AU FIL DES HOMELIES

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L'ASCENSION VUE DU COTÉ DES ANGES

Mc 16, 15-20

Vigiles de l'Ascension – B

(12 mai 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l est certain que nous sommes tous très heureux ce soir que tous les hommes célèbrent leur triom­phe. C'est la première fois que l'humanité rentre, après le péché, dans le cœur de Dieu. Le Christ s'avance comme un triomphateur, entraînant tous les hommes dans son sillage (et c'est pour cela que nous avons chanté ce magnifique psaume 68) qui raconte comment Dieu s'avance du Sinaï vers le sanctuaire de Jérusalem, comme un guerrier qui vient de battre tous les ennemis, le mal, tout ce qui peut, d'une manière ou d'une autre écraser l'homme. Et il est suivi des hom­mes mais aussi des chiens qui se régalent du sang des ennemis. L'Ascension c'est le triomphe de l'humanité.

Il y en a d'autres qui ne sont pas si contents que cela ou plus exactement dont la joie est plus mé­langée. Et c'est d'eux que je voudrais vous parler ce soir. Nous, nous sommes très heureux, mais je crois que, pour les anges, cette fête est difficile à avaler. En effet mettez-vous à leur place, en imagination. C'est un peu "shocking" de voir un "homme" ressuscité, entrer dans le monde invisible. En effet, jusqu'à maintenant, dans l'ordre de la création, l'invisible, ce qui est purement spirituel, est nettement au-dessus de ce qui est corporel, de ce qui est lié à la matière, de ce qui est lié au sensible. L'invisible, c'est la perfection. Nous, notre pauvre monde, il va comme il peut. La terre tourne, c'est sûr, mais pas si bien que ça. Les anges plus encore que nous étaient quand même ha­bitués à avoir toujours la première place et le premier rang. Pour eux, c'est évident, ils sont quand même infiniment plus parfaits, infiniment plus perfectionnés que ces pauvres humains que nous sommes. Et plus compliqué encore, nous, nous vivons dans un monde et par conséquent nous avons un corps qui entre en relation avec les fleurs, les arbres, les chiens et les chats. Nous vivons donc dans cette espèce de convi­vialité permanente les uns avec les autres, nous chantons ensemble les offices, etc.. Mais quoi qu'en pensent les grands artistes, les anges ne chantent ja­mais ensemble l'Office car chacun est à lui-même un monde. Chaque ange est à lui-même un univers. Nous autres humains, c'est sûr que nous avons besoin des autres, nous sommes liés les uns aux autres par toutes sortes de liens d'affection, d'amitié, d'amour, de né­cessité économique, etc … Mais les anges n'ont ja­mais besoin des autres. Les anges n'ont pas besoin d'un vis-à-vis. Le seul vis-à-vis qui leur suffise, c'est Dieu et ils sont toujours en sa présence à chanter la gloire de Dieu. C'est pour cela que chaque ange a son instrument et sa partition. La polyphonie angélique est à autant de voix qu'il y a d'anges. Un ange qui chante­rait la même chose qu'un autre ange perdrait du même coup sa dignité d'ange. Il n'y a pas de chœur des an­ges, il n'y a qu'une polyphonie avec une infinité de voix dans laquelle chaque ange dit exactement le mystère de son existence, de lui-même, dans la pré­sence pleine de joie, pleine de gloire de Dieu.

Nous, le monde visible, c'est normal que nous soyons contents ce soir car depuis la création, le monde visible est la frange du monde invisible et nous sommes polarisés vers le monde invisible. C'est tout normal. Nous aspirons à rencontrer Dieu et nous montons en grade. C'est le cursus honorum. Nous grimpons les échelons de l'administration de la louange de Dieu. Pour nous, c'est une promotion, l'Ascension. Et c'est pour cela que, comme nous la voyons d'en bas, c'est une élévation. Pour nous, la promotion de l'humanité du Christ dans le cœur de Dieu c'est le résultat qui comble des siècles et des siècles d'aspiration, de souffrances, de prières, de gémissements "du fond de cette vallée de larmes".

