m'as pris par la main et Tu m'as relevé. Et voici que, maintenant, je me lève du tombeau, je me lève de la mort. Je me relève d'entre les morts. Tout ce péché, il est anéanti par Ton amour répandu dans mon cœur, cet amour qui jaillit de Ton cœur, dont je suis né de toute éternité, avant que le monde ne fût. Et cet amour m'a mis debout. Et cet amour m'attire vers Toi. Père, je viens à Toi. Cette longue route, cette terrible route parmi les hommes, parmi le péché des hommes, parmi la souffrance des hommes, parmi la misère des hommes, cette longue route cette interminable route, voici qu'elle aboutit dans ton sein. Je viens à Toi. Eux sont dans le monde pour peu de temps encore, car je vais leur préparer une place, pour qu'eux aussi soient avec Toi et avec Moi, car ils sont à moi. Tu me les as donnés et tout ce qui est à Moi est à Toi, et tout ce qui est à Toi est à Moi. Et je veux leur donner ma joie pour que cette joie soit parfaite. Moi, je viens à Toi, Père. Glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de Toi, avant que ne fût le monde. Cette gloire que je partageais dans ton sein, de toute éternité, maintenant elle rejaillit sur cette humanité que j'ai prise dans le sein de la vierge Marie, sur cette humanité d'esclave dans laquelle je me suis anéanti.

Voici maintenant c'est cette humanité d'esclave qui est exaltée à ta droite. C'est avec ce corps d'homme, avec cette âme d'homme, avec ces souffrances d'homme que je viens à Toi, pour que cette humanité que j'ai prise dans le sein de la vierge Marie soit glorifiée de cette gloire éternelle que j'avais près de Toi avant que fût le monde. Maintenant c'est comme homme et non seulement comme Fils que je reviens près de Toi. Et ton Image, c'est Moi qui suis ton image éternelle, ton image, elle est visible pour des yeux de chair, car, en regardant cette humanité défigurée et glorifiée qui est la mienne, c'est Ton Visage que les hommes peuvent voir éternellement, contempler à jamais. Eux sont dans le monde pour un peu de temps encore car je vais leur préparer une place auprès de Toi, auprès de Moi, mais Moi, Père, je viens à Toi.

 

AMEN

 
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