AU FIL DES HOMELIES

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DIEU N'EST PLUS DE CE MONDE

Dn 7, 9-10+13-15 ; Jn 17, 1-11

Vigiles de l'Ascension – A

(31 mai 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

 

orsque le Christ ressuscite d'entre les morts c'est un moment secret, connu de Lui seul et de son Père dans l'Esprit. La Résurrection du Christ c'est le secret de la Trinité pour le monde. En effet, de cet instant, et je ne sais même pas s'il faut dire un instant car c'est un instant tout à fait spécial qui relie un moment de notre histoire au cœur de l'éternité de Dieu, de cet instant ne furent témoins que les trois personnes divines. Et le mystère de la Résurrection, c'est comme l'éclair, ainsi que nous le suggère saint Matthieu, ce moment où l'humanité du Seigneur Jésus Christ entre dans le cœur de la Trinité. C'est un événement fondamental autour duquel toute l'histoire du monde bascule, avant, elle était attente de cette Résurrection, désormais, elle est l'accomplissement, mais c'est un évènement dont Dieu, d'une certaine manière, garde le secret, pour toujours, jusqu'à la fin des temps.

Par contre, les apparitions du Ressuscité, elles, sont les diverses manières dont le Seigneur Dieu et Père, le Seigneur Jésus-Christ et le Seigneur Esprit nous ont manifesté, à nous, le mystère de la Résurrection. Ce moment secret, qui reste caché dans le cœur de l'amour entre le Père et le Fils, voici qu'à certains moments, pendant quarante jours, nous disent les témoignages des apôtres, pendant quarante jours, il y a eu quelques petites lueurs, quelques petits éclairs dans l'existence de quelques hommes, les Douze, quelques femmes, et un jour, cinq cents frères nous dit saint Paul. Donc à ce moment-là, dans diverses apparitions, a lui une sorte de petite étincelle de ce feu, de cet éclair qui s'est passé entre le monde et Dieu et dont le monde n'a pas été témoin. Par contre, ce sont simplement les apparitions du Ressuscité, petites étincelles de ce feu, qui sont parvenues aux hommes pour leur attester, en vérité, de la part de Dieu, de la part du Ressuscité Lui-même, car c'est Lui qui, en vérité est apparu, pour dire qu'Il était vraiment Ressuscité.

Et, dans cette chaîne d'apparitions, il y en a une qui constitue le commencement, c'est à Marie-Madeleine, et l'autre qui constitue la dernière, c'est l'apparition de l'Ascension. Ces deux apparitions se correspondent de façon tout à fait surprenante. Dans le premier cas, c'est Marie-Madeleine qui pense vraiment que le Seigneur n'est plus. C'est Marie-Madeleine qui réalise l'absence, absolument impensable, de son Seigneur, dont il ne reste même plus le cadavre sur cette terre. Lorsqu'elle va au tombeau, elle trouve quelque chose de plus surprenant que tout ce qu'elle pouvait encore attendre. Elle pensait retrouver le cadavre de ce Seigneur qu'elle aimait tant, et de pouvoir lui donner l'honneur de ses parfums et de ses aromates qu'elle avait préparés. Et voici qu'elle ne trouve rien. La première apparition c'est une absence radicale : Dieu n'est plus de ce monde.

Et pendant les quarante jours des apparitions du Christ, les apôtres, successivement, dans diverses circonstances, telles que nous les livrent les évangiles, les apôtres, précisément, font l'expérience que Dieu n'est plus de ce monde. Et toute une partie des apparitions du Ressuscité consiste à éprouver que, véritablement, on n'a plus prise sur ce Seigneur. Lorsque le Christ appelle Marie et qu'elle le reconnaît, elle veut l'étreindre mais le Seigneur lui dit : "Ne me retiens pas !" Lorsque les disciples d'Emmaüs Le reconnaissent, ils n'ont pas prise sur Jésus. Au moment même où Il partage le pain et que leurs yeux s'ouvrent, ils s'ouvrent pour ne plus voir rien. Le Christ n'est plus de ce monde. Et lorsqu'Il apparaît sur le lac de Tibériade, tout à coup, sur le bord de la grève, le Christ s'en va, marche et Il dit à saint Pierre : "Suis-Moi !" Et les autres apôtres, avec Pierre, se mettent à suivre le Christ. Et le Christ disparaît. Saint Jean n'en parle plus. L'évangile finit là.

Ainsi une des expériences fondamentales qu'inaugure cette première apparition du Ressuscité à Marie-Madeleine, c'est : Jésus n'est plus de ce monde. Et, à l'autre bout de la chaîne, la dernière apparition, on pourrait croire qu'elle veut dire simplement que, là aussi, Jésus n'est plus de ce monde, car, au moment où les disciples s'en vont vers le Mont des Oliviers, ils s'aperçoivent, tout à coup, que Jésus disparaît de devant leurs yeux, emporté par une nuée. Et pourtant, je crois qu'il n'y a qu'à ce moment-là que leur est donnée vraiment l'intelligence profonde du mystère de la Résurrection, telle que Saint Jean nous le disait tout à l'heure : "Père ! Glorifie-Moi de la gloire que j'avais auprès de Toi !"