Mais pour les anges qui sont ce monde par­faitement organisé, parfaitement arrivé à sa plénitude, pour les anges, évidemment, l'humanité du Christ elle-même, oh ! ils ont une infinie vénération pour elle, parce qu'elle est extraordinaire, elle est l'huma­nité que le Verbe, le Fils de Dieu a prise sur lui, mais tout de même, qu'est-ce qu'Il va ramener avec Lui ? C'est bien connu, le premier c'est le bon larron. Il va rentrer un tas de brigands et de gens plus ou moins fréquentables dans le paradis. C'est quand même un peu gênant. Tout ça ce sont des conséquences de l'Incarnation, ça fait déjà râler un tas de gens bien-pensants de la terre, mais pensez aux anges. Jamais les anges n'auraient eu l'idée de tirer sur un autre ange avec un pistolet. Canoniser des meurtriers fait tout de même un peu de ram-dam dans le ciel. Aussi il n'est pas sûr que les anges soient absolument ravis de la fête de ce soir. C'est sûr les anges sont extrêmement généreux, ils se sont toujours "penchés avec convoi­tise sur le mystère du salut" comme dit saint Pierre. Mais tout de même, c'est un peu comme si on intro­duisait un docker de Londres à la Chambre des Lords. Cela ne se fait pas.

De plus cette humanité qui est introduite en cette fête dans le cœur de Dieu est faite pour y intro­duire tout le monde. C'est donc quand même un peu le début d'une désorganisation liturgique de la célébra­tion angélique qui, peut-être a causé quelque trouble dans la conscience des anges. C'est d'ailleurs pour cela que demain nous chanterons le psaume 23, "Ou­vrez-vous, portes éternelles ! Qu'Il entre le Roi de gloire !" Et nous le savons bien, les portes éternelles, ce sont les anges qui doivent les ouvrir. Par consé­quent, il faut un tout petit peu les exhorter, il faut les soutenir. A ce moment-là, c'est notre propre louange qui devient le soutien de la louange angélique. C'est comme si on leur disait : Ce n'est quand même pas si mal que ça, finalement, vous devriez nous accueillir avec joie ! En réalité c'est aussi pour cela que nous avons lu le psaume 68 tel qu'il est commenté par saint Paul.

Quand le Christ, dans son humanité, entre dans le Paradis, Il fait cet événement qui est aussi étonnant pour nous que l'Incarnation. L'étonnant de l'Incarnation c'est que Dieu entre dans sa création mais sa création la plus humble, la création visible. Et l'étonnant de l'Ascension c'est que Dieu fait entrer sa créature la plus humble, l'homme, avec son corps, même si c'est un corps ressuscité, et Il le fait entrer dans la gloire de Dieu. Et ce n'est pas si simple ... Et c'est pour cela que saint Paul dit : "Il fait monter avec Lui les captifs". Pour saint Paul les captifs ce sont les principautés, les dominations, les puissances, c'est-à-dire tous les anges. Le Christ, est obligé de convain­cre un peu tous les anges que, finalement, Il a bien fait.

Je crois que ce qui est important c'est de com­prendre que, dans l'Ascension, nous est livrée la nou­veauté extraordinaire, l'ultime nouveauté du salut. Nous voyons toujours le salut de notre propre côté. C'est notre exaltation, et nous avons bien raison d'une certaine manière. Nous avons reçu la plénitude du salut de Dieu. Mais nous n'étions rien, nous étions les derniers des derniers. Et pour les anges nous étions vraiment les derniers des derniers. Quand les anges ont vu entrer l'humanité glorifiée du Seigneur dans le cœur même de Dieu, dans la Trinité, ils ont compris que c'était cela le salut, que le salut c'était que, tout à coup, Dieu allait faire entrer le tout-petit dernier de la famille dans le cœur même de l'assemblée céleste, dans le monde parfait, invisible qu'Il avait créé et qui, d'une certaine manière, était parfaitement autosuffi­sant. Il n'avait pas besoin du monde visible. Autant le monde visible a besoin du monde invisible, autant le monde invisible n'a pas vraiment besoin du monde visible. Ce jour-là Dieu a expliqué aux anges qu'Il avait besoin jusqu'au dernier de sa création, jusqu'à ce qui, apparemment, est moins réussi que les anges. Et pourtant, tant que cela ne serait pas intégré en pléni­tude dans le mystère de Dieu, Dieu ne serait pas content.

