AU FIL DES HOMELIES

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IL EST MONTÉ AU CIEL

Jn 19, 23-37

Vigiles de l'Ascension – C

(8 mai 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous allez peut-être trouver que j'exagère, mais je vous jure que je ne l'ai pas fait ex­près, il m'est venu à l'idée de vous expliquer le mystère de l'Ascension par la pièce de Paul Claudel qui s'appelle "Le soulier de satin". C'est tout à fait étonnant de ressemblance.

Qu'est-ce que le soulier de satin ? C'est l'his­toire d'un amour qui ne peut pas ne pas exister. Un homme Don Rodrigue et une femme Dona Prouhèze sont tombés amoureux l'un de l'autre, alors qu'ils n'ont pas le droit de s'unir par le mariage parce que Dona Prouhèze est déjà mariée. Et c'est le départ de toute la pièce. Et cet amour qui ne pourra jamais se réaliser est en réalité quelque chose d'absolument nécessaire, qui ne peut pas ne pas exister. Et l'homme et la femme auront beau tout faire pour résister ou même pour détruire cet amour, en réalité il existera toujours.

Et dans l'histoire de cet amour, il y a quelque chose d'étrange qui nous rapproche du mystère de l'Ascension. Dans la première partie de la pièce, les amants font tout pour se rejoindre et jamais ils n'y arrivent vraiment. Ils arrivent parfois à ce que leur ombre se croise, mais rien de plus. Et à un certain moment, peut-être parce qu'ils en ont pris leur parti, peut-être parce que la course l'un vers l'autre est ab­solument épuisante et dépourvue de tout sens, ils en viennent chacun à vivre de part et d'autre des mers. Rodrigue devient vice-roi des Indes, c'est-à-dire le représentant du roi d'Espagne en Amérique. Et Dona Prouhèze tient à bout de bras la position des Espa­gnols en Afrique, à Mogador.

Et c'est là que l'invention du poète, qui nous paraît peut-être délirante au premier regard et qui pourtant est d'une profondeur insondable, vient nous manifester quelque chose d'étonnant. Ces deux êtres qui n'ont jamais pu se rencontrer vraiment en pléni­tude, voici que, séparés par la mer, leur amour emplit et envahit tout l'univers. L'amour de Rodrigue pour Prouhèze et de Prouhèze pour Rodrigue devient une véritable légende, devient une sorte de parole qui ré­sonne de part et d'autre de l'océan. Cela devient comme une sorte d'enveloppe du monde, cela se passe précisément à cette époque où l'on découvre le monde, et au fur et à mesure qu'on découvre le monde on découvre l'amour de Rodrigue et de Prouhèze. Autrement dit cet amour envahit tout, et les deux amants ont beau tout faire pour essayer de s'oublier, cet amour remplit le monde entier. Et c'est symbolisé par une lettre qu'un jour, dans un moment de déses­poir Dona Prouhèze écrit à Rodrigue et qui va mettre dix ans pour traverser l'Atlantique. Et comme c'est une lettre qui exprime un cri de désespoir dans un amour maudit, c'est une lettre qui fera mourir les uns après les autres tous ceux qui l'auront tenue en mains. C'est le fait de l'amour de cet homme et de cette femme, amour impossible, mais qui pourtant existe, envahit tout l'univers et circule de part et d'autre de l'océan, suivant toutes les grandes escales des navi­gateurs de l'époque. J'arrête là.

L'Ascension. "Il est monté aux cieux"

C'est la même chose que la lettre à Rodrigue. La plupart du temps, quand nous pensons le ciel, nous nous disons que le Christ était du domaine des hom­mes et qu'Il est entré dans le domaine de Dieu, et que par conséquent, Il a changé : Lui qui était vivant parmi les hommes, voici que maintenant Il est défini­tivement vivant auprès de Dieu. Ce n'est pas tout à fait juste, parce qu'en réalité les anciens ne considé­raient pas que les cieux étaient quelque chose d'in­créé. Les anciens savaient bien que le monde avait des cieux qui par conséquent faisaient partie de la créa­tion. Donc quand on veut dire que le Christ est monté aux cieux, on ne veut pas dire qu'Il quitte la création. Il y reste, mais comment y est-Il maintenant? Et bien, Celui qui était là sur les chemins de Galilée, investis­sant une toute petite portion de l'espace, voici que, par sa Résurrection, Il est devenu corps glorieux. C'est sa même chair qui a souffert, qui a été unie à la nôtre, qui a marqué sa communion d'appartenance à notre humanité, c'est cette même chair qui, tout à coup, est pleinement et définitivement glorifiée, déifiée. Et cette chair glorifiée, ressuscitée, quand elle monte aux cieux, cela signifie que charnellement le Christ inves­tit, envahit tout l'univers.