L'Ascension, c'est le moment où les disciples comprennent que le Christ n'est plus de ce monde, parce qu'Il est vraiment dans le cœur du Père. Il y est définitivement. Avec Marie-Madeleine, Il disait : "Je monte vers mon Père et votre Père", tandis que dans l'Ascension, le Christ fait comprendre à ses disciples qu'Il est dans le cœur du Père.

En effet, vous l'entendrez demain, lorsque les disciples s'en vont et gravissent avec Jésus les pentes du Mont des Oliviers, ils lui disent : "Quand donc vas-tu rétablir le royaume en Israël ?" Les disciples, à ce moment-là, ont encore cette conception du royaume qui leur fait penser : Mais Seigneur, quand est-ce que, même si Tu n'es plus dans ce monde, tu vas véritablement instaurer, dans ce monde, ton royaume ? Et pour les disciples, il est évident que le lieu dans lequel doit être instauré ce royaume, c'est précisément, Israël, c'est la terre que Dieu avait promise aux pères. Et ils accompagnent Jésus, et lorsqu'ils sont au som­met du Mont des Oliviers, Jésus leur répond : Il part, Il n'est plus là. Il a répondu à la question. Ils avaient demandé :"Quand donc vas-Tu rétablir le Royaume ?" C'est fait ! C'est dans le cœur du Père que ce Royaume est rétabli. C'est là, maintenant, qu'il est établi définitivement. Et, d'une certaine manière, on peut comprendre ce que cela a voulu dire pour les apôtres. Il me semble très important de réaliser que lorsque le Christ est monté sur le mont des Oliviers, Il était avec ses disciples et Il a retraversé ce jardin, dans lequel Il avait vécu son agonie, le mystère de sa mort qui venait au-devant de Lui et surtout le mystère de l'abandon des disciples. Je pense qu'entre Jésus et les disciples, au moment où ils traversaient ces lieux, il devait y avoir une sorte de gêne pour les disciples de suivre leur Seigneur, dans l'endroit même où ils l'avaient trahi et abandonné. Cependant, ce qui est étonnant, c'est que les disciples continuent à le suivre. Les disciples traversent le jardin des Oliviers, ils traversent le mystère de la mort et ils entrent, déjà, d'une certaine manière, dans la gloire.

Alors, quand ils sont sur le mont des Oliviers qui est, comme le rappelle le prophète Zacharie, "le lieu où Dieu doit manifester sa gloire", alors, d'une certaine manière, au moment même où le Christ manifeste par son absence que son royaume n'est pas de ce monde, alors, ils comprennent, eux aussi, qu'ils sont déjà en marche vers ce Royaume. Eux-mêmes ont passé, ont traversé le jardin des Oliviers, eux-mêmes ont traversé ce qui avait été le lieu de l'arrestation et du début de la Passion du Seigneur, et voici que, mystérieusement, comme s'ils avaient à ce moment-là même reçu le baptême, ils ont déjà traversé, avec Jésus, la mort pour commencer à goûter quelque chose de la gloire.

Depuis le moment où Jésus a disparu des yeux de ses disciples, évidemment les disciples, et nous-mêmes nous en sommés, gardent de temps à autre les yeux levés vers le ciel et tout à fait hébétés. Ce n'est pas simplement un effet de surprise. C'est surtout qu'à partir de ce moment-là, conscients que nous avons traversé la mort avec le Christ, nous regardons vers le ciel, en attendant le signe de sa parousie. A partir de ce moment-là, ces hommes regardent le ciel parce qu'ils savent que leurs yeux ne peuvent pas contempler autre chose que ce Royaume qui, même s'il est encore inatteignable pour leur regard, est cependant déjà là, réellement présent car une humanité, celle de leur Seigneur, est dans le cœur de Dieu. Et aujourd'hui encore, ce soir encore, quand nous entrons dans ce mystère de l'Ascension, c'est cette même expérience des apôtres que nous faisons. Absence de Jésus, oui bien sûr, mais présence étonnante de son Royaume. Simplement, il ne faut pas s'y tromper. Si nous avons envie, nous, de mettre le Royaume sur la terre, nous risquons fort de nous tromper. Par contre, si nous qui sommes de la terre, nous nous laissons saisir et si nous nous laissons tout entiers basculer par la grâce, dans son Royaume, alors, nous pouvons, en vérité, espérer qu'Il nous prendra dans sa gloire.

 

AMEN

 
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