Je voudrais terminer par quelqu'un qui s'y connaissait bien en anges, un poète moderne alle­mand, Rainer Maria RILKE dont on vient de publier un recueil de contes intitulé "Histoires du Bon Dieu". Ce texte peut nous faire comprendre à la fois l'émo­tion des anges et l'émotion de Dieu dans l'Ascension. Écoutez :

"Un jour il arriva que les regards de Dieu suspendirent leur vol obscur au-dessus de l'Italie. Le pays, en bas, était clair, le temps brillait comme de l'or, mais jeté en biais sur lui, comme un chemin som­bre, s'étendait l'ombre d'un homme aux épaules lar­ges, lourde et noire, et plus loin, en avant de lui, l'ombre de ses mains qui travaillaient, inquiètes, agi­tées de sursauts, tantôt au-dessus de Pise, tantôt au-dessus de Florence, tantôt au-dessus de Naples, tantôt se perdant sur le mouvement incertain de la mer. Dieu ne peut détourner ses yeux de ces mains qui lui parurent d'abord jointes, comme des mains qui prient, mais la prière qui en jaillissait les ouvrait largement. Il y eut un silence dans les cieux. Tous les saints sui­virent les regards de Dieu, et, comme Lui, contemplè­rent l'ombre qui voilait à moitié l'Italie, et les hymnes des anges s'arrêtèrent sur leurs lèvres, et les étoiles tremblèrent, car elles craignaient d'avoir commis quelque faute, et humblement, elles attendirent le blâme irrité de Dieu. Mais rien de tel n'arriva. Les Cieux s'étaient ouverts de toute leur largeur au-des­sus de l'Italie, de sorte que Raphaël était à genoux à Rome, que le bienheureux Fra Angelico de Fiesole était debout dans un nuage, et se réjouissait à son aspect. Beaucoup de prières, à cette heure, étaient en route, entre terre et ciel. Mais Dieu n'en reconnut qu'une : la force de Michelangelo qui montait vers lui comme une odeur de vignes. Et il souffrit qu'elle oc­cupât toutes ses pensées. Il se pencha davantage, trouva l'homme qui travaillait, regarda par-dessus ses épaules, sur ses mains qui écoutaient le long des pierres, et prit tout à coup peur : les pierres auraient-elles aussi des âmes ?

Et voici que ces mains s'éveillaient et fouil­laient la pierre comme un tombeau où vacille une voix faible et mourante.

" Michelangelo, s'écria Dieu angoissé, qui est dans la pierre ? "

Michelangelo prêta l'oreille, ses mains trem­blaient. Puis il répondit d'une voix sourde :

"Toi, mon Dieu. Qui d'autre ? Mais je ne puis parvenir jusqu'à toi."

Et Dieu comprit alors qu'il était aussi dans la pierre, et il se sentit inquiet et à l'étroit."

Ce n'est pas la fin du conte. Vous achèterez le livre pour connaître la fin de l'histoire. Mais je trouve cela très beau. "Il se sentit inquiet et à l'étroit".

Dieu a voulu habiter sa création. Et Dieu, quand Il pose la question à l'homme : "Mais qui est dans l'homme ?" Et bien nous répondons, mainte­nant : "Mais toi, Seigneur !" Et c'est la même chose pour les anges. Quand ils ont vu le Fils de Dieu in­carné, eux qui ne savent pas ce que c'est que l'Incar­nation et qui ne connaissent pas ce bonheur-là, ils ont dit : "Qui est dans ce corps ?" Et alors ils ont compris que c'était vraiment le Fils de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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