C'est pour cela que je le compare à la lettre à Rodrigue, car si un amour humain, avec toutes les failles et les faiblesses qu'on sait, a pu comme le voyait Claudel envahir tout l'univers, à combien plus forte raison, la chair du Christ glorifié a-t-elle envahi tout l'univers. Mais vous comprenez bien, cet inves­tissement est réel, c'est vraiment la chair du Christ glorifié, c'est vraiment son corps ressuscité qui, au lieu de quitter ce monde, l'investit totalement. Le Christ habite tout le monde entier.

C'est pour cela que Paul peut parler d'habiter corporellement l'univers, le plérome, la plénitude. Le Christ habite corporellement tout l'univers. Celui qui était un homme sur les chemins de Galilée, voici que, tout à coup, par sa gloire divine qui a transfiguré son humanité, par la gloire qui l'habite, habite corporelle­ment tout l'univers. Et le mystère de l'Ascension n'est pas tellement un mystère d'absence au sens où le Christ nous échapperait, que cette mystérieuse pré­sence, physique, charnelle, ressuscitée et glorieuse à la fois du Christ à toute la création.

Quand nous disons que le Christ est monté au ciel, on veut dire que, tout comme l'amour de Prou­hèze et de Rodrigue a envahi le monde entier, mais infiniment plus réellement encore que par les mots qui chantent l'amour et les mots du poète, ici, réellement, la chair glorifiée du Christ a investi, envahi toute la création. Et cela nous explique peut-être la corres­pondance très importante entre l'Ascension et la Pen­tecôte. L'Ascension c'est le moment où la chair du Christ commence à envahir l'univers et la Pentecôte c'est le moment où l'Esprit est soufflé sur l'univers. Cela nous rappelle la fameuse prophétie d'Ezéchiel des ossements desséchés, où dans une première parole le prophète prononçait les paroles de Dieu pour que la chair se tende sur les ossements desséchés, puis il fallait qu'il prononce une deuxième parole pour que l'Esprit, soufflant fasse que cette chair qui avait été reconstituée sur les ossements desséchés, fasse de ces hommes véritablement des vivants de la vie même de Dieu.

C'est exactement la même chose. Dans le mystère de l'Ascension, le Christ commence à enva­hir, corporellement, toute la création qu'Il est venu sauver et racheter. Et à la Pentecôte, Il souffle sur ce monde son Esprit-Saint pour qu'il commence, à se relever et à ressusciter selon la promesse que Dieu avait faite à Israël de susciter tout ce peuple comme "une grande et une immense armée".

Vous comprenez pourquoi les Pères de l'Église font le rapprochement entre Noël et l'Ascen­sion. C'est le même mystère. A Noël, c'est le début, c'est le moment où le Verbe commence à prendre chair et racine dans notre existence. Mais alors Lui-même se plie aux lois de l'existence physique de notre monde. Tandis qu'à l'Ascension, tout en restant phy­siquement et réellement présent à notre monde, Il commence à inverser le rapport de sa chair à ce monde. Il n'a plus à prendre chair d'homme pour être un homme parmi les hommes, mais parce qu'il est glorifié, exalté et ressuscité dans sa chair, Il com­mence progressivement à transfigurer notre propre chair. Mais cela ne se passe pas de façon lointaine, cela se passe parce que le Christ ressuscité, le Christ glorifié devient le secret même de toute la constitution de notre création, devient la pierre d'angle sur laquelle toute la réalité de notre monde est fondée, et qui pour en être un jour totalement saisie et envahie aura be­soin elle-même aura besoin de basculer, de passer par la mort comme le Seigneur Lui-même est passé par la mort. Mais cependant, dès maintenant, cet investis­sement de l'univers par la présence du Christ ressus­cité est déjà manifestée. Quand nous disons qu'Il est dans les cieux, cela veut dire qu'il habite totalement et pleinement tout l'univers.

 

AMEN

 

 

 